XII

OU L'ON VOIT MRS ARCADIA STANFORT ATTENDRE A SON TOUR, NON SANS UNE

VIVE IMPATIENCE, ET DANS LEQUEL MR JOHN PROTH SE DÉCLARE INCOMPÉTENT.

Ce matin-là, le juge John Proth était à sa fenêtre, tandis que sa

servante Kate allait et venait dans la chambre. Que le bolide passât ou

non au-dessus de Whaston, il ne s'en inquiétait guère, soyez-en sûr.

Non; sans préoccupations d'aucune sorte, il parcourait du regard la

place de la Constitution, sur laquelle s'ouvrait la porte principale de

sa paisible demeure.

Mais ce que Mr Proth estimait sans intérêt ne laissait pas d'avoir

quelque importance aux yeux de Kate.

«Ainsi, Monsieur, il serait en or? demanda-t-elle, en s'arrêtant devant

son maître.

--Il paraît, répondit le juge.

--Cela n'a point l'air de vous produire grand effet, Monsieur.

--Comme vous voyez, Kate.

--Et cependant, s'il est en or, il doit en valoir des millions!..

--Des millions et des milliards, Kate... Oui, ce sont des milliards qui

se promènent au-dessus de notre tête.

--Et qui vont tomber, Monsieur!

--On le dit, Kate.

--Songez-y, Monsieur, il y aura plus de malheureux sur la terre!

--Il y en aura tout autant, Kate.

--Cependant, Monsieur...

--Cela demanderait trop d'explications... Et d'abord, Kate, vous

figurez-vous ce que c'est, un milliard?

--Un milliard, Monsieur, c'est... c'est...

--C'est mille fois un million.

--Tant que cela!

--Oui, Kate, et vous vivriez cent ans, que vous n'auriez pas le temps

de compter un milliard, fût-ce en y consacrant dix heures tous les

jours.

--Est-il possible, Monsieur!..

--C'est même certain.

La servante demeura comme anéantie à cette pensée qu'un siècle ne

suffirait pas à compter un milliard!.. Puis, elle reprit son balai,

son plumeau, et se remit à l'ouvrage. Mais, de minute en minute, elle

s'arrêtait, comme plongée dans ses réflexions.

--Combien ça ferait-il pour chacun, Monsieur?

--Quoi, Kate?

--Le bolide, Monsieur, si on le partageait également entre tout le

monde?

--C'est à calculer, Kate, répondit Mr John Proth.

Le juge prit du papier et un crayon.

--En admettant, dit-il, tout en chiffrant, que la terre ait quinze cent

millions d'habitants, cela ferait... cela ferait trois mille huit cent

cinquante-neuf francs vingt centimes par tête.

--Pas davantage?.. murmura Kate désappointée.

--Pas davantage, affirma Mr John Proth, tandis que Kate regardait le

ciel d'un air rêveur.

Quand elle consentit à redescendre sur la terre, elle aperçut, à

l'entrée d'Exeter street, un groupe de deux personnes, sur lequel elle

attira l'attention de son maître.

--Voyez donc, Monsieur... dit-elle, les deux dames qui attendent là.

--Oui, Kate, je les vois.

--Regardez l'une d'elles... la plus grande... celle qui trépigne

d'impatience.

--Elle trépigne, en effet, Kate. Mais, quelle est cette dame, je ne

sais.

--Eh! Monsieur, c'est celle qui est venue se marier devant nous, il y a

plus de deux mois, sans descendre de cheval.

--Miss Arcadia Walker? demanda John Proth.

--Mrs Stanfort, maintenant.

--C'est bien elle, en effet, reconnut le juge.

--Que vient faire ici cette dame?

--Je l'ignore totalement, répondit Mr Proth, et j'ajoute que je ne

donnerais pas un farthing pour le savoir.

[Illustration: «Ce sont des milliards qui se promènent...» (Page 119.)]

--Aurait-elle de nouveau besoin de nos services?

--Ce n'est pas probable, la bigamie n'étant pas admise sur le

territoire de l'Union, dit le juge en refermant la fenêtre. Quoi qu'il

en soit, d'ailleurs, je ne dois pas oublier qu'il est l'heure de me

rendre au Palais, où se plaide aujourd'hui une importante affaire,

relative précisément au bolide qui vous préoccupe. Si donc cette dame

venait à se présenter chez moi, vous voudriez bien lui exprimer mes

regrets.»

Tout en parlant, Mr John Proth s'était préparé au départ. D'un pas

tranquille, il descendit l'escalier, sortit par sa petite porte

ouvrant sur Potomac street, et disparut dans le Palais de Justice, qui

s'élevait juste en face de sa maison, de l'autre côté de la rue.

La servante n'avait point fait erreur: c'était bien Mrs Arcadia

Stanfort, qui, ce matin-là, se trouvait à Whaston, avec Bertha, sa

femme de chambre. Toutes deux allaient et venaient d'un pas impatient,

en suivant des yeux la longue pente d'Exeter street.

Dix coups sonnèrent à l'horloge municipale.

«Dire qu'il n'est pas encore là! s'écria Mrs Arcadia.

