Dernier chapitre.
Il était remonté dans sa chambre, très agité et très malheureux. Il se
déshabilla, mit un pijama et vint s'accouder à la fenêtre. Il n'était
pas question de se coucher. Il ne dormirait pas. Il fallait ouvrir la
fenêtre toute grande, rêver, tel Rolla, devant la nuit immense, et
tâcher de mettre un peu d'ordre dans ses tumultueuses pensées.
... Non. Il ne pouvait pas en rester là. Antoinette, le lendemain, ce
soir peut-être, ferait le bilan de cette journée. Après lui avoir payé
un tribut de gratitude pour l'avoir ainsi ramenée au logis selon ses
vœux, elle le trouverait un peu bête, et le mépriserait.
C'était fatal.
«C'était fatal!» se dit Julien avec véhémence. Quand il se parlait avec
tant d'agitation et de force, il croyait toujours ce qu'il se disait.
Au bout d'un instant, il ne put supporter ses reproches. Il fallait
absolument revoir Antoinette, lui dire n'importe quoi, mais modifier
l'impression qu'elle avait de lui. Il trouverait à sa conduite de
nobles raisons qui le sauveraient à jamais du ridicule...
Le meilleur était de descendre au jardin, puis de remonter l'escalier
qui conduisait au couloir de la bibliothèque. C'était assez imprudent.
Mais, après tout, le matin, ils en avaient fait bien d'autres. Chemin
faisant, il se demandait sous quel prétexte il allait entrer chez la
marquise: se concerter sans doute sur ce que l'on dirait au marquis
au sujet de leur expédition? Ce prétexte, un peu mince, à sa visite
nocturne, ne servirait qu'au cas où cette brusque intrusion la mettrait
de mauvaise humeur. Car il avait un peu peur d'elle, depuis qu'elle
n'était plus la petite Antoinette fugitive de l'après-midi, et qu'elle
avait repris sa place au château.
Il arriva sans encombre dans le couloir de la bibliothèque.
Frapperait-il à la porte d'Antoinette? La porte était là; c'était le
moment de se décider...
Il entra sans dire gare. Antoinette était assise dans son lit, et
commençait à se coiffer pour la nuit. Elle eut un sursaut en le voyant.
Mais il lui fit un signe vaguement rassurant, comme pour dire qu'il
venait en parlementaire.
Il s'approcha du lit. Il voulut parler. Il voulut dire qu'il ne fallait
pas le juger mal, se tromper sur le sens de sa conduite, et aussi qu'il
était très malheureux de l'avoir ramenée. Mais il dit simplement:
--Je n'ai pu me coucher sans vous revoir.
Il dit encore des mots comme: «Je t'aime!» ou «Je t'aime trop!», des
mots confus qu'il crut dire ou qu'elle crut entendre. Il s'approcha
d'elle, et la prit dans ses bras, et, pour la première fois, sentit
la chaleur de son corps. Elle lui rendait ses baisers...; mais il
n'osait encore aller plus loin: il voulait être sur, sûr de n'être
pas repoussé. Ce fut quand il sentit qu'elle soupirait très fort, et
qu'il l'entendit dire: Non, non! d'une voix mourante, qu'il s'étendit
sur le lit, se déshabillant avec une rapidité magique... Et c'était son
corps à elle qu'il tenait contre le sien! Cette femme, cette femme nue
de partout, c'était Antoinette! Antoinette tout entière était à lui
maintenant!
Ils restèrent ensemble jusqu'au jour. Ils ne dormirent pas un seul
instant. Ils ne cessèrent, que pour s'étreindre, de se parler à voix
basse. Ils se dirent cette nuit-là des quantités de choses, ils ne
surent jamais par la suite ce qu'ils avaient pu se raconter; mais
ils se souvinrent d'avoir été charmés continûment. Vers cinq heures,
la lampe s'éteignit avec bruit. Alors ils s'aperçurent qu'il faisait
jour. Antoinette, joyeuse, donna des coups de pied à Julien pour le
faire partir. Il chercha ses vêtements qui avaient fui à des distances
invraisemblables. Il fila sans dire au revoir à sa maîtresse. Mais ça
n'avait aucune importance. Désormais, quand ils s'éloignaient l'un de
l'autre, ils ne se quittaient pas.
Heureusement, personne au château n'était matinal. Il regagna sans
encombre son lit un peu froid. Mais il ne tarda pas à s'endormir
pesamment, pendant qu'Antoinette, de son côté, loin de lui et toute à
lui, sombrait aussi dans le sommeil, comme une petite brute.
Le valet de chambre préposé au service de Julien, la femme de chambre
d'Antoinette purent entrer dans les chambres à huit heures, tirer
les rideaux, Antoinette et Julien, à demi-morts, dormaient aussi
paisiblement dans le grand jour aveuglant que dans la clarté tamisée
du jour matinal. Quand ils s'éveillèrent entre midi et une heure, ils
eurent le même regard pour se chercher, et se sourirent du même sourire
à travers les murailles. Puis ils se retrouvèrent sur la terrasse,
devant tout le monde. Il s'inclina avec une politesse parfaite et
joyeuse. Elle eut pour lui un bonjour aimable, de l'hypocrisie la plus
charmante. Elle, qui avait si peur de mentir, s'aperçut à ce moment-là
que le mensonge peut devenir très facile, quand il est imposé par la
nécessité.