LIX

Paris, samedi soir, mars 1843.

Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la

pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de

particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous.

Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent,

et toujours sans que ma résignation me profite.

Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale

me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de

responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me

repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui

n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet

qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble

un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je

suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il

doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me

semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans _nous_, vous ne

cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me

paraît triste.

Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il

est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je

tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez

causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre

est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des

preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens

sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle.

L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling.

Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus

tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu . . .

. . . . . . . . . . . .

Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la

vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que

je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi,

à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous

êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour

quelque chose? _That is the question._ Quels pardons avez-vous à me

demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents,

qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que

j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre

dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous

alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans

quelques jours.

Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en

belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 75 / 198 题