CXIII

Barcelone, 10 novembre 1845.

Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de

trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai

été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma

table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui

me restent. Il faut, pour arriver à son _despacho_; traverser une salle

gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts

comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique,

comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de

l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en

Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils

ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est

que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux

bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé _caló_, Ã

la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il

s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma

science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé

de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller

si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans

aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un

trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra

compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à-dire pendant presque

toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque

votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en

très-gros et lisibles caractères.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 131 / 198 题