DANS LEQUEL IL VIENT UNE IDÉE ET MÊME DEUX IDÉES A ZÉPHYRIN XIRDAL.

Dans le langage familier, on disait couramment: «Zéphyrin Xirdal?..

Quel type!» Tant au physique qu'au moral, Zéphyrin Xirdal était, en

effet, un personnage peu ordinaire.

Long corps dégingandé, chemise souvent sans col et toujours sans

manchettes, pantalon en tire-bouchon, gilet auquel manquaient deux

boutons sur trois, veston immense aux poches gonflées de mille objets

divers, le tout fort sale et pris au hasard dans un amoncellement

de costumes disparates, telle était l'anatomie générale de Zéphyrin

Xirdal, et telle était la manière dont il comprenait l'élégance. De

ses épaules, voûtées comme le plafond d'une cave, pendaient des bras

kilométriques terminés par d'énormes mains velues,--d'une prodigieuse

adresse, d'ailleurs,--que leur propriétaire ne mettait en contact avec

le savon qu'à des intervalles indéterminés.

Si la tête était, à la façon de tout le monde, le point culminant de

son individu, c'est qu'il n'avait pu faire autrement. Mais cet original

se rattrapait en offrant à l'admiration publique un visage dont la

laideur atteignait au paradoxe. Rien cependant de plus «prenant» que

ces traits heurtés et contradictoires: menton lourd et carré, grande

bouche aux lèvres épaisses, bien meublée de dents superbes, nez

largement épaté, oreilles mal ourlées qui semblaient fuir avec horreur

le contact du crâne, tout cela n'évoquait que très indirectement le

souvenir du bel Antinoüs. Par contre, le front, grandiosement modelé,

d'une noblesse de lignes admirable, couronnait ce visage étrange, comme

un temple couronne une colline, temple à la taille des plus sublimes

pensées. Enfin, pour achever de dérouter son monde, Zéphyrin Xirdal,

au-dessous de ce vaste front, ouvrait à la lumière du jour deux gros

yeux saillants qui exprimaient, selon l'heure et la minute, la plus

merveilleuse intelligence ou la plus épaisse stupidité.

Au moral, il ne tranchait pas avec moins de violence sur la banalité de

ses contemporains.

Réfractaire à tout enseignement régulier, il avait, dès le plus jeune

âge, décrété qu'il s'instruirait tout seul, et ses parents s'étaient

vus contraints de s'incliner devant son indomptable volonté. Cela ne

leur avait pas, en somme, trop mal réussi. A un âge où l'on se traîne

encore sur les bancs des lycées, Zéphyrin Xirdal avait concouru--pour

s'amuser, disait-il,--à toutes les grandes écoles l'une après l'autre,

et, dans ces concours, il avait invariablement obtenu la première place.

Par exemple, ces succès étaient oubliés à peine conquis. Les grandes

écoles avaient dû successivement rayer de leurs contrôles ce lauréat,

qui négligeait de se présenter à la reprise des cours.

La mort de ses parents l'ayant rendu, à dix-huit ans, maître de ses

actions et riche d'une quinzaine de mille francs de rente, Zéphyrin

Xirdal s'empressa de donner toutes les signatures que lui demanda

son tuteur et parrain, le banquier Robert Lecœur, qu'il appelait

«son oncle» par une habitude d'enfance, puis libéré de tous soucis,

s'installa dans deux pièces minuscules, au sixième étage, rue Cassette,

à Paris.

Il y demeurait encore à trente et un ans.

Depuis qu'il y avait installé ses pénates, le local ne s'était pas

agrandi, et pourtant prodigieuse était la quantité de choses qu'il y

avait entassées. Pêle-mêle, on y distinguait des machines et des piles

électriques, des dynamos, des instruments d'optique, des cornues,

et cent autres appareils disparates. Des pyramides de brochures, de

livres, de papiers, s'élevaient du plancher au plafond, s'amoncelant

à la fois sur l'unique siège et sur la table, dont ils haussaient

simultanément le niveau, si bien que notre original ne s'apercevait

pas du changement, quand, assis sur l'un, il écrivait sur l'autre. Au

surplus, lorsqu'il se trouvait par trop incommodé par les paperasses,

il remédiait sans peine à cet inconvénient. D'un revers de main, il

lançait quelques liasses à travers la pièce; puis, l'âme en paix, il

se mettait au travail sur une table parfaitement en ordre, puisqu'il

n'y restait rien du tout, et prête, par conséquent, pour de futurs

envahissements.

