Travail latent.
En se réveillant, le lendemain, après une nuit très paisible, Julien se
disait: «J'ai quelque chose qui m'ennuie... Qu'est-ce que c'est donc?»
Il finit par retrouver le souci perdu...
C'était la nécessité de se retrouver en présence de Lorgis. Que lui
dire? Il pensa un moment à faire comme ces soldats «tireurs au flanc»,
qui se font porter malades les jours de grande revue.
«Si je ne me levais pas?...»
C'était reculer puérilement l'explication: ce n'était pas l'éviter. Il
sauta énergiquement à bas de son lit, comme un homme prêt à tous les
courages... mais il ne savait toujours pas ce qu'il dirait à Lorgis.
Il s'arrêta à ce parti: ne rien dire du tout. Et il s'y arrêta par
raison, non par lâcheté. Il y eut même un certain mérite, car il était
encore à un âge où l'on a un besoin continuel d'explications. Ce n'est
pas de la franchise, c'est plutôt de la faiblesse: on ne veut pas
rester dans l'incertain et dans l'inconnu. On couperait soi-même le fil
qui fait tomber sur notre tête l'épée menaçante, afin d'être fixé, et
de savoir au juste quand elle tombera.
Julien, pour cette fois, eut l'audace d'attendre les événements. Au
fond, ce parti-là n'avait pas de peine à être le plus sage, étant donné
que toute autre résolution eût été absurde. Il ne pouvait vraiment
raconter à Lorgis sa conversation de la veille avec Antoinette. Il
n'était pas censé avoir parlé à la jeune femme, voilà tout. Lorgis, en
le quittant, lui avait dit: «Ne me répondez pas! Taisez-vous!» Hé bien!
il continuerait à se taire...
Cette attitude, tout de même un peu fatigante pour un jeune homme
pas très discret, lui fut facilitée au moins ce jour-là par les
événements. Lorgis avait une course à faire à Tours. Il accompagna le
marquis en auto. Le sculpteur et le diplomate, qu'une séance de deux
heures avait blasés sur les plaisirs de la pêche, avaient trouvé dans
un coin du château un très vieil échiquier, dont les pièces étaient
presque au complet. La corbeille à ouvrage leur fournit un dé et une
bobine de fil pour remplacer le pion et le cavalier qui manquaient.
Ces deux hommes d'âge s'installèrent sur la terrasse avec une joie
enfantine, qui faisait plaisir à voir.
Julien errait devant le château, assez heureux d'être livré à lui-même,
quand il vit venir Jacques de Delle, dans tous ses états.
--Il m'arrive quelque chose de terrible, dit Jacques, le visage
désemparé...
«Enfin, pensa Julien, je vais peut-être m'intéresser un peu à ce falot
personnage...»
Jacques de Delle lui tendit une dépêche:
--Harry Nicolas arrive demain!
--Harry Nicolas? l'auteur dramatique?
--Oui, mon cher. La pièce que nous allons jouer à la matinée de verdure
est de lui. Une pièce inédite... ou à peu près inédite: elle n'a été
jouée qu'une fois chez les Le Buy, au château de Tressé. Cette unique
représentation peut être considérée comme la répétition générale. La
première aura donc lieu ici. Seulement, que va dire Harry Nicolas? Je
n'ai pas la distribution complète.
--... La distribution...
--Oui, l'interprétation. La marquise et moi, nous jouons les deux
principaux rôles. Georges Thonel, qui devait jouer le second rôle
d'homme, ne me donne pas signe de vie. Je lui écris lettre sur lettre à
Londres... J'ai envie de le lâcher... Mais... Vous n'avez jamais joué
la comédie?
--Jamais... Une seule fois... Mais enfin ça ne compte pas. Je puis dire
jamais.
--Sauvez-nous la vie! Jouez le rôle en question! Vous y serez très
bien...
--Vous êtes trop aimable. Mais vraiment je serai très maladroit, très
mauvais... et j'aime autant pas.
--Essayez... Si ça va mal, vous y renoncerez. Et, en tout cas, vous
ne pouvez pas me refuser de prendre le rôle pour un jour ou deux.
Harry Nicolas ne fera que passer. Je tiens à lui montrer que mon
interprétation est au complet... J'ai tellement insisté pour qu'il me
laisse jouer sa pièce ici...
--Puisque ça doit vous rendre service, finit par dire Julien, qui
n'avait pas beaucoup de défense, et que d'ailleurs, l'idée de jouer
la comédie amusait un peu, malgré tous les périls et tous les effrois
qu'il envisageait.
Cependant, l'heure du déjeuner approchait. Et Julien allait revoir
Antoinette qu'il avait quittée la veille si brusquement après un
entretien si significatif. Quand elle arriva sur la terrasse, elle
avait l'air extraordinairement distraite.
Sans regarder Julien, elle lui tendit la main, et tout de suite la
retira. Puis elle alla jusqu'à sa cousine Lorgis, à qui elle parla avec
animation.
Évidemment cette distraction indiquait le trouble de son âme. Cet air
léger décelait une forte préoccupation. Il n'y avait pas à s'y tromper.
Julien le pensait bien. Mais il n'était pas tranquille tout de même...
Lui qui se demandait fréquemment s'il aimait ou s'il n'aimait pas
Antoinette, il aurait dû remarquer sa propre inquiétude, et se dire
qu'elle était un des symptômes les plus certains de cette sorte d'idée
fixe qu'on appelle l'amour.
Pendant le déjeuner, il essaya de rencontrer le regard d'Antoinette.
Mais jamais ce regard n'avait été plus insaisissable. Il allait,
tournait, s'élevait, s'abaissait, ne se posait nulle part. Le regard de
Julien le chassait, comme on chasse un papillon. A la fin, le papillon
demanda grâce. Les yeux d'Antoinette, suppliants, se tournèrent vers
ceux de Julien. Ils disaient: «Il y a des gens autour de nous. Je
vous en prie...!» Tout de même, comme ils ne disaient pas de choses
précises, et comme Julien, irrité et troublé lui-même, sentait le
besoin de taquiner cette charmante femme, de la faire souffrir un peu,
il prit un visage impassible, c'est-à-dire méchant. Mais, rencontrant
à nouveau les yeux d'Antoinette, ils les vit cette fois si tendres, si
effrayés, qu'il se sentit heureux et malheureux à en défaillir. Et,
pour rassurer sans retard la jeune femme, il la regarda à son tour
avec toute la passion que peut contenir un regard. Ce n'était qu'une
toute petite partie de ce qu'en contenait son âme. Mais enfin, c'était
assez clair pour Antoinette, et même pour la plupart des convives.