Rapprochement.
Cependant l'être simple et lubrique, qui habitait en Julien,
s'impatientait. Et, pour tromper ses impatiences, il cherchait autour
de lui des distractions. Un après-midi, comme Antoinette était partie
en auto, Julien se trouva seul avec madame Jehon et, par politesse,
lui proposa de faire quelques pas dans le parc. Ils allèrent s'asseoir
sur le talus herbu où, jadis, le matin, Julien s'en allait attendre
le facteur avec Lorgis. Là, madame Jehon, qui avait décidément pris
Julien en affection, se mit à parler de sujets sérieux, et qu'il
n'écouta pas. Il ne pensait qu'à une chose: se précipiter sur elle,
la posséder vigoureusement, pendant qu'elle continuerait à dire des
choses raisonnables. Mais il est bien rare que l'on passe de ces rêves
fantaisistes à leur brutale réalisation. Le Julien sage ne songeait pas
une seconde à écouter le Julien bestial. Si encore on avait été sûr
que madame Jehon se fût laissé faire! Dans le doute, il valait mieux
s'abstenir, renoncer à ces idées passagères. Mais, alors, du moment
qu'elle n'était plus un objet de tentation, madame Jehon devenait une
dame bien ennuyeuse. Il n'y avait plus qu'à prétexter une lettre à
écrire et à quitter cette personne au plus tôt.
Julien monta dans sa chambre, essaya de se mettre à lire. Il se sentait
désœuvré. Il était furieux contre Antoinette, qui le faisait ainsi
languir. Ma foi! tant pis! d'ici un jour ou deux, sous n'importe quel
prétexte, il irait passer vingt-quatre heures à Paris.
En principe, la villégiature à Bourrènes devait se terminer dans
les premiers jours d'août. Depuis une vingtaine d'années, en effet,
le marquis allait habiter au mois d'août sa villa des environs de
Deauville. Jadis, il avait possédé des chevaux de course; c'est-à-dire
qu'il avait eu une part d'association dans une écurie importante. Puis,
le propriétaire titulaire étant mort, on avait vendu les chevaux aux
enchères. Ils s'étaient vendus de bons prix et le marquis n'en avait
pas racheté. Il continua à aller aux courses pendant quelque temps...
Ce goût lui passa. Mais la villa de Deauville restait en sa possession.
On continua, par tradition, à aller à Deauville pendant la semaine des
courses. Cette année seulement, comme le marquis s'était décidé à faire
d'importants travaux à Bourrènes, il préféra prolonger son séjour dans
le pays jusqu'à la fin août, époque à laquelle il se rendrait dans ses
terres de Bourgogne.
On avait beaucoup insisté auprès des invités pour les garder tous.
Les Jehon s'étaient fait prier, mais avaient fini par consentir. Ils
étaient propriétaires d'un petit domaine à Saint-Valéry. Jehon y
avait installé un atelier. Le travail le réclamait. Mais le marquis
s'était écrié: «Vous travaillerez ici!» C'était l'occasion pour lui
d'organiser un magnifique atelier, de faire venir de Paris tout le
matériel nécessaire. Comme le sculpteur avait la commande d'un grand
monument pour une ville algérienne, et qu'on devait y faire figurer
un dromadaire, le marquis insista beaucoup pour faire venir un de
ces animaux du Jardin d'Acclimatation. C'est avec peine qu'on le fit
renoncer à cette idée.
Le diplomate n'était plus là. Un château du Midi le réclamait à cette
date. Depuis dix ans, il s'y hospitalisait dans le courant d'août,
et il ne pouvait s'exposer à perdre, les années suivantes, ce refuge
d'une partie de l'été. Quant au colonel et à ses enfants, ils étaient
partis dès le lendemain de la matinée de verdure. Les jeunes filles et
le jeune homme trapu avaient des engagements à remplir dans d'autres
représentations mondaines. Ils continuaient, de château en château,
leur petite tournée d'été.
Les Lorgis consentirent à rester. Leur fils aîné, ayant terminé son
année scolaire, était revenu de Paris dans l'auto paternelle. Firmin
n'était plus le seul mécanicien de la maison et l'arbitre dictatorial
des promenades. N'empêche que le lendemain du jour où le mécanicien
des Lorgis, un gros joufflu d'aspect timide, était arrivé au château,
on ne put avoir à sa disposition un seul des chauffeurs. Firmin
faisait à son camarade les honneurs du pays. D'après des racontars,
il entretenait des relations adultérines avec la femme d'un forgeron,
qu'il devait balader secrètement en automobile. Toujours est-il que
les mécaniciens furent invisibles pendant toute une journée. On décida
qu'on se priverait à jamais des services de Firmin. Le marquis, dès
qu'on signala le retour du fugitif, se dirigea vers le garage pour
procéder à l'exécution. Mais, l'instant d'après, on les vit qui
causaient très amicalement. Le marquis se borna à dire, en revenant:
«Je l'ai tancé sérieusement. Il ne recommencera plus.» On savait bien
qu'il le garderait toujours, et qu'il ne voudrait pas se séparer d'un
interlocuteur si précieux.
