27 janvier 1843.

Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été

obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers

cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en

fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait

que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous

êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus

simple de nous voir?--Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait

qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous

causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et

j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait

bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par

conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt

à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et

tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération

dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère

contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore

votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni

beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est

presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des

nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là? Il est vrai

que vous êtes _escarmentada_ du temps nébuleux. Mais, en prenant nos

précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable?

Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez

vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est

ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont

vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine

commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en

sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous

savoir _cross_ que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si

vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi,

pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire

mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant.

Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais

tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque

chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si

longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je

devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite

que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et,

ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un

plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond

que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus

heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés.

J'en excepte la dernière, et celle-là, je voudrais l'effacer au plus

vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque

d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les

ratifications jeudi soir.

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 59 / 198 题