--Peut-être a-t-il oublié le jour du rendez-vous? suggéra Bertha.

--Oublié!.. répéta la jeune femme d'une voix indignée.

--A moins qu'il n'ait réfléchi, reprit Bertha.

--Réfléchi!.. répéta une seconde fois sa maîtresse avec une indignation

encore plus vive.

Elle fit quelques pas vers Exeter street, la femme de chambre sur ses

talons.

--Tu ne l'aperçois pas? demanda-t-elle d'un ton impatient, au bout de

quelques minutes.

--Non, Madame.

--C'est trop fort!

Mrs Stanfort retourna du côté de la place.

--Non!.. personne encore!.. personne!.. répétait-elle. Me faire

attendre... après ce qui a été convenu entre nous!.. C'est bien

aujourd'hui le 18 mai, pourtant!

--Oui, Madame.

--Et il va être dix heures et demie?

--Dans dix minutes.

--Eh bien! qu'il ne se figure pas lasser ma patience!.. Je resterai ici

toute la journée, et plus encore, s'il le faut!

Les gens d'hôtel de la place de la Constitution auraient pu remarquer

les allées et venues de cette jeune femme, comme ils avaient remarqué,

deux mois auparavant, les impatiences du cavalier qui la guettait

alors pour la conduire devant le magistrat. Mais maintenant, tous,

hommes, femmes, enfants, songeaient à bien autre chose... une chose à

laquelle, dans tout Whaston, Mrs Stanfort était sans doute la seule

à ne point penser. On ne s'occupait que du merveilleux météore, de

son passage dans le ciel, de sa chute annoncée à jours fixes--quoique

différents!--par les deux astronomes de la ville. Les groupes réunis

sur la place de la Constitution, les gens de service à la porte des

hôtels ne s'inquiétaient guère de la présence de Mrs Arcadia Stanfort.

Nous ne savons si, comme semblerait l'établir la croyance populaire aux

lunatiques, la lune exerce une certaine influence sur les cervelles

humaines. En tous cas, il est permis d'affirmer que notre globe

comptait alors un nombre prodigieux de «météoriques». Ceux-ci en

oubliaient le boire et le manger, à la pensée qu'un globe valant des

milliards se promenait au-dessus de leur tête, et viendrait un de ces

jours s'écraser sur le sol.

Mrs Stanfort avait évidemment d'autres soucis.

--Tu ne le vois pas, Bertha? répéta-t-elle après un bref instant

d'attente.

--Non, Madame.

A ce moment, des cris s'élevèrent à l'extrémité de la place. Les

passants se précipitèrent de ce côté. Plusieurs centaines de personnes

étant accourues par les rues voisines, le rassemblement fut bientôt

considérable. En même temps, les fenêtres des hôtels se garnissaient de

curieux.

«Le voilà!.. le voilà!..»

Tels étaient les mots qui volaient de bouche en bouche. Et ces mots

répondaient si bien au désir de Mrs Arcadia Stanfort, qu'elle s'écria:

«Enfin!..» comme s'ils se fussent adressés à elle.

--Mais non, Madame, dut lui dire sa femme de chambre, ce n'est pas pour

Madame que l'on crie.

Et en vérité, à quel propos la foule eût-elle acclamé de la sorte celui

qu'attendait Mrs Arcadia Stanfort? Pourquoi eût-elle remarqué son

arrivée?

D'ailleurs, toutes les têtes se levaient vers le ciel, tous les bras

se tendaient, tous les regards se dirigeaient vers la partie nord

de l'horizon. Était-ce le fameux bolide qui faisait son apparition

au-dessus de la cité? Les habitants s'étaient-ils réunis sur la place

pour le saluer au passage?

Non. A cette heure, il sillonnait l'espace dans l'autre hémisphère.

Au surplus, quand bien même il eût sillonné l'espace au-dessus

de l'horizon, ce n'est pas à l'œil nu qu'il eût été possible de

l'apercevoir en plein jour.

A qui donc, alors, s'adressaient les acclamations de la foule?

--Madame... c'est un ballon! dit Bertha. Regardez!.. le voilà qui se

montre derrière la flèche de Saint-Andrew.»

Descendant lentement des hautes zones de l'atmosphère, un aérostat

apparaissait, en effet, salué par les applaudissements sympathiques de

la foule. Pourquoi ces applaudissements? Cette ascension offrait-elle

un intérêt particulier? Y avait-il des raisons pour que le public lui

fît un pareil succès?

Oui vraiment, il y en avait.

La veille au soir, le ballon s'était enlevé d'une ville voisine,

emportant à son bord le célèbre aéronaute Walter Vragg, accompagné

d'un aide, et cette ascension n'avait d'autre but que de tenter une

observation du bolide dans des conditions plus favorables. Telle était

la cause de l'émotion de la foule anxieuse de connaître les résultats

de cette originale tentative.

Il va de soi que, l'ascension décidée, Mr Dean Forsyth, au grand

effroi de la vieille Mitz, avait demandé «à en être», comme disent

les Français, et il va également de soi qu'il avait trouvé en face de

lui le docteur Hudelson, émettant une prétention semblable, au non

moins grand effroi de Mrs Hudelson. Situation éminemment délicate,

l'aéronaute ne pouvant emmener avec lui qu'un seul passager. De là,

grosse dispute épistolaire entre les deux rivaux qui excipaient de

titres égaux. Finalement l'un et l'autre avaient été éconduits au

profit d'un tiers, que Walter Vragg présentait comme son aide, et dont

il affirmait ne pouvoir se passer.

Maintenant, un vent léger ramenait l'aérostat au-dessus de Whaston,

et la population se proposait de faire aux aéronautes une réception

triomphale.

Mollement poussé par une imperceptible brise, le ballon, continuant

sa tranquille descente, prit terre juste au milieu de la place de la

Constitution. Cent bras agrippèrent aussitôt la nacelle, tandis que

sautaient sur le sol Walter Vragg et son aide.

Ce dernier, laissant son chef s'occuper de la délicate opération du

dégonflement, s'avança d'un pas rapide vers l'impatiente Mrs Arcadia

Stanfort.

Lorsqu'il fut près d'elle:

«Me voici, Madame, dit-il en s'inclinant.

[Illustration: «MADAME... C'EST UN BALLON! REGARDEZ!..» (Page 124.)]

--A dix heures trente-cinq, constata d'un ton sec Mrs Arcadia Stanfort,

en montrant du doigt le cadran municipal.

--Et notre rendez-vous était pour dix heures et demie, je le sais,

concéda le nouveau venu avec une déférente politesse. Je vous prie de

m'excuser, les aérostats n'obéissant pas toujours à nos volontés avec

la ponctualité qui serait désirable.

--Je ne me suis donc pas trompée? C'est bien vous qui étiez dans ce

ballon avec Walter Vragg?

--C'est bien moi.

--M'expliquerez-vous?..

--Rien de plus simple. Il m'a paru original, voilà tout, d'arriver

de cette manière à notre rendez-vous. J'ai donc acheté, à coups de

dollars, une place dans la nacelle, contre la promesse de Walter Vragg

de me descendre ici à dix heures et demie sonnant. Je pense qu'on peut

lui pardonner de s'être trompé de cinq minutes.

--On le peut, concéda Mrs Arcadia Stanfort, puisque vous voilà. Vos

intentions n'ont pas changé, je suppose!

--En aucune manière.

--Votre opinion est toujours que nous faisons sagement en renonçant à

la vie commune?

--C'est mon opinion.

--La mienne, c'est que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.

--Je partage entièrement votre avis.

--Assurément, Mr Stanfort, je suis loin de méconnaître vos qualités...

--Les vôtres, je les apprécie à leur juste valeur.

--On peut s'estimer et ne pas se plaire. L'estime n'est pas l'amour.

Elle ne saurait faire supporter une aussi grande incompatibilité de

caractères.

--C'est parler d'or.

--Il est évident que si nous nous étions aimés!..

--Ce serait bien différent.

--Mais nous ne nous aimons pas.

--Ce n'est que trop certain.

--Nous nous sommes mariés sans nous connaître, et nous avons eu

quelques désillusions réciproques... Ah! si nous nous étions rendu

quelque service signalé capable de frapper notre imagination, les

choses ne seraient peut-être pas ce qu'elles sont.

--Malheureusement, il n'en a pas été ainsi. Vous n'avez pas eu à

sacrifier votre fortune pour m'éviter la ruine.

--Je l'aurais fait, Mr Stanfort. De votre côté, il ne vous a pas été

donné de sauver ma vie au péril de la vôtre.

--Je n'eusse point hésité, Mrs Arcadia.

--J'en suis convaincue, mais l'occasion ne s'est pas présentée.

Étrangers nous étions l'un à l'autre, étrangers nous sommes restés.

--Déplorablement exact.

--Nous avions cru avoir les mêmes goûts, à tout le moins en ce qui

concerne les voyages...

--Et nous n'avons jamais pu être d'accord sur la direction à prendre!

--En effet, quand je désirais aller vers le Sud, votre désir était

d'aller vers le Nord.

--Et lorsque mon intention était d'aller vers l'Ouest, la vôtre était

d'aller vers l'Est!

--Cette affaire du bolide a fait déborder la coupe.

--Elle l'a fait déborder.

--Car vous êtes toujours décidé, n'est-il pas vrai, à vous ranger du

parti de Mr Dean Forsyth?

--Absolument décidé.

--Et à vous mettre en route pour le Japon, afin d'assister à la chute

du météore?

--En effet.

--Or, comme je suis, moi, résolue à suivre l'opinion du docteur Sydney

Hudelson...

--Et à vous rendre en Patagonie...

--Il n'y a pas de conciliation possible.

--Il n'y en a pas.

--Nous n'avons donc qu'une chose à faire.

--Une seule!

--C'est de nous rendre devant le juge, Monsieur.

--Je vous suis, Madame.»

Tous deux, sur la même ligne, à la distance de trois pas, se dirigèrent

vers la maison de Mr Proth, suivis à distance respectueuse par la femme

de chambre Bertha.

La vieille Kate se tenait sur la porte.

«Mr Proth? demandèrent à la fois Mr et Mrs Stanfort.

--Il est absent, répondit Kate.

Les visages des deux justiciables s'allongèrent pareillement.

--Pour longtemps? demanda Mrs Stanfort.

--Jusqu'au dîner, dit Kate.

--Et il dîne?

--A une heure.

--Nous reviendrons à une heure,» affirmèrent à l'unisson Mr et Mrs

Stanfort en s'éloignant. Parvenus au milieu de la place, qu'encombrait

toujours le ballon de Walter Vragg, ils firent halte un instant.

«Nous avons deux heures à perdre, constata Mrs Arcadia Stanfort.

--Deux heures et quart, précisa Mr Seth Stanfort.

--Vous plairait-il de passer ces deux heures ensemble?

--Si vous avez la bonté d'y consentir.

--Que diriez-vous d'une promenade sur le bord du Potomac?

--J'allais vous le proposer.

Le mari et la femme ne commencèrent à s'éloigner dans la direction

d'Exeter street que pour s'arrêter au bout de trois pas.

--Me permettrez-vous une remarque? interrogea Mr Stanfort.

--Je la permets, répondit Mrs Arcadia.

--Je constaterai donc que nous sommes d'accord. C'est la première fois,

Mrs Arcadia!

--Et la dernière!» riposta celle-ci en se remettant en marche.

Pour atteindre le commencement d'Exeter street, Mr et Mrs Stanfort

durent se frayer un passage au milieu de la foule de plus en plus

compacte rassemblée autour de l'aérostat. Et si cette foule n'était pas

plus dense, si tous les habitants de Whaston n'étaient pas réunis place

de la Constitution, c'est qu'une autre attraction plus sensationnelle

encore absorbait en ce moment même le plus clair de l'intérêt public.

Dès les premières lueurs de l'aube, la ville entière s'était portée au

Palais de Justice, devant lequel une «queue» formidable n'avait pas

tardé à s'allonger. Aussitôt l'ouverture des portes, on s'était rué en

tumulte dans la salle du Tribunal qui fut pleine à craquer en un clin

d'œil. Force avait bien été de rétrograder à ceux qui n'avaient pu y

trouver place, et ce sont ces malchanceux ou retardataires qui, à titre

de compensation, assistaient à l'atterrissage de Walter Vragg.

Qu'ils eussent préféré être entassés avec les privilégiés qui

remplissaient la salle du Tribunal, où se plaidait en ce moment la

cause la plus gigantesque qui ait jamais été dans le passé et qui

puisse jamais être dans l'avenir soumise à l'appréciation des juges!

Certes, le délire des foules avait paru poussé à ses extrêmes limites,

lorsque l'Observatoire de Paris fit connaître que le bolide, ou tout

au moins son noyau, était d'or pur. Et pourtant, ce délire n'aurait

pu être comparé à celui qui se manifesta sur tous les points de la

terre, lorsque Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson affirmèrent

catégoriquement que l'astéroïde tomberait. Innombrables furent les cas

de folie qui se déclarèrent en cette circonstance, et il n'y eut pas

d'asile d'aliénés qui ne devînt trop petit en quelques jours.

Mais, parmi tous ces fous, les plus fous étaient, à coup sûr, les

auteurs de l'émotion qui secouait la terre.

Jusque-là, ni Mr Dean Forsyth ni le docteur Hudelson n'avaient entrevu

pareille éventualité. S'ils avaient réclamé avec tant d'ardeur la

priorité de la découverte du bolide, ce n'était pas à cause de sa

valeur, de ses milliards dont personne n'aurait jamais rien, non,

c'était pour attacher, l'un le nom de Forsyth, l'autre le nom de

Hudelson, à ce grand fait astronomique.

La situation changea du tout au tout, après qu'ils eurent constaté,

dans la nuit du 11 au 12 mai, le trouble survenu dans la course du

météore. Une question plus brûlante que les autres s'imposa aussitôt à

leur esprit.

A qui appartiendrait le bolide après sa chute? A qui les trillions

du noyau qu'entourait maintenant une étincelante auréole? Celle-ci

disparue--et, d'ailleurs, on n'avait que faire d'impalpables

rayons,--le noyau serait là. Lui, on ne serait pas embarrassé pour le

convertir en monnaie sonnante et trébuchante!..

A qui appartiendrait-il?

«A moi! s'était écrié sans hésiter Mr Dean Forsyth, à moi qui, le

premier, ai signalé sa présence sur l'horizon de Whaston!»

«A moi! s'était écrié avec une égale conviction le docteur Hudelson,

puisque je suis l'auteur de sa découverte!»

Ces prétentions contradictoires et inconciliables, les deux insensés

n'avaient pas manqué de les faire valoir par la voie de la Presse.

Pendant deux jours, les journaux de Whaston avaient eu leurs colonnes

encombrées par la prose furieuse des deux adversaires. Ceux-ci se

jetèrent à la tête les épithètes les plus malsonnantes à propos du

bolide inaccessible, qui semblait vraiment se moquer d'eux du haut de

ses quatre cents kilomètres.

