CXXXIII

Paris, 2 juillet 1848.

J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes

scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que

j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais

espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne

pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie;

mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il

a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent

plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les

traces hideuses que votre imagination vous représente probablement.

Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus

grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez

pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous

êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut

s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au

lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons

le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus

à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais

le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois

jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance;

mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez

en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi

compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps

durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu,

et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire

plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que

deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister

à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.--Adieu; pour prendre

patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en

vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y

pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine

pendant qu'on se battait à la Bastille.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 154 / 198 题