Que faisait donc Zéphyrin Xirdal?

En général, on doit le reconnaître, il se contentait de suivre ses

rêves dans l'odorante fumée d'une pipe inextinguible. Mais parfois, à

des intervalles variables, il avait une idée. Ce jour-là, il rangeait

sa table à sa manière, c'est-à-dire en la balayant d'un coup de poing,

et s'y installait, pour la quitter seulement le travail terminé, que ce

travail durât quarante minutes ou quarante heures. Puis, le point final

apposé, il laissait le papier contenant le résultat de ses recherches

sur la table, où ce papier amorçait une future pile, qui serait balayée

comme la précédente, lors de la prochaine crise du travail.

Au cours de ces crises successives et irrégulièrement espacées, il

avait touché un peu à tout. Mathématiques transcendantes, physique,

chimie, physiologie, philosophie, sciences pures et appliquées avaient,

à tour de rôle, sollicité son attention. Quel que fût le problème, il

l'avait toujours abordé avec autant de violence, autant de frénésie, et

ne l'avait jamais abandonné que résolu, à moins que....

A moins qu'une autre idée ne l'en détournât avec la même soudaineté. Il

pouvait arriver alors que ce fantaisiste outrancier se lançât à corps

perdu dans les plaines de la chimère à la poursuite du second papillon

dont les brillantes couleurs l'hypnotisaient, et qu'il perdît jusqu'au

souvenir de ses préoccupations antérieures dans l'enivrement de son

nouveau rêve.

Mais ce n'était, dans ce cas, que partie remise. Un beau jour,

retrouvant inopinément le travail ébauché, il s'y attelait avec une

passion toute neuve et, fût-ce après deux ou trois interruptions

successives, ne manquait pas de l'amener à sa conclusion.

Que d'aperçus ingénieux ou profonds, que de notes définitives sur les

difficultés les plus ardues des sciences exactes ou expérimentales, que

d'inventions pratiques dormaient dans l'amoncellement de paperasses que

foulait Zéphyrin Xirdal d'un pied dédaigneux! Jamais celui-ci n'avait

songé à tirer parti de ce trésor, si ce n'est, toutefois, lorsqu'un de

ses rares amis se plaignait devant lui de l'inutilité d'une recherche

dans un sens quelconque.

«Attendez donc, disait alors Xirdal. Je dois avoir quelque chose

là-dessus.»

En même temps, il allongeait la main, avisait du premier coup, avec un

flair merveilleux, sous mille feuillets plus ou moins froissés, celle

de ses études relative à la question soulevée, et remettait l'opuscule

à son ami, avec la permission d'en user sans la moindre restriction.

Pas une seule fois la pensée ne lui était venue qu'il fît, en agissant

ainsi, quelque chose de contraire à ses intérêts.

De l'argent? Pour quoi faire? Quand il avait besoin d'argent, il

passait chez son parrain, M. Robert Lecœur. S'il avait cessé d'être

son tuteur, M. Lecœur était demeuré son banquier, et Xirdal était sûr

d'être nanti, en revenant de sa visite, d'une somme sur laquelle il

tirait jusqu'à complet épuisement. Depuis qu'il était rue Cassette,

il avait toujours procédé ainsi à sa complète satisfaction. Avoir des

désirs sans cesse renaissants et être capable de les réaliser, c'est

évidemment une des formes du bonheur. Ce n'est pas la seule. Sans

l'ombre du plus petit désir, Zéphyrin Xirdal était parfaitement heureux.

Ce matin-là, le 10 mai, cet homme heureux, confortablement assis

sur son unique siège, les pieds reposant quelques centimètres plus

haut que la tête sur la barre d'appui de la fenêtre, fumait une pipe

particulièrement agréable, en s'amusant à déchiffrer des rébus et des

mots carrés imprimés sur un papier en forme de sac, dont son épicier

l'avait gratifié, en lui délivrant quelque denrée alimentaire. Quand

cette occupation importante fut terminée et la solution déchiffrée, il

jeta le papier parmi les autres, puis étendit nonchalamment sa main

gauche du côté de la table, dans le but obscur d'y récolter quelque

chose, n'importe quoi.

