Paris, samedi soir, mars 1843.
Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la
pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de
particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous.
Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent,
et toujours sans que ma résignation me profite.
Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale
me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de
responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me
repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui
n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet
qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble
un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je
suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il
doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me
semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans _nous_, vous ne
cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me
paraît triste.
Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il
est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je
tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez
causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre
est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des
preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens
sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle.
L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling.
Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus
tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu . . .
. . . . . . . . . . . .
Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la
vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que
je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi,
à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous
êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour
quelque chose? _That is the question._ Quels pardons avez-vous à me
demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents,
qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que
j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre
dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous
alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans
quelques jours.
Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en
belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui.