XCII

Paris, samedi soir 15 janvier 1844.

Je suis bien fâché de vous savoir souffrante. Mais vous me permettrez

de ne croire que ce que je pourrai de la manière dont vous avez

attrapé ce rhume. Il est rare que cet accident arrive à garder des

malades; il est encore plus rare de les garder avec la constance que

vous avez mise à le faire. Toutes les maladies autour de vous sont

arrivées beaucoup trop à point pour ne m'être pas un peu suspectes.

Autrefois, vous étiez plus franche. Vous m'écriviez tout simplement

une page de reproches, et vous vous disiez fort en colère. Maintenant,

vous avez un autre système.--Vous m'écrivez de petits billets fort

jolis et coquets, et il vous survient des malades et des rhumes. Je

crois que j'aimais mieux l'autre procédé. Heureusement, les bouderies

passent et les malades guérissent. J'espère vous voir en belle humeur

mardi, si vous l'avez pour agréable. Vous me traitez comme le soleil,

qui ne paraît qu'une fois par mois. Si j'étais de meilleure humeur,

je pourrais pousser plus loin la comparaison; mais je suis moi-même

très-souffrant, et je n'ai pas comme vous le bonheur d'être gâté par

tout ce qui m'entoure et d'aimer la tisane de dattes et de figues.

Vous me demandez de vous faire un dessin de nos bois. Cela me serait

bien difficile sans les revoir. Vous ne croyez plus à Bellevue,

dites-voys; vous devez comprendre par là qu'il n'est pas aisé de les

inventer. D'ailleurs, je ne les regarde pas avec l'attention que vous

mettez à tout observer.--Moi, je ne vois que vous. Oui, ces bois sont

invraisemblables, si près de Paris et si loin.--Si vous y tenez bien

fort, j'essayerai; mais vous me direz d'abord ce que vous voulez que je

fasse, je veux dire quelle partie de nos bois. Adieu; je ne suis pas

très-content de vous. Un mois passé sans se voir est un peu trop. J'ai,

demain et après, deux corvées bien ennuyeuses que je vous conterai.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 109 / 198 题