Ce que rencontra cette main gauche, ce fut un paquet de gazettes non

dépliées. Zéphyrin Xirdal prit au petit bonheur une de ces gazettes,

qui se trouva être un numéro du _Journal_, déjà vieux d'une huitaine de

jours. Cette antiquité n'était pas pour effrayer un lecteur qui vivait

hors de l'espace et du temps.

Il jeta donc les yeux sur la première page, mais naturellement il ne

la lut pas. Il parcourut de la même manière la seconde et toutes les

autres, jusqu'à la dernière. Là, il s'intéressa beaucoup aux annonces;

puis, croyant passer à la page suivante, il revint innocemment à la

première.

Sans qu'il y pensât, ses yeux tombèrent sur le début de l'article de

tête, et une lueur d'intelligence s'alluma dans les grosses prunelles

qui n'avaient exprimé jusque-là que la plus parfaite imbécilité.

La lueur s'accentua, devint flamme, à mesure que la lecture se

poursuivait, s'achevait.

«Tiens!.. Tiens!.. Tiens!.. murmura, sur trois notes différentes,

Zéphyrin Xirdal, qui se mit en devoir de procéder à une seconde lecture.

C'était assez son habitude de parler tout haut dans la solitude de sa

chambre. Volontiers même, il parlait au pluriel, afin, sans doute, de

se donner la flatteuse illusion d'un auditoire suspendu à ses lèvres,

auditoire imaginaire qui ne pouvait manquer d'être fort nombreux,

puisqu'il comptait tous les élèves, tous les admirateurs, tous les amis

que Zéphyrin Xirdal n'avait jamais eus et qu'il n'aurait jamais.

Cette fois, il fut moins disert et se borna à sa triple exclamation.

Puissamment intéressé par la prose du _Journal_, il en poursuivit la

lecture en silence.

Que lisait-il donc de si passionnant?

Le dernier de tout l'univers, il découvrait tout simplement le bolide

de Whaston et en apprenait en même temps l'insolite composition, le

hasard l'ayant fait tomber sur un article consacré à cette fabuleuse

boule d'or.

--Voilà qui est farce!.. déclara-t-il pour lui-même, quand il fut au

bout de sa seconde lecture.

Il demeura quelques instants songeur, puis ses pieds quittèrent la

barre de la fenêtre, et il se rapprocha de la table. La crise de

travail était imminente.

Sans hésiter, il trouva, au milieu des autres, la revue scientifique

qu'il désirait et dont il fit sauter la bande. La revue s'ouvrit

d'elle-même à la page qu'il fallait.

Une revue scientifique a le droit d'être plus technique qu'un grand

quotidien. Celle-ci ne s'en faisait pas faute. Les éléments du

bolide--trajectoire, vitesse, volume, masse, nature--n'y étaient donnés

en quelques mots, qu'après des pages de courbes savantes et d'équations

algébriques.

Zéphyrin Xirdal s'assimila sans effort cette nourriture intellectuelle

de nature pourtant assez indigeste, après quoi il jeta un coup d'œil

sur le ciel et put ainsi constater qu'aucun nuage n'en tachait l'azur.

--Nous allons bien voir!.. murmura-t-il, tout en effectuant d'une main

impatiente quelques rapides calculs.

Cela fait, il insinua son bras sous un tas de papiers amoncelés dans

l'un des coins, et, d'un geste auquel une longue pratique pouvait seule

donner une si grande précision, il envoya le tas dans un autre coin.

--C'est étonnant comme j'ai de l'ordre! dit-il avec une évidente

satisfaction, en constatant que ce «rangement», conformément à ses

prévisions, mettait à découvert une lunette astronomique aussi

emmaillotée de poussière qu'une bouteille centenaire.

Amener la lunette devant la fenêtre, la diriger vers le point du

ciel qu'il venait de déterminer par le calcul, appliquer son œil à

l'oculaire, cela ne demanda qu'un moment.

