Paris, 3 janvier 1813.
à la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable
quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si
mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent
rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres
de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous
me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand
cÅur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et
de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si
je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher.
Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon
diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire
mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle
Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de
la musique; et elle--Rachel, non la musique--me remet en mémoire que
je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la
garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai
sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une
douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui
présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint
tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises
et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon
coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après
le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui
dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il
n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français,
etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour
montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'_Esther._ Il
fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter
un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions
de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien
aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans
cette partie-là , les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses
yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta.
Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une
porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement
à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux
minutes, puis elle commença:
Est-ce toi, chère Ãlise?...
La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes
et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa
page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle
continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On
lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer
la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel
d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait
pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cÅur et se trouva mal,
mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le
temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se
prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un
petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers,
parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo
prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine
est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était
de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais
_fiascheggiando._ Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en
sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a
donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des
académiciens, c'est tout ce que je vous demande.
Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous.
Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant
très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense.
Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu
qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour.
Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures
du matin.