On conçoit qu'il ne pouvait, dans ces conditions, être question du

mariage projeté. Aussi la date du 15 mai passa-t-elle sans que Francis

et Jenny eussent cessé d'être fiancés.

Étaient-ils même fondés à se dire fiancés? A son neveu, qui faisait

auprès de lui une dernière tentative, Mr Dean Forsyth avait

textuellement répondu:

«Je tiens le docteur pour un misérable, et jamais je ne donnerai mon

consentement à ton mariage avec la fille d'un Hudelson.»

Et, presque à la même heure, ledit docteur Hudelson coupait court aux

lamentations de sa fille en s'écriant en propres termes:

«L'oncle de Francis est un malhonnête homme, et jamais ma fille

n'épousera le neveu d'un Forsyth.»

C'était catégorique, et force fut de s'incliner.

L'ascension aérostatique de Walter Vragg avait fourni une nouvelle

occasion de se manifester à la haine que les deux astronomes

éprouvaient l'un pour l'autre. Dans les lettres que publia avec

empressement une Presse avide de scandales, inouïe fut la violence des

expressions employées de part et d'autre, ce qui n'était pas fait, on

en conviendra, pour améliorer la situation.

Toutefois, s'injurier n'est pas une solution. Lorsqu'on est en

désaccord, il n'y a qu'à agir comme tout le monde en pareil cas, et

à s'en remettre à la Justice. C'est le meilleur, le seul moyen de

terminer un différend.

Les deux antagonistes avaient fini par en convenir.

C'est pourquoi, le 17 mai, une assignation à comparaître dès le

lendemain devant le tribunal de l'estimable Mr John Proth avait été

adressée par Mr Dean Forsyth au docteur Hudelson; c'est pourquoi une

assignation identique avait été immédiatement envoyée par le docteur

Hudelson à Mr Dean Forsyth; c'est pourquoi, enfin, ce matin-là, 18 mai,

une foule bruyante et trépidante avait envahi le prétoire.

Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient présents. Réciproquement

cités devant le juge, les deux rivaux se trouvaient en face l'un de

l'autre.

Plusieurs affaires venaient d'être expédiées au commencement de

l'audience et les parties, arrivées en se menaçant du poing, avaient

quitté la salle bras dessus, bras dessous, à l'entière satisfaction

de Mr Proth. En serait-il ainsi des deux adversaires qui allaient se

présenter devant lui?

«L'affaire suivante, ordonna-t-il.

--Forsyth contre Hudelson et Hudelson contre Forsyth, appela le

greffier.

--Que ces messieurs s'approchent, dit le juge, en se redressant sur son

fauteuil.

Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson s'avancèrent hors des

groupes de partisans qui leur faisaient escorte. Ils étaient là, l'un

près de l'autre, se toisant du regard, les yeux allumés, les mains

crispées, tels deux canons chargés jusqu'à la gueule et dont une

étincelle suffirait à provoquer la double détonation.

--De quoi s'agit-il, Messieurs? demanda le juge Proth, qui savait de

reste ce dont il retournait.

Ce fut Mr Dean Forsyth qui prit le premier la parole.

--Je viens faire valoir mes droits...

--Et moi, les miens, interrompit aussitôt Mr Hudelson.

Ce fut, sans transition, un assourdissant duo, dans lequel on ne

chantait ni à la tierce, ni à la sixte, mais, contre toutes les règles

de l'harmonie, en perpétuelle dissonance.

Mr Proth frappa son bureau à coups précipités d'un couteau d'ivoire,

comme fait de son archet un chef d'orchestre qui veut mettre fin à une

cacophonie insupportable.

--De grâce, Messieurs, dit-il, expliquez-vous l'un après l'autre! Me

conformant à l'ordre alphabétique, je donne la parole à Mr Forsyth; Mr

Hudelson répondra ensuite à loisir.

Ce fut donc Mr Dean Forsyth qui exposa l'affaire, le premier, tandis

que le docteur ne se contenait qu'au prix des plus grands efforts. Il

raconta comment, le 16 mars, à sept heures trente-sept minutes vingt

secondes du matin, étant en observation dans sa tour d'Elisabeth

street, il avait aperçu un bolide traversant le ciel du Nord au Sud,

comment il avait suivi ce météore tout le temps qu'il fut visible, et

comment enfin, quelques jours plus tard, il avait envoyé une lettre à

l'observatoire de Pittsburg pour signaler sa découverte et en établir

la priorité.

Le docteur Hudelson, lorsque ce fut son tour de parler, donna forcément

une explication identique, si bien que le tribunal, après ces deux

plaidoiries, ne devait pas être mieux renseigné qu'auparavant.

Il paraissait l'être, toutefois, suffisamment, puisque Mr Proth ne

demanda aucune explication complémentaire. D'un geste onctueux,

il réclama simplement le silence et, quand il l'eut obtenu, donna

lecture du jugement qu'il avait rédigé pendant que parlaient les deux

adversaires.

«Considérant, d'une part, disait ce jugement, que Mr Dean Forsyth

déclare avoir découvert un bolide qui traversait l'atmosphère au-dessus

de Whaston, le 16 mars à sept heures trente-sept minutes et vingt

secondes du matin;

«Considérant, d'autre part, que Mr Sydney Hudelson déclare avoir

aperçu le même bolide à la même heure, à la même minute et à la même

seconde....

--Oui! Oui! s'écrièrent les partisans du docteur en brandissant

frénétiquement leurs poings vers le ciel.

--Non! non! ripostèrent les partisans de Mr Forsyth en frappant le

parquet du pied.

«Mais, attendu que l'instance engagée repose sur une question

de minutes et de secondes, et qu'elle est d'ordre exclusivement

scientifique;

«Attendu qu'il n'existe pas d'article de loi applicable à la priorité

d'une découverte astronomique,

«Par ces motifs nous déclarons incompétent et condamnons les deux

parties solidairement aux dépens.»

Le magistrat ne pouvait évidemment répondre d'autre façon.

D'ailleurs,--et telle était peut-être l'intention du juge,--les

plaideurs étant renvoyés dos à dos, il n'y avait du moins pas à

craindre qu'ils se livrassent, dans cette position, à des actes de

violence réciproque. C'était un avantage appréciable.

Mais ni les plaideurs, ni leurs partisans n'entendaient que l'affaire

finît de la sorte. Si Mr Proth avait espéré s'en tirer par une

déclaration d'incompétence, il lui fallut renoncer à cet espoir.

Deux voix dominèrent le murmure unanime qui avait accueilli le prononcé

du jugement.

--Je demande la parole, criaient à la fois Mr Dean Forsyth et le

docteur Hudelson.

--Bien que je n'aie point à revenir sur ma sentence, répondit le

magistrat, de ce ton aimable qu'il n'abandonnait jamais, même dans les

circonstances les plus graves, j'accorde volontiers la parole à Mr Dean

Forsyth et au docteur Hudelson, à la condition qu'ils consentiront à ne

la prendre que l'un après l'autre.

C'était trop demander aux deux rivaux. C'est ensemble qu'ils

répondirent, avec la même volubilité, la même véhémence de langage,

celui-ci ne voulant pas être en retard d'un mot, d'une syllabe sur

celui-là.

Mr Proth comprit que le plus sage serait de les laisser aller et

prêta l'oreille de son mieux. Il parvint ainsi à comprendre le sens

de leur nouvelle argumentation. Il ne s'agissait plus d'une question

astronomique, mais d'une question d'intérêts, d'une revendication de

propriété. En un mot, puisque le bolide devait finir par tomber, à qui

appartiendrait-il? Serait-ce à Mr Dean Forsyth? Serait-ce au docteur

Hudelson?

--A Mr Forsyth! s'écrièrent les partisans de la tour.

--Au docteur Hudelson! s'écrièrent les partisans du donjon.

Mr Proth, dont la bonne figure s'éclairait d'un charmant sourire

de philosophe, réclama le silence, et l'obtint sur-le-champ, tant

l'intérêt de tous était vivement excité.

--Messieurs, dit-il, vous me permettrez, avant tout, de vous donner un

conseil. Dans le cas où le bolide tomberait, en effet...

--Il tombera! répétèrent à l'envi les partisans de Mr Dean Forsyth et

du docteur Hudelson.

--Soit! accorda le magistrat avec une condescendante politesse dont la

magistrature ne donne pas toujours l'exemple, même en Amérique. Je n'y

vois, pour ma part, aucun inconvénient et souhaite seulement qu'il ne

tombe pas sur les fleurs de mon jardin.

Quelques sourires coururent dans l'assistance. Mr Proth profita

de cette détente pour adresser un regard bienveillant à ses deux

justiciables. Hélas! bienveillance inutile. Apprivoiser des tigres

altérés de carnage eût été besogne plus facile que réconcilier ces

irréconciliables plaideurs.

--Dans ce cas, reprit le paternel magistrat, comme il s'agirait d'un

bolide ayant une valeur de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit

milliards, je vous engagerais à partager!

--Jamais!

Ce mot si nettement négatif éclata de toutes parts. Jamais Mr Forsyth

ni Mr Hudelson ne consentiraient à un partage! Sans doute, cela leur

eût fait près de trois trillions à chacun; mais il n'y a pas de

trillions qui tiennent devant une question d'amour-propre.

Avec sa connaissance des faiblesses humaines, Mr Proth ne fut pas

autrement surpris que son conseil, si sage qu'il fût, eût contre lui

l'unanimité de l'assistance. Il ne se déconcerta pas, et attendit de

nouveau que le tumulte fût apaisé.

--Puisque toute conciliation est impossible, dit-il, aussitôt qu'il lui

fut possible de se faire entendre, le Tribunal va rendre son jugement.

