Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en
français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas
croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en
regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique Ã
D...?
Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je
sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela
est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du
malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout
le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien
rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique,
sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec,
comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends
par diabolique; διá¼Î²Î¿Î»Î¿Ï, c'est-à -dire calomniateur. Vous vous moquez
de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des
réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il
est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie,
très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité
surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la
bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse.
Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la
vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que
je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des
muletiers et des paysannes d'Andalousie. Ãcrivez cela dans mon oraison
funèbre et vous aurez dit la vérité.
Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est
temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et
surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes,
des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma
cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère,
convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous
direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze
jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de
mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la
sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les
autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous;
ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas
d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César
fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout
pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre
et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes
d'Ãtat, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge
où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la
différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire?
Ãtes-vous arrivé, dans l'_Odyssée_, à un passage que je trouve
admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore
et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie.
Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère.
On voit partout dans l'_Odyssée_ cet amour incroyable des Grecs
pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est
ξενιÏεἱά, l'étrangeté, le voyage. Ãtre en ξενιÏεἱά, c'est pour un
Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce
qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma
gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent
avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela
s'appelle κονκονÏá¼Ïζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de
petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose
de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ
pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes.
Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez
plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me
plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon
à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois
d'octobre, et ce sera bien fait!