Point de vue nouveau.
Si fervent, si démesuré que soit l'enthousiasme d'un public idolâtre,
il est fatalement arrêté dans son cours par la voix sèche, impérative
de l'Indicateur des Chemins de fer. Le train de Saint-Pierre était à
cinq heures quarante-sept... A la rigueur, on aurait pu agir sur le
chef de gare, facteur et distributeur de billets de la petite station
de Grevecey, et retenir sur sa voie unique un timide «train léger».
Mais à Saint-Pierre, où la petite ligne rejoignait la grande, passaient
à une heure inexorable les puissants rapides des Aubrays, de Poitiers
ou de Nantes... En très peu de temps, la majeure partie des invités
s'envola. Jehon, Madame Jehon, le diplomate, Madame Lorgis couraient
après les fuyards pour les amener au buffet, où un lunch magnifique
était préparé; ce fut peine perdue. Presque toutes les victuailles
restèrent pour compte, et pendant les quatre jours qui suivirent,
les paysans des villages voisins mangèrent dans leurs chaumières des
sandwichs au foie gras et des croustades de homards, arrosées de
champagne doux ou extra-dry.
Les filles du colonel, qui n'étaient pas du deuxième acte, étaient
rhabillées depuis longtemps, ainsi que la petite rouquine. Le jeune
homme trapu, qui avait fait rire un peu moins qu'à Tressé, avait, lui
aussi, remis ses habits de ville, et noyait sa rancœur dans les coupes
du buffet. Mais Jacques de Delle ne pouvait se séparer de son costume
d'officier Louis XV. Il se mêlait aux spectateurs restants, et allait,
de groupe en groupe, faisant sa petite quête de louanges.
Julien était encore dans le pavillon, ainsi que la marquise. Julien
s'était déshabillé et rhabillé sans se presser. Il avait vu beaucoup
de monde s'en aller, et souhaitait qu'il en demeurât le moins possible
au moment où il effectuerait sa rentrée dans la vie réelle.
Quand il jugea le moment venu, il s'apprêta à sortir de la petite
chambre qui lui servait de loge. Mais au lieu d'ouvrir la porte qui
donnait sur un vestibule, il se trompa, et se trouva brusquement en
présence d'Antoinette, que, dans une vision rapide, mais éternelle, il
aperçut vêtue d'une chemise et de longs bas lilas que des jarretelles
rattachaient à un corset de même couleur. Elle passa en toute hâte un
peignoir, avec un petit cri de pudeur instinctive et purement physique.
Car, d'avoir paru devant de si nombreux spectateurs, elle était devenue
moins farouche. Et surtout elle pensait trop à autre chose, à son
succès dont la rumeur retentissait en elle et l'occupait tout entière.
Elle venait d'envoyer précipitamment sa femme de chambre au marquis,
pour qu'il retînt à toutes forces à dîner et à coucher certains amis
qu'elle avait vus à peine, et de qui, sans doute, elle voulait encore
entendre des commentaires sur l'événement du jour.
Julien, qui n'avait pas encore apporté ses compliments, parla à son
tour. Il dit son émotion constante, et la joie qu'il avait ressentie à
entendre acclamer la marquise. Et vraiment, ce disant, si sa mémoire le
trahissait un peu, il était d'une sincérité absolue. Il retrouvait un à
un, ardents et intenses, tous les sentiments qu'il aurait dû éprouver.
Il les retrouvait en présence de cette Antoinette si délicieuse, si
désirable aussi désormais.
Car cette vision de tout à l'heure, un peu de peau nue entre cette
chemise et ces bas, avait troublé Julien d'une façon étrange. Il avait
vu apparaître en Antoinette un être de chair qu'il n'avait jamais
imaginé. Et maintenant il ne pensait plus qu'à cela.
--Je vous aime, lui dit-il. Il y a si longtemps que je me contiens...
Mais je vous aime trop...
Elle l'écoutait; elle avait été depuis une heure si fêtée, si entourée
d'hommages que l'amour suppliant de Julien ne lui semblait qu'une plus
tendre louange. Mais elle fut très remuée par la passion si profonde
qu'elle sentit tout à coup en lui, et qui semblait s'y être trouvée
depuis toujours... A ce moment, une porte craqua. Et, bien qu'il n'eût
pas fait un geste vers elle, et qu'ils fussent bien convenablement
restés debout et assez loin l'un de l'autre, ils frissonnèrent comme
des gens surpris, et se composèrent un visage un peu trop froid. Mais
la femme de chambre qui entra ne remarquait pas ces nuances.
Julien quitta le pavillon, si littéralement enivré qu'il rejoignit sans
s'en douter le restant de l'assistance. On commentait encore le succès
d'Antoinette. Il vit tout à coup devant lui Lorgis, qui lui parlait
depuis quelques instants déjà, et qu'il approuvait de la tête, sans
l'écouter et sans même le voir... Quand il se ressaisit, il entendit
que Lorgis disait:
--Ils en sont, pour le moment, aux réserves. Antoinette ne sait pas
exactement ce qu'on dit d'elle. On l'a trouvée gentille, mais un
peu maladroite. On estime qu'elle a joué finement, mais d'une façon
monotone. On la compare à l'actrice qui avait créé le rôle à Tressé,
et qui avait donné du personnage une idée plus nette et plus variée.
