Après Tortoni, la Maison Borée, le café du Helder, voici que disparaît
le Café anglais. Un immeuble de rapport va remplacer la maison vieux
jeu, aux fenêtres étroites et basses, qui, depuis longtemps, paraissait
sommeiller au coin du boulevard et de la rue de Marivaux, dédaignant
toute modernisation susceptible d'éblouir les passants qu'étonnait un
pareil anachronisme à deux pas de l'Opéra et de l'Opéra-Comique.
Fondé dans les dernières années du dix-huitième siècle, ce restaurant
célèbre connut sa plus grande prospérité sous le second Empire. Gros
financiers, artistes enrichis, littérateurs en vogue, princes de tous
pays, s'y rencontraient avec l'aristocratique «jeunesse dorée» qui
continuait avec autant de brio que ses aînés, mais peut-être moins de
désinvolture, la tradition des soupers de la Régence. La finesse de la
cuisine, la supériorité de la cave étaient aussi justement renommées que
la discrétion du lieu et le ton imposé par une clientèle ultra-select.
Après la guerre, les soupeurs d'antan se reposèrent; ceux de la nouvelle
génération adoptèrent la brasserie, recherchant le coude à coude, la
gaieté bruyante et l'addition discrète. Un instant, le Café anglais,
acheté par une société, connut des jours moins heureux. En 1876, il fut
acquis par le propriétaire actuel, M. Burdel, qui sut ramener chez lui
une clientèle hésitante et s'en faire une nouvelle. On ne soupait plus
guère au Café anglais; mais on y déjeunait et l'on y dînait. Les
boursiers, quelques hommes de lettres parmi lesquels Sardou fut le
client le plus fidèle, les riches étrangers, tous les gens fortunés
sachant vraiment manger, fréquentaient assidûment cette maison hors rang
dont la table continuait à lutter victorieusement avec celle des plus
somptueux palaces. Au passant rapide, le Café anglais semblait vide et
abandonné; en réalité, il faisait de brillantes affaires.
Sa disparition est la conséquence de la plus-value formidable dont
profitent depuis quelque temps les terrains du quartier de l'Opéra.
L'immeuble, voué à la démolition immédiate, occupe une surface de 198
mètres. Il a été vendu 1.500.000 francs, ce qui fait ressortir le prix
du terrain à 7.000 francs le mètre.