LE PROBLÈME DU PORTRAIT

Sous ce titre, M. Jacques-Emile Blanche publiait l'autre jour dans le

_Gaulois_ un de ces articles mordants, judicieux et fins, qui n'ont

jamais que deux défauts: d'être trop rares et trop courts. Mettant sur

la sellette les gens du monde, il leur faisait sans barguigner le

reproche de se lancer dans l'aventure du portrait avec une inconscience

aussi coupable que folle, en n'ayant qu'une idée et qu'un but: _être

beau_, laisser de soi, après soi, une image avantageuse et fascinatrice.

A l'entendre, la plupart des femmes, et--chose inouïe--la grande

majorité des hommes, que l'on aurait pu supposer à l'abri d'un pareil

ridicule, ne sont travaillés, dès qu'ils songent à la reproduction de

leur admirable image, que de cet unique souci de vanité coquette. Fermés

à l'art, étrangers à ses exigences et aux nobles sacrifices de

renoncement personnel qu'il impose, les personnes qui se font peindre

«ne pensent qu'à elles» et n'y pensent qu'à cet étroit point de vue de

tricherie en face de la vérité. Elles n'ont pas beaucoup de goût, et peu

de jugement, ne se connaissent jamais elles-mêmes, ne soupçonnent rien,

non seulement de leur physique et du véritable caractère qui s'en

dégage, mais de leur nature morale qu'il s'agit bien pourtant aussi

d'exprimer sur la toile et à propos de laquelle, plus encore que de

leurs traits extérieurs, elles battent complètement la breloque, les

brunes voulant être représentées blondes, les gaies cherchant du coude

la pose triste, les pensives réclamant une attitude d'animation, et les

tumultueuses préoccupées, dans une chute soudaine, de donner l'aspect,

depuis longtemps convoité, de la mélancolie...

Enfin M. Blanche, côté peintre, faisait passer aux modèles mondains,

pendant deux colonnes de journal, le plus délicieux et mauvais quart

d'heure qu'il soit possible de traverser...

Tant et si bien qu'après avoir, sans restriction, partagé sa façon de

voir et de badiner à ce sujet, il m'est venu des scrupules, tournant

presque au remords, et, dans une lueur, je me suis avisé tout à coup que

peut-être en se plaçant de l'autre côté, dans le camp des hommes

insensés et des femmes frivoles, dans la foule de cette humanité

ordinaire, bourgeoise et mondaine, qui a la faiblesse de vouloir se

faire peindre et l'orgueil de s'adresser, dans ce but, aux maîtres

célèbres, je me suis imaginé que l'optique en ce cas pourrait bien

changer et qu'il y aurait aimablement beaucoup d'excellentes petites

choses à dire dont il ne serait pas défendu à quelques princes du

pinceau de tirer profit.

Et d'abord, parlant du goût, je ne craindrai pas d'affirmer que, sauf

exception, les gens du monde, qu'il s'agisse des nobles aussi bien que

des bourgeois, ne sont pas moins doués de cette qualité que les

artistes. Et ils sont tout à fait autorisés à leur fournir, sur

l'arrangement d'un portrait, la pose à prendre, le costume à choisir et

mille autres questions qui, sans être en dehors de la technique et de la

facture, n'en ont pas moins une grande importance, des indications et

des conseils très précieux. Le peintre est, le plus souvent, un

spécialiste que l'exécution matérielle de son tableau suffit seule à

occuper, à remplir, à absorber, un passionné de son art et de son

métier, pour qui peindre est tout. Et certes, qu'il a raison! Cela est

magnifique! Et on ne va pas penser que je le blâme? Je le salue et je

l'admire. Cependant, n'est-il pas, tout de même, un peu trop enfoncé

parfois dans son intransigeance bourrue? Voyez, comme il est quelquefois

touchant et limité dans sa façon de concevoir et de mettre en scène le

modèle qu'il a sous la main? Il ne pèche généralement pas par excès

d'imagination. Il s'étonne des exigences, des entêtements du modèle qui

prétend se connaître et ne se connaît pas... Mais que dira-t-on aussi,

en bonne justice, de lui, du peintre et de ses idées préconçues, de son

inconsciente tyrannie? N'a-t-il pas souvent, à côté et au-dessous de sa

manière, sa _manie_? N'a-t-il pas sa pose préférée qu'il tient bien, et

qu'il vous inflige? N'a-t-il pas un ton qu'il affectionne? N'a-t-il pas

son _heure_, son éclairage, son expression, sa nuance de regard favorite

par où il faut passer coûte que coûte? Ne voit-il pas les gens comme il

veut les voir ou comme il en a l'habitude? N'a-t-il pas ses clichés? Ne

lui arrive-t-il pas, même avec un superbe talent, de transformer

complètement son modèle, de le dénaturer, de le désocialiser, d'en faire

tout autre chose et l'opposé radical de ce qu'il est? Ne se montre-t-il

pas alors, je vous le demande, aussi aveugle, aussi incompréhensible et

coupable, plus même, que le brave homme qui s'illusionne sur son compte

en demandant une attitude un peu au-dessus de son niveau, ou que la dame

souhaitant une joue de quelques années plus fraîche et plus lisse?

Combien sont-ils les peintres qui, devant le modèle, s'appliquent

aussitôt à s'oublier, à s'humilier, pour entrer tête basse dans le

personnage nouveau et inconnu dont ils ont assumé l'entreprise? Combien

sont-ils cherchant à pénétrer à fond cet étranger qu'ils visitent pour

la première fois, décidés, quoi qu'il leur en coûte, à sacrifier leurs

préférences, à modifier leur palette selon l'homme, la femme, l'enfant,

le vieillard dont le sort pictural est entre leurs mains? Certes, nous

en connaissons, et beaucoup, parmi lesquels est au premier rang M.

Blanche. Mais trop souvent encore le peintre, et j'entends le bon

peintre, de conscience moyenne, et qui sait son affaire, ne s'embarrasse

pas de tant d'histoires. Devant le monsieur ou la dame à _enlever_, il

ne se ronge pas de désespoir et de curiosité. Il s'observe d'abord

lui-même, il se demande quel est le parti le plus avantageux qu'il peut

tirer de l'individu. «Le modèle veut à tout prix, dit-on, être beau et

plaire.» Et le peintre? N'a-t-il pas souvent, lui aussi, pour unique

souci d'être magnifique, de séduire et d'empaumer? de briller à

l'occasion, et fût-ce aux dépens de celui qui n'est à ses yeux qu'un

prétexte à prouver une fois de plus son talent, sa virtuosité, et à

perpétuer sa gloire? Quand il fait le portrait des autres, c'est

toujours un peu le sien que le peintre exécute en pensée, le portrait de

sa propre personnalité. Car il sait qu'avant de dire: «Voilà M. Un

Tel!» ou: «N'est-ce pas Mme X...?» on s'écriera à vingt mètres: «Ah!

Voilà un Casimir! un Victor! un Philippe!» Et ce n'est qu'ensuite,

quelques longues minutes plus tard, que l'on aura l'idée de se demander

ce qu'il représente. Le nom du portraituré n'est qu'un sous-titre.

Et la question de ressemblance, qui fait couler tant d'encre et de

couleur! S'autorisant du peu d'envergure artistique de certains dignes

messieurs, et de bonnes dames dont l'idée fixe «est d'être criants» sur

la toile, au point que leur petit chien lui-même, en les regardant,

gémisse de joie et remue la queue, voilà qu'on en arrive tout doucement

et sans douleur à proscrire d'un portrait la ressemblance. Elle est

l'ennemie de l'art. Espérer timidement la ressemblance, c'est avoir

l'âme d'un photographe et témoigner d'une platitude écoeurante. On vous

rit au nez et vous perdez toute considération. «Jamais on n'aurait cru

cela de vous!» La phrase, qui a l'air d'un mot de comédie moliéresque:

«Un portrait n'a pas besoin d'être ressemblant», est devenue banale et à

présent fait loi.

Il suffit, tranchent beaucoup de gens «qualifiés», que le peintre fasse

«avec vous» un joli morceau pour que vous n'ayez rien à dire. Et si,

près de la toile en face de laquelle vous êtes nez à nez, l'on

s'extasie: «C'est rudement bien!» pour vous demander ensuite par acquit

de conscience: «Qui est-ce?» parce qu'on ne vous a pas reconnu, vous

devez vous déclarer enchanté, et c'est en vous excusant que vous

répondrez: «C'est moi! mon Dieu, oui!» rougissant comme si, en vous

nommant, vous faisiez honte au peintre et que vous lui en demandiez

pardon.

[Illustration: M. André de Fouquières à New-York: promenade au Central

Park.--_Phot. Alexandre Teneau._]

Non, le modèle ne veut pas être _beau_, à tout prix, et contre toute

justice. Il se connaît plus qu'on ne le croit, et presque toujours il

«se plaît», même avec un physique ingrat, et tel que Dieu et ses parents

l'ont fait. Il ne serait pas embarrassé de citer maints visages

ravissants, supérieurs au sien, mais pourtant, si vous le mettiez au

pied du mur, il ne changerait pas, car, ne craignons pas de le répéter,

il s'aime tel qu'il est. Et par là, entendez tel qu'il est à son maximum

d'agrément et dans ses meilleurs jours. Il y a, en effet, nous l'avons

tous éprouvé mille fois avec une ivresse enfantine, des circonstances,

des heures, des minutes où nous avons le sentiment pur et certain

d'être, par un réflexe moral, en presque parfaite beauté physique, à ce

point relatif de réussite générale qu'il nous est permis çà et là

d'atteindre. Quand nous nous regardons, à ces instants privilégiés, nous

ne nous trouvons pas beaux, mais mieux. Nous nous sentons en béatitude

vitale, en état de quasi-bonheur, de reconnaissance et de bénédiction.

Nous aimons, nous nous croyons aimés, nous nous voyons aimables. Ne

serait-ce pas à un de ces passages-là que le peintre inspiré devrait

nous saisir plutôt que de s'appliquer, comme il semble en avoir si

souvent l'obstination maladive, à nous représenter en dépression, en

laideur, en vulgarité quotidienne...? Cette façon de comprendre ne

l'empêcherait pas, me semble-t-il, de produire un chef-d'oeuvre, et voilà

la vraie ressemblance, la seule qu'ait le droit et un peu aussi le

devoir d'exiger de lui le modèle, sa ressemblance avec l'homme heureux,

dégagé, élevé, éclairé, rayonnant, supérieur à lui-même et à son

ordinaire qu'il a le noble désir d'être toujours et qu'il a la grâce de

devenir quelquefois. Que l'artiste profite de ces éclaircies humaines

d'idéal. Et même alors, s'il rate la ressemblance, il la donnera. Il

fera un portrait de nous-mêmes qui ne sera pas uniquement celui de notre

nez, la géologie de notre peau, de nos trois plis, la miniature de notre

verrue et l'apothéose de nos ongles.

L'Illustration, No. 3658, 5 Avril 1913 · 第 6 / 42 题