Ce qui n'a pas empêché la plupart de ces gens d'affirmer bien haut à
Antoinette qu'elle avait éclipsé la première interprète. Et, pendant ce
temps, Antoinette s'exalte sur son triomphe. Elle ne connaît pas les
restrictions. On ne lui apporte que des éloges triés et expurgés. Dire
que c'est presque toujours ainsi! Et même ceux qui ne jouent pas la
comédie, mais que l'on juge tout de même, ceux que l'on applaudit dans
la vie, ne connaissent jamais que le bien que l'on dit d'eux. Alors,
quand ils ont vent d'une critique, ils croient qu'on leur a menti en
les complimentant. C'est que le monde juge plus exactement et plus
posément qu'il n'en a l'air. Seulement il ne donne pas aux intéressés
le texte intégral des jugements qu'il a rendus sur eux...
Cependant on arrivait très doucement à l'heure du dîner, qui fut plus
somptueux que de coutume. On avait retenu une dizaine de personnes.
Antoinette fit son apparition dans une toilette inédite que Julien
ne put détailler. Mais il cherchait désormais à deviner, à travers
ses robes, la forme de son corps. Le dîner fut éclatant de lumière.
L'électricité s'était mise de la fête, et la machine installée par
le marquis fonctionna cette fois-là sans interruption: c'était un
jour de miracle. Les musiciens avaient été retenus au château. Ils ne
rentreraient à Paris que par un train de nuit. Ils formaient un très
bon orchestre, et Julien, extasié, ses yeux vers sa chère Antoinette,
passa deux heures exaltées, dans l'harmonie et dans la lumière.
Il ne vit pas Henri, le jeune dragon, qui l'observait avec inquiétude.
Il ne remarqua pas que ce même Henri, après le dîner, causait
longuement avec Lorgis sur la terrasse. Lui, Julien, s'était assis dans
un coin, il écoutait madame Jehon chanter. Elle s'était fait entendre
deux ou trois fois au cours de la semaine. Or, Julien n'y connaissait
rien en musique; il ignorait si les gens savaient ou non chanter, et
même s'ils avaient de belles voix; les soirs précédents, pour payer
madame Jehon des compliments qu'elle lui faisait l'après-midi, il
lui avait apporté au hasard des épithètes qui lui semblaient à lui
impropres et excessives, et qu'elle avait néanmoins encaissées. Ce
soir-là, les accents de la chanteuse remuèrent profondément son cœur
d'amoureux. Et, quand elle eut terminé son morceau, il se précipita
vers elle et lui exprima, les larmes aux yeux, toute l'émotion qui
l'avait transporté.
--Ce que vous me dites là m'est très sensible, lui répondit-elle,
surtout venant de vous, qui avez, vous m'entendez, un tempérament
d'artiste tout à fait exceptionnel. Et vous aurez de grands succès,
ajouta-t-elle, d'un ton menaçant, de très grands succès!
Mais pour le moment, il n'en souhaitait qu'un. Il regarda Antoinette et
se désespéra de la trouver si loin de lui, si occupée d'autre chose. Et
comme il était de plus en plus exalté, il sortit sur la terrasse, pour
s'exposer, par besoin de fraîcheur autant que par romantisme, au vent
de la nuit.
Dehors, il fut appréhendé par Lorgis, qui le prit doucement par le
bras. Ce n'était pas le Lorgis tranquille et philosophe des heures
ordinaires. Il paraissait affairé et soucieux.
--Écoutez, lui dit-il, et pardonnez-moi de revenir sur un sujet que
nous avions tacitement décidé d'abandonner; pour ma part, en tout cas,
j'avais bien pris la résolution de ne vous en reparler jamais... Mais
je viens de reconduire Henri jusqu'à l'auto qui le ramène à Tours: il
est absolument affolé. Il est persuadé que vous aimez Antoinette. Il
ne savait que faire... s'il devait aller vous en parler... Mais il a
craint une explication difficile et violente. C'est un petit garçon
plein de courage, mais aussi plein de sagesse, et qui a horreur des
bêtises où un coup de tête pourrait l'entraîner. Et puis, il aime trop
la quiétude de son père pour risquer de la troubler par un scandale...
Alors, mon vieux, c'est moi qui veux vous parler à sa place. Cette fois
non plus, je ne vous demande pas de réponse. Vous êtes averti. Faites
attention. J'aime bien tous ces gens-là, et je vous aime bien aussi.
Je tiens au repos de toute cette maison... D'une façon générale, j'ai
une confiance illimitée dans la sagesse pour refréner les désordres que
les passions viennent apporter dans notre petite vie tranquille. Voilà.
Vous êtes au courant. Faites attention... Un peu de réflexion...
Bonsoir, mon vieux.
Ce petit discours, qui émut Julien, eût pu, la veille encore, influer
sur ses projets, non pas les arrêter sans doute, mais les retarder, les
entraver pendant quelque temps. Mais depuis la vision du pavillon, un
autre individu, en ce jeune homme, s'était révélé, et s'était mis sur
les rangs pour conquérir la marquise. Et celui-là était moins délicat,
moins compliqué, et beaucoup plus résolu. Et à celui-là, personne, même
Julien, ne ferait lâcher prise...