XIX

Avignon, 20 juillet 1812.

Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du

pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi

de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis

humble et soumis.

Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par

cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais

d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand

besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre

a été du moins une diversion.

J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous

vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec

le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle

est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec

moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il

faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop Ã

trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait,

au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il

vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai

encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides,

mais je me bats les flancs pour les conserver.

Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez

Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était

d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main

et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais

l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle),

je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce

une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien

oriental. _Basta!_ Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la

connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est

quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un

boulanger.

Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je

suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de

vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. À propos

de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la

dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le

rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je

suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction

de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage

pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la

grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez

la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait

pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le

grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel;

deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de

sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui

fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air,

l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la

traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier

sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais

je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens

à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si

étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me

souviens qu'il appelle la mer _pourpre_, et jamais je n'avais compris

ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe

de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il

eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé

magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce.

J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du

plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières

phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites

que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs,

je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois

vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en

me disant que vous n'avez ni cœur ni imagination; à force de nier l'un

et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas

jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un _essai_ de

votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en

tenir.

Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je

suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous

dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer

autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette

fois passablement résigné et convenable, _signora Fornarina?_

Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 33 / 198 题