Cet après-midi, où Julien s'ennuyait si furieusement, Antoinette
était allée se promener dans l'auto des Lorgis avec madame Lorgis et
les enfants. L'auto de la maison avait emmené Lorgis et le marquis
jusqu'à un village industriel assez lointain, où Hubert voulait montrer
à son cousin des habitations ouvrières. Julien trouva la journée
d'une longueur invraisemblable. Une lettre à sa famille, des cartes
postales à ses amis de Paris ne lui tuèrent que trois pauvres petits
quarts d'heure. Il lut un journal de la veille jusqu'au bas de la
sixième page, s'intéressa à des mouvements de bateaux, à des tarifs de
boucherie, à des ventes par autorité de justice...
Il finit par jouer à l'écarté avec le sculpteur Jehon...
Enfin l'auto qui ramenait ces dames fit entendre sa rauque clameur.
Julien se sentit tout heureux. Il était comme un petit enfant qu'on a
laissé seul à la maison et qui voit revenir sa mère.
Mais il souffrit, quand Antoinette descendit de voiture, de ne pas
pouvoir la prendre dans ses bras et l'y serrer avec une tendre
frénésie. «C'est l'être, pensait-il, que j'aime le mieux sur la terre,
et je ne peux pas m'approcher d'elle. Et non seulement le monde
m'écarte d'elle, mais elle-même s'écarte de moi. Cependant je sais
qu'elle m'aime aussi!» Tout cela le peinait et l'indignait comme une
injustice monstrueuse. Et pourtant, c'était un garçon bien élevé, et
respectueux des barrières établies. Mais il était à bout. Cette journée
de solitude l'avait exaspéré...
La seconde auto avait ramené ces messieurs, et la cloche du dîner
sonnait. Julien, tête nue, était reparti dans le parc, et marchait à
grands pas. Il fut sur le point de remonter dans sa chambre, de faire
comme les enfants boudeurs qui veulent persuader à leurs méchants
parents qu'ils sont malades. Mais il ne voyait pas à quoi le mènerait
ce manège. Et d'ailleurs il avait faim.
Il se contenta, à table, de garder autant qu'il put le silence, et
de ne reprendre d'aucun plat. C'était l'homme qui se soumettait aux
formalités de l'existence, mais qui n'avait aucun goût aux joies
terrestres. Il fut d'ailleurs le seul à donner à son attitude cette
subtile interprétation.
Depuis le départ du diplomate, le bridge sévissait sans retenue. Aussi
était-il facile à Antoinette et à Julien de s'isoler sur la terrasse.
Ce soir-là, il n'y voulut point aller. Il resta derrière les joueurs,
à suivre leur jeu. Il fallut qu'Antoinette, qui était déjà sortie,
rentrât au salon, et lui fit, avec précaution, signe de la suivre.
Il la suivit, sans se presser, l'air impassible et dur. Mais elle ne
remarqua pas cette expression de son visage.
--J'ai des choses à vous dire.
L'après-midi, elle était allée goûter dans une ferme avec Anne et
les enfants Lorgis. Pendant que les enfants jouaient, elle avait
eu une grande conversation avec sa cousine. C'était le pendant des
entretiens de Lorgis avec Julien. Évidemment le couple s'employait
de toutes ses forces à empêcher un rapprochement entre Julien et la
marquise. Antoinette, parlant à Julien, racontait cela comme une
alliée, et rapportait les discours d'Anne Lorgis comme on rend compte
des arguments d'un adversaire. Mais elle eut l'imprudence de dire
que certains de ces arguments l'avaient touchée... Julien, ce soir
d'énervement, n'était pas d'humeur à supporter cela.
Il se prit à déclarer qu'il ne voulait pas être la cause de débats
aussi douloureux dans l'âme de la marquise... Elle ne devait pas
souffrir pour lui: on ne souffre que pour un homme que l'on aime
vraiment. Or, à n'en pas douter, les sentiments qu'elle croyait avoir
pour lui ne répondaient pas à la passion qu'il avait pour elle.
Il sentait qu'il parlait sans ménagements. Mais il avait cette
impression qu'il valait mieux, à cette heure, ne pas la ménager. Elle
eut un regard si touchant de tendresse, qu'il eut besoin d'un effort
sérieux pour ne pas s'attendrir à son tour. Il déclara encore qu'il
n'en pouvait plus, qu'il menait au château une vie anormale, que
c'était au-dessus de ses forces... Puis il ajouta:
--Ah! j'oubliais de vous dire que je m'absente demain pour deux jours.
