Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été
obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers
cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en
fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait
que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous
êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus
simple de nous voir?--Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait
qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous
causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et
j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait
bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par
conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt
à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et
tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération
dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère
contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore
votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni
beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est
presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des
nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là ? Il est vrai
que vous êtes _escarmentada_ du temps nébuleux. Mais, en prenant nos
précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable?
Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez
vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est
ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont
vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine
commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en
sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous
savoir _cross_ que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si
vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi,
pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire
mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant.
Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais
tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque
chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si
longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je
devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite
que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et,
ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un
plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond
que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus
heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés.
J'en excepte la dernière, et celle-là , je voudrais l'effacer au plus
vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque
d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les
ratifications jeudi soir.