--Parfaitement exact,» dit-il, après quelques minutes d'observation.

Quelques autres minutes de réflexion, puis il prenait délibérément son

chapeau et commençait à descendre ses six étages, en route pour la rue

Drouot et pour la banque Lecœur, dont cette rue s'enorgueillissait à

juste titre.

Zéphyrin Xirdal ne connaissait qu'une façon de faire ses courses.

Jamais d'omnibus, de tramways ni de voitures. Quel que fût

l'éloignement du but, il s'y rendait invariablement à pied.

Mais, jusque dans cet exercice, le plus naturel et le plus pratique

de tous les sports, il ne pouvait faire autrement que de se montrer

original. Les yeux baissés, roulant ses larges épaules de droite et de

gauche, il allait à travers la ville comme s'il eût été dans un désert.

Véhicules et piétons, il les ignorait avec une égale sérénité. Aussi,

que de «butor!», que de «mal appris!», que de «grossier personnage!»

proférés par des passants bousculés ou dont il avait, avec un peu

trop de sans-gêne, écrasé les orteils! Que d'injures plus énergiques

vociférées à son adresse par l'organe enchanteur de cochers contraints

d'arrêter court leur attelage, sous peine de donner matière à un fait

divers, dans lequel Zéphyrin Xirdal aurait joué le rôle de victime!

Il n'avait cure de tout cela. Sans rien entendre du concert de

malédictions qui s'élevait derrière lui, comme le sillage se forme

derrière un navire en marche, il continuait imperturbablement son

chemin à grandes enjambées égales et solides.

Vingt minutes lui suffirent pour atteindre la rue Drouot et la banque

Lecœur.

«Mon oncle est là? demanda-t-il au garçon de bureau qui se levait à son

approche.

--Oui, monsieur Xirdal.

--Seul?

--Seul.»

Zéphyrin Xirdal poussa la porte matelassée et pénétra dans le cabinet

du banquier.

«Tiens!.. c'est toi? demanda machinalement M. Lecœur, en voyant

apparaître son pseudo-neveu.

--Puisque me voilà en chair et en os, répondit Zéphyrin Xirdal,

j'oserai prétendre que la question est oiseuse et qu'une réponse serait

superfétatoire.

M. Lecœur, habitué aux singularités de son filleul, qu'il considérait

avec raison comme un être déséquilibré, mais, par certains côtés,

génial, se mit à rire de bon cœur.

--En effet! reconnut-il, mais répondre tout bonnement: oui aurait été

plus court. Et le but de ta visite, ai-je le droit de le demander?

--Vous l'avez, car...

--Inutile! interrompit M. Lecœur. Ma seconde question est aussi

superflue que la première, l'expérience m'ayant prouvé que je te vois

seulement lorsque tu as besoin d'argent.

--Eh! objecta Zéphyrin Xirdal, n'êtes-vous pas mon banquier?

--Il est vrai, accorda M. Lecœur, mais toi, tu es un bien singulier

client! Me permettras-tu, à ce propos, de te donner un conseil?

--Si ça peut vous être agréable!

--Ce conseil, c'est d'être un peu moins économe. Que diable, mon cher

ami, que fais-tu de ta jeunesse? As-tu seulement idée de l'état de ton

compte chez moi?

--Pas la moindre.

--Il est monstrueux, ton compte, tout simplement. Eh quoi! tes parents

t'ont laissé plus de quinze mille francs de rente, et tu n'arrives pas

à en dépenser quatre mille!

--Bah!.. fit Xirdal, en paraissant fort surpris de cette remarque,

qu'il entendait, au bas mot, pour la vingtième fois.

--C'est ainsi. Si bien que tes intérêts s'accumulent. Je ne connais

pas exactement ton crédit actuel, mais il dépasse sûrement cent mille

francs. A quoi faut-il employer tout cet argent-là?

--J'étudierai la question, affirma Zéphyrin Xirdal le plus sérieusement

du monde. D'ailleurs, s'il vous gêne, cet argent, vous n'avez qu'à vous

en débarrasser.

--Comment?

--Donnez-le. C'est bien simple.

--A qui?

--A n'importe qui. Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?

La chasse au météore · 第 19 / 37 题