Je vais à Paris.
Il avait dit cela, en changeant ostensiblement de ton, comme s'il
semblait désirer qu'elle n'établît aucune liaison entre ce projet de
voyage et ce qui avait été dit précédemment. Comme il l'espérait, elle
vit très clairement cette liaison, se leva, et, très irritée:
--Si vous vous en allez à Paris, vous pourrez y rester!
Allons! c'en était fait entre eux des délicatesses de pensée et
d'expression qui jusque-là avaient maintenu leurs relations dans un si
bon ton d'élégance!
Il répondit:
--Soit! J'irai à Paris, et j'y resterai.
Mais il ajouta, par crainte d'avoir prononcé une parole trop définitive:
--Et c'est, au fond, ce que vous souhaitez!
Elle haussa les épaules (ce qui n'avait rien de si désobligeant). Puis
elle lui tendit la main et lui dit, avec une grande politesse:
--Je vous prie de m'excuser si je me retire. Je suis un peu fatiguée ce
soir.
Elle rentra sur la terrasse, dit bonsoir à quelques personnes et, pour
empêcher Julien de la suivre, emmena avec elle Anne Lorgis, qui avait
fini sa partie.
Cette dispute puérile laissa Julien très agité. Il se sentait le cœur
plein de désespoir, et aussi d'une âcre joie. Il descendit dans le parc
et marcha comme un fou. Quelques minutes après, il se trouva devant la
fenêtre d'Antoinette. Cette fenêtre n'était pas éclairée. Comment se
faisait-il? Sans doute la marquise était allée jusque dans la chambre
d'Anne Lorgis pour y causer un instant avec son amie. Alors Julien se
persuada qu'il fallait absolument, le soir même, revoir Antoinette. On
ne pouvait pas passer la nuit sur cette rupture incomplète. Il fallait
s'expliquer plus nettement, se séparer si c'était nécessaire, mais ne
pas se quitter aussi méchamment. Il fallait se dire n'importe quoi; il
fallait se parler encore... Autrement, c'était pour lui et peut-être
pour elle une nuit abominable.
Si la marquise avait été dans sa chambre, et s'il avait jugé impossible
de la revoir le même soir, il en eût peut-être pris son parti. Mais
c'était la possibilité de cette entrevue qui l'amenait à la considérer
comme indispensable... Il se précipita vers l'escalier le plus proche,
de façon à gagner le couloir qui conduisait de la chambre de madame
Lorgis à celle d'Antoinette. Précisément dans ce couloir donnait une
porte de la bibliothèque. A la rigueur, Julien, s'il était rencontré
par là, pouvait dire qu'il allait consulter un livre. Ce n'était pas
très vraisemblable, mais c'était plausible à la rigueur.
Il arriva jusqu'à la bibliothèque. Le petit escalier par lequel il
était monté débouchait presque à côté. Il entra dans la grande pièce
haute et sombre, et laissa la porte légèrement entr'ouverte, après
s'être assuré qu'au bout du couloir il y avait sous la porte de madame
Lorgis une raie de lumière. Par contre, il n'y en avait pas sous la
porte de la marquise: par conséquent, Antoinette était encore avec son
amie.
Il était effrayé à l'idée du temps qu'il allait passer là. L'attente
le rendait fou, et il ne supportait pas les minutes qui semblent
des siècles. Le destin eut pitié de lui. Presque tout de suite, la
porte de madame Lorgis craqua. Une lumière éclata au bout du couloir.
Antoinette et Anne n'avaient pas fini leur conversation. La porte de la
bibliothèque, qui s'ouvrait en dedans, s'entrebâillait de telle sorte
que Julien pouvait apercevoir les deux jeunes femmes. Il s'impatientait
moins. Il avait vu avec satisfaction qu'Antoinette avait un bougeoir à
la main: ainsi madame Lorgis ne serait pas tentée de laisser sa porte
ouverte jusqu'à ce que son amie eût regagné sa chambre.
Julien était un peu ennuyé à l'idée qu'il allait faire peur à
Antoinette, et qu'elle aurait, en le voyant subitement devant elle, un
tressaillement désagréable. Mais il n'y avait pas moyen d'éviter ça...
Il vit, avec une émotion oppressante, les deux amies se donner la main.
La porte d'Anne se referma, et la marquise, lentement, son bougeoir à
la main, s'avança vers l'endroit où Julien était caché...
Il valait mieux se montrer tout de suite, pour qu'elle le vît face
à face, et qu'elle le reconnût bien. Il sortit brusquement, pour se
montrer plus vite. Elle eut le tressaillement attendu; son visage,
cependant, n'exprima aucun effroi. Elle ne l'attendait pas; mais elle
n'était pas très surprise de le voir.
