Paris, 7 février 1843.
Veuillez me permettre un calcul très-simple, et tout sera dit sur
Versailles. C'est donc très-difficile, une promenade d'une heure dans
un si beau jardin? Or, ce jour de grand brouillard, n'avons-nous pas
passé deux heures au musée ensemble? J'ai dit.
Vous me faites rire avec les commissions qu'on me donne, Ã ce que vous
supposez. Bien que celles-ci ne me manquent pas, les commissions dont
je vous parlais sont des réunions où plusieurs personnes ne font pas
la besogne que ferait un seul beaucoup mieux. Ne croyez pas être la
seule qui fasse des commissions. J'ai couru tout Paris pour acheter des
robes et des chapeaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander
un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de madame
de M ***. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal
travesti? Une Ãcossaise et une Cracovienne sont en route. J'ai une
bergère; il me faut encore un autre déguisement. Voici le signalement:
l'aînée est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très-jolie,
expression gaie. L'autre est très-grande, très-blanche, prodigieusement
belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien. J'en voudrais faire une
bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre.
Je me demande pourquoi vous me semblez si embellie, et je ne puis
trouver de réponse satisfaisante. Est-ce parce que vous avez l'air
moins effarouché? Cependant, la dernière fois, vous me faisiez penser
à un oiseau qu'on vient de mettre en cage. Vous m'avez vu trois mines,
je ne vous en connais que deux. L'effarouchement est une sorte de dépit
radieux que je n'ai vu qu'Ã vous.
Vous m'accusez à tort d'être mondain; depuis quinze jours, je ne suis
sorti qu'une fois le soir pour faire une visite à mon ministre. J'ai
trouvé toutes les femmes en deuil, plusieurs avec des mantilles; non,
des barbes noires qui les font ressembler à des Espagnoles; cela m'a
paru fort joli. Je suis d'une tristesse et d'une maussaderie étranges.
Je voudrais bien vous chercher querelle, mais je ne sais sur quoi. Vous
devriez m'écrire des choses très-aimables et très-senties, je tâcherais
de me figurer votre mine en les écrivant, et cela me consolerait.
Mon roman vous amuse-t-il? Lisez la fin du deuxième volume: _M.
Yellowplush._--C'est une assez bonne charge, Ã ce qu'il me semble.
Adieu, écrivez-moi bientôt.
Je rouvre ma lettre pour vous prier de remarquer que le temps a l'air
de se rasséréner.