A ces mots, un profond silence s'établit comme par enchantement, et nul

ne se permit d'interrompre Mr Proth, qui dictait d'une voix paisible à

son greffier:

«Le Tribunal,

«Ouï les parties en leurs conclusions et plaidoiries;

«Attendu que les allégations produites ont même valeur de part et

d'autre et sont appuyées sur les mêmes commencements de preuve;

«Attendu que de la découverte d'un météore ne découle pas

nécessairement sur ledit un droit de propriété, que la loi est muette à

cet égard et que, à défaut de la loi, il n'existe rien d'analogue dans

la jurisprudence;

«Que l'exercice de ce prétendu droit de propriété, fût-il fondé,

pourrait, en raison des circonstances particulières de la cause, se

heurter en fait à d'insurmontables difficultés, et qu'un jugement

quelconque risquerait de rester lettre morte, ce qui, au grand dommage

des principes sur lesquels repose toute société civilisée, serait de

nature à diminuer dans l'esprit public la juste autorité de la chose

jugée;

«Qu'il échet, dans une espèce aussi spéciale, d'agir avec prudence et

circonspection;

«Attendu enfin que l'instance engagée roule, quelles que soient les

affirmations des parties, sur un événement hypothétique qui peut fort

bien ne pas se réaliser;

«Que le météore peut, d'ailleurs, tomber au sein des mers qui

recouvrent les trois quarts du globe;

«Que, dans l'un et l'autre cas, l'affaire devrait être rayée du rôle,

par suite de la disparition de toute matière litigieuse;

«Par ces motifs,

«Remet à statuer après la chute effective et dûment constatée du bolide

contesté.

«Un point,» dicta Mr Proth, qui se leva en même temps de son fauteuil.

L'audience était terminée.

L'auditoire était resté sous l'impression des sages «attendus» de Mr

Proth. Rien d'impossible, en effet, à ce que le bolide tombât au fond

des mers où il faudrait renoncer à le repêcher. D'autre part, à quelles

«difficultés insurmontables» le juge avait-il fait allusion? Que

signifiaient ces paroles mystérieuses?

Tout cela portait à réfléchir, et la réflexion rend d'ordinaire le

calme aux esprits surexcités.

Il est à supposer que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne

réfléchissaient pas, car eux, du moins, ne se calmaient pas, loin de

là. Des deux extrémités de la salle, ils se montraient réciproquement

le poing en haranguant leurs partisans.

«Je ne qualifierai pas ce jugement, clamait Mr Dean Forsyth, d'une voix

de stentor, il est proprement insensé!

--Ce jugement est absurde, criait en même temps à tue-tête Mr Sydney

Hudelson.

--Dire que mon bolide ne tombera pas!..

--Douter de la chute de mon bolide!..

--Il tombera où je l'ai annoncé!..

--J'ai fixé le lieu de sa chute!..

--Et puisque je ne puis me faire rendre justice...

--Et puisqu'on m'oppose un déni de justice...

--J'irai défendre mes droits jusqu'au bout, et je pars ce soir même...

--Je soutiendrai mon droit jusqu'à la dernière extrémité, et je me mets

en route aujourd'hui même...

--Pour le Japon! hurla Mr Dean Forsyth.

--Pour la Patagonie! hurla pareillement le docteur Hudelson.

--Hurrah!» répondirent d'une seule voix les deux camps adverses.

Lorsque tout le monde fut dehors, la foule se divisa en deux groupes,

auxquels se joignirent les curieux qui n'avaient pu trouver place dans

la salle d'audience. Ce fut un beau tumulte; cris, provocations,

menaces de ces enragés. Et sans doute les voies de fait n'étaient

pas loin, car, visiblement, les partisans de Mr Dean Forsyth ne

demandaient qu'à lyncher Mr Hudelson, et les partisans de Mr Hudelson

étaient friands de lyncher Mr Forsyth, ce qui eût été une façon

ultra-américaine de terminer l'affaire...

Heureusement, les autorités avaient pris leurs précautions. De nombreux

policemen intervinrent, avec autant de résolution que d'opportunité, et

séparèrent les combattants.

Les adversaires furent à peine écartés les uns des autres, que leur

colère un peu superficielle tomba. Comme il leur fallait bien,

cependant, conserver un prétexte pour faire le plus de vacarme

possible, s'ils cessèrent leurs cris contre le chef du parti qui

n'avait pas leur préférence, ils continuèrent à en pousser en l'honneur

de celui dont ils avaient adopté le drapeau.

«Hurrah pour Dean Forsyth!»

«Hurrah pour Hudelson!»

Ces exclamations se croisaient avec un bruit de tonnerre. Bientôt,

elles se fondirent en un seul rugissement:

«A la gare!» hurlaient les deux partis enfin d'accord.

La foule, aussitôt, s'organisa d'elle-même en deux cortèges qui

traversèrent obliquement la place de la Constitution enfin débarrassée

du ballon de Walter Vragg. A la tête de l'un des cortèges paradait Mr

Dean Forsyth, et le docteur Sydney Hudelson à la tête de l'autre.

Les policemen laissaient faire avec indifférence, toute crainte de

troubles étant écartée. Nul danger, en effet, qu'il survînt une

collision entre les deux cortèges, dont l'un conduisait triomphalement

Mr Dean Forsyth à la gare de l'Ouest, première étape, pour lui,

de San Francisco et du Japon, et dont l'autre escortait non moins

triomphalement le docteur Sydney Hudelson à la gare de l'Est, terminus

de la ligne de New-York où il s'embarquerait pour la Patagonie.

Peu à peu les vociférations décrurent, puis s'éteignirent dans

l'éloignement.

Mr John Proth, qui, sur le pas de sa porte, s'était diverti à regarder

la foule tumultueuse, songea alors qu'il était l'heure de déjeuner et

fit un mouvement pour rentrer chez lui.

A ce moment, il fut abordé par un gentleman et par une dame qui

s'étaient avancés jusqu'à lui en suivant le pourtour de la place.

«Un mot, s'il vous plaît, monsieur le juge, dit le gentleman.

--Tout à votre service, Mr et Mrs Stanfort, répondit Mr Proth avec

amabilité.

--Monsieur le juge, reprit Mr Stanfort, lorsque nous avons comparu

devant vous, il y a deux mois, c'était pour contracter mariage...

--Et je me félicite, déclara Mr Proth, d'avoir pu faire votre

connaissance à cette occasion.

--Aujourd'hui, monsieur le juge, ajouta Mr Stanfort, nous nous

présentons devant vous pour divorcer.

Le juge Proth, en homme d'expérience, comprit que ce n'était pas le

moment de tenter une conciliation.

--Je ne me félicite pas moins de cette occasion de renouveler

connaissance, dit-il sans se démonter.

Les deux comparants s'inclinèrent.

--Veuillez prendre la peine d'entrer, proposa le magistrat.

--Est-ce bien nécessaire? demanda Mr Seth Stanfort, comme il l'avait

fait deux mois auparavant.

Et, comme deux mois auparavant, Mr Proth répondit avec flegme:

--Aucunement.

Impossible d'être plus accommodant. D'ailleurs, bien qu'ils ne soient

pas prononcés, en général, dans des conditions aussi anormales, les

divorces n'en sont pas pour cela plus difficiles à obtenir dans la

grande république de l'Union.

Il semble que rien ne soit aussi aisé, et l'on se délie plus facilement

qu'on ne s'est lié dans cet étonnant pays d'Amérique. En de certains

États, il suffit d'établir un domicile fictif, et il n'est pas

indispensable de se présenter en personne pour divorcer. Des agences

spéciales se chargent de réunir les témoins et de procurer des

prête-noms. Elles ont des recruteurs à cet effet et il en existe de

célèbres.

Mr et Mrs Stanfort n'avaient pas eu besoin de recourir à de tels

subterfuges. C'est au lieu de leur domicile réel, à Richmond, en pleine

Virginie, qu'ils avaient fait les démarches et accompli les formalités

nécessaires. Et s'ils étaient maintenant à Whaston, c'était par simple

fantaisie de rompre leur mariage à l'endroit même où il avait été

contracté.

[Illustration: HEUREUSEMENT, LES AUTORITÉS AVAIENT PRIS LEURS

PRÉCAUTIONS. (Page 135.)]

--Vous avez des actes en règle? demanda le magistrat.

--Voici les miens, dit Mrs Stanfort.

--Voici les miens, dit Mr Stanfort.

Mr Proth prit les papiers, les examina, s'assura qu'ils étaient en

bonne et due forme. Après quoi, il se contenta de répondre:

--Et voici l'acte de divorce tout imprimé. Il n'y a plus qu'à y

inscrire les noms et à signer. Mais je ne sais si nous pourrons ici...

--Permettez-moi de vous proposer ce stylographe perfectionné, intervint

Mr Stanfort en tendant l'instrument à Mr Proth.

--Et ce carton qui fera parfaitement office de sous-main, ajouta Mrs

Stanfort en enlevant des mains de sa femme de chambre une grande boîte

plate qu'elle offrit au magistrat.

--Vous avez réponse à tout, approuva celui-ci, qui commença à remplir

les blancs de l'acte imprimé.

Ce travail terminé, il présenta la plume à Mrs Stanfort.

Sans une observation, sans qu'une hésitation fît trembler sa main, Mrs

Stanfort signa de son nom: Arcadia Walker.

Avec le même sang-froid, Mr Seth Stanfort signa après elle.

Puis chacun d'eux présentant, comme deux mois plus tôt, un billet de

cinq cents dollars:

--Pour honoraires, dit de nouveau Mr Seth Stanfort.

--Pour les pauvres,» répéta Mrs Arcadia Walker.

Sans plus tarder, ils s'inclinèrent devant le magistrat, se saluèrent

réciproquement et s'éloignèrent sans retourner la tête, l'un montant

vers le faubourg de Wilcox, l'autre dans une direction opposée.

Lorsqu'ils eurent disparu, Mr Proth rentra définitivement chez lui, où

le déjeuner l'attendait depuis trop longtemps.

«Savez-vous, Kate, ce que je devrais mettre sur mon enseigne? dit-il à

sa vieille servante, tout en fixant sa serviette sous le menton.

--Non, Monsieur.

--Je devrais mettre ceci: «Ici, on se marie à cheval et l'on divorce à

pied!»

La chasse au météore · 第 24 / 37 题