Toulouse, 18 août 1845.
Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais
furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y
attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous
penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne
puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier
que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement
qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse.
Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai
pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par
la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous
le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je
voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de
trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer,
d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre
vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux
ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une
chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes
mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si
j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait
complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir,
ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: _I had rather be a kitten and
cry mew._ Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote;
au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché
d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-Ã -dire je crains
que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans
mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous
retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir
fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous
mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me
demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady
M... vous exposera encore ses belles théories _about the baseness of
being in love._ Je voudrais bien que vous fussiez la première figure
amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement,
cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux
arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point
Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que
vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas
pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Ãcrivez-moi Ã
Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je
calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera
difficile, mais j'espère bien y parvenir.
Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas
comme vous écrivez quelquefois?