--Je n'ai pu me coucher sans vous avoir revue, lui dit-il, à voix très
basse...
Elle lui fit signe de se taire.
Il allait rentrer dans la bibliothèque...
--Non, dit-elle, c'est au-dessous de la chambre des Jehon.
Il n'osait lui demander d'aller dans sa chambre, à elle. Et puis le
marquis couchait tout à côté.
Ils gagnèrent alors le palier du petit escalier.
Tous ces petits détails d'organisation se donnaient de part et d'autre
à voix basse, mais avec un certain ton de tristesse et de gravité,
qu'il importait de ne pas perdre pour la suite de l'entretien.
Elle avait soufflé sa bougie, pour éviter que du dehors on vît de la
lumière par la fenêtre du petit escalier. Car Lorgis se promenait
volontiers la nuit dans le parc, et les chauffeurs rentraient
quelquefois assez tard. Ils s'approchèrent de la fenêtre fermée. La
nuit n'était pas très claire, mais au bout d'un instant ils se virent
tout de même un peu.
Elle était devant lui, toute blanche et toute triste. Julien n'y put
tenir, et lui dit d'une voix étranglée:
--Pourquoi m'avez-vous fait de la peine?
Elle fondit gentiment en larmes, si bien qu'il ne put se retenir de
pleurer. Ils ne savaient ni l'un ni l'autre exactement pourquoi ils
pleuraient. Mais ils avaient été très énervés; ça leur faisait du bien.
Et ils s'aimaient tous deux infiniment de pleurer ainsi. C'était un
langage sans paroles, un langage animal, qui les unissait bien l'un à
l'autre.
Pour la première fois, il approcha ses lèvres du visage d'Antoinette.
Il pensa qu'il la mouillait avec son visage tout humide, mais comme
elle le mouillait aussi, ça n'avait pas d'importance... Elle lui
rendait ses baisers; les bouches rencontrèrent les joues au hasard;
puis des baisers s'échangèrent tant et tant, que les lèvres à la fin se
rencontrèrent aussi. Mais alors ce fut un peu autre chose. Antoinette
eut un sursaut. Était-ce un sanglot encore? Ce sanglot s'achevait comme
un frémissement. Julien l'avait serrée dans ses bras. Elle se raidit
d'abord, puis, abandonnée, la bouche tremblante, il sembla, quand elle
lui rendit son baiser, que tout son souffle s'exhalait.
C'est à juste titre que dans les anciens récits d'amour le baiser sur
la bouche était le symbole de la possession. Vraiment, c'est, pour
certains êtres, un rapprochement aussi parfait que l'acte définitif:
c'est moins complet et moins officiel, voilà tout.
Il est possible que si Antoinette et Julien avaient disposé à ce moment
d'une installation plus confortable, ils ne s'en seraient pas tenus au
symbole. Quand ils se désunirent après cette étreinte, Antoinette était
si lasse qu'elle dut s'asseoir sur une marche de l'escalier, et Julien,
qui n'était pas très vaillant non plus, ne fut pas fâché d'être aussi
autorisé à s'asseoir.
Ils restèrent l'un près de l'autre sur les marches, ils ne surent
jamais pendant combien de temps. Julien avait passé son bras autour de
la taille d'Antoinette, et lui posait des baisers recueillis sur les
tempes et sur le front. Il commençait à être gêné, et à se demander
ce qu'Antoinette attendait de lui. A ce point qu'il aurait presque
souhaité entendre un bruit dans la maison, qui les obligeât à se
séparer. Alors, machinalement, il tendit l'oreille pour guetter ce
bruit... Elle vit son geste, et elle eut peur... Elle se leva.
--Il faut vous en aller, dit-elle.
Il l'attira tendrement à lui, et voulut encore rencontrer ses
lèvres, mais elle détourna la tête, et il ne put que la baiser un
peu au-dessous de l'oreille. Il n'avait d'ailleurs pas de quoi s'en
plaindre, car ce baiser fut d'une douceur infinie, bien que moins
émouvant, moins significatif, moins solennel que le précédent.
Puis elle le repoussa légèrement, lui fit un gentil signe de tête et
disparut du côté de sa chambre.
Il fallut que Julien descendît avec précaution, et ouvrît aussi
doucement que possible la petite porte qui donnait dans le jardin.
Dehors, il fut tranquille. Il avait, somme toute, le droit de faire le
noctambule. Mais, une fois tranquille, il sentit le besoin de se gâter
son bonheur, de se faire des reproches, de se dire qu'il n'aurait pas
dû s'en tenir là, qu'Antoinette attendait de lui une preuve d'amour
plus complète. Le succès l'inquiétait toujours, et il avait besoin d'un
grand effort d'énergie pour faire tête à la bonne fortune.