CHAPITRE V

L'invitation.

Il était remonté chez lui, plus désœuvré que jamais. Il avait passé

dans son petit bureau. Sa bibliothèque était pleine de volumes. Mais

pour le moment il boudait tous ces livres bavards et pleins d'aventures

mensongères. Il s'assit un instant sur un fauteuil, le chapeau sur la

tête, la canne à la main. Il était en visite chez lui. Le fait est

qu'il n'avait plus de chez lui, plus de port d'attache, puisque rien ne

le retenait nulle part. Il n'avait même pas envie de dormir, et s'il

passa dans sa chambre, ce fut pour ne pas rester où il était.

Or, sur la petite table près de son lit, bien en évidence, Madame Duble

avait posé une grande enveloppe grise portant l'adresse de Julien, et

qui n'était pas venue par la poste. Et, dans la lettre, une petite

écriture ronde, pas poseuse, avait tracé ces mots:

«Cher monsieur, je n'ai pu vous faire cet après-midi une commission

dont mon mari m'avait chargée. Nous partons en Touraine la semaine

prochaine. A partir du mois de juillet, nous aurons chez nous quelques

amis. Voulez-vous vous joindre à eux? Écrivez-nous tout de suite pour

nous dire: oui. Nous voulons savoir d'avance sur qui nous pouvons

compter...»

Julien trouvait que l'intimité entre lui et le couple Drouhin

s'établissait avec une brusquerie un peu rapide. Il n'eût pas été

étonné que la marquise, dès la première entrevue, lui eût accordé son

âme et son corps. Mais l'inviter à passer chez elle une partie de

l'été!... Pourquoi? Quel intérêt avait-il pour ces gens-là, qui se

jetaient ainsi à sa tête?

Il ne se l'expliqua que plus tard. Le marquis avait eu un instant la

pensée de faire une affaire avec lui. Mais plus tard il n'y pensa

plus. Quand une de ces idées lui venait, il mettait tout en œuvre pour

la réaliser. Puis, tout à coup, il n'en était plus question. C'était

un intrigant volage, un cupide un peu distrait. Julien supposait

toujours chez autrui une continuité de vues, une persévérance dans les

préoccupations, qu'il n'avait jamais lui-même. Le marquis, après avoir

eu l'idée de lui acheter sa ferme, avait agi en conséquence; par la

suite il devait changer d'avis. Cette liaison commencée par intérêt,

pouvait très bien devenir sentimentale. Il arrive qu'on exploite ses

amis, et qu'on veuille tirer avantage de liens purement désintéressés

au début. Il peut arriver, par contre, qu'on fasse ses amis de gens

avec qui le pur intérêt vous a mis en contact, et que l'on a eu, grâce

à cette circonstance, l'occasion de connaître et d'apprécier.

Julien ne s'était pas dit tout cela. Mais après avoir pensé simplement:

«Ces gens sont bien pressés avec moi!» il se coucha de très bonne

humeur, en se félicitant d'avoir trouvé un endroit pour passer son

été. Enfin, cette belle saison, souvent si morne, s'annonçait pour lui

toute parée d'imprévu! Il s'endormit sur ces aimables projets, heureux

aussi d'avoir renoué avec la marquise...

Il allait écrire, le lendemain, qu'il acceptait, quand le marquis

vint, en personne, chercher la réponse. Il formula d'une façon plus

précise les termes de l'invitation. A partir de juillet, ils recevaient

leurs amis en Touraine. En août, ils allaient à Deauville, puis ils

finissaient leurs vacances dans leur propriété de Bourgogne. Il

était bien entendu que Julien passerait un mois avec eux, un mois et

pas moins. Car ils tenaient à ce que leurs invités restassent avec

eux jusqu'à la fin de leur séjour, ayant horreur des villégiatures

troublées par des séparations et des adieux.

Voilà donc pourquoi Julien, un soir du mois de juillet, rentrait dans

un appartement plein de housses, avec l'espoir déjà un peu fatigué

d'aller modifier sa vie au château de Bourrènes, sur les bords de la

Loire...

Il y avait beaucoup songé pendant tout le mois. Par moments, il en

était malade d'impatience. C'est à ces heures-là que, pour faire filer

le temps plus vite, il allait jouer au poker. Et il se produisit ce

phénomène qu'il prit trop de goût à ce passe-temps, tel un monsieur

qui, dans le salon d'un médecin, ramasse au hasard un livre, pour

tromper l'attente, et qui s'y attache tellement qu'il est ennuyé quand

la porte s'ouvre brusquement et que c'est enfin son tour.

Julien s'était de nouveau enlisé avec bien-être dans une petite vie

tranquille, et le moment était venu d'en changer. Fatigué de son

impatience, il avait chassé de son esprit l'image adorable de la

marquise, et cette image en avait profité pour ne plus revenir. Allons!

c'était une remise en train!... Julien se coucha, ce soir-là, en

pensant à ses amis qui jouaient au poker. Il souffla sa bougie en se

disant qu'il faudrait se lever à six heures et qu'il aurait ainsi très

peu de repos, puisqu'il aurait beaucoup de peine à s'endormir. Mais le

destin s'amusait à déjouer ses pronostics. A peine eut-il soufflé sa

bougie, qu'il s'éveilla, et vit sa fenêtre rayée de jour... Comment?

Madame Duble ne l'avait pas réveillé? Mais il n'était que cinq heures

à peine. Il avait encore une bonne heure à rester au lit. Cette heure

dura plus longtemps que le reste de la nuit. Car il s'endormit et se

réveilla une demi-douzaine de fois, en rêvant chaque fois qu'il se

levait et qu'il allait à la gare avec des fortunes diverses, manquant

le rapide, ou l'attrapant, ou errant à demi-vêtu sur une large voie

encombrée de rails, pendant que couraient dans les deux sens une

quantité de trains entre lesquels il fallait choisir le bon. Enfin,

un wagon-salon, ouvert à plein ciel, l'amenait dans une grande allée,

juste devant le perron d'un château... quand un coup frappé à sa porte

le réveilla pour tout de bon. Alors, il eut envie de tout envoyer au

diable et de rester tout l'été dans son lit, sans mettre une jambe

dehors, sans se laver, sans manger, en ne prenant d'autre distraction

que de changer de côté... Mais Madame Duble ouvrait les volets. Toute

la lumière des cieux envahit la chambre. Julien se retourna du côté

du mur. Ce mur lui-même était aveuglant. Julien ferma les yeux. Un

jour tout rouge traversa ses paupières. Le jour vainqueur le traquait

dans toutes ses retraites. Aucune résistance n'était possible. Julien

se rendit, s'assit brusquement sur son séant, envoya dinguer ses

couvertures, et se dirigea, les jambes nues, à pas sauvages, vers son

cabinet de toilette.

Il était allé la veille s'acheter une belle malle de cuir jaune

vraiment très élégante. Mais il l'avait prise un peu grande, de crainte

d'être obligé, comme il lui arrivait toujours, avec sa vieille malle,

de monter dessus, à genoux, pour arriver à fermer la serrure. Bien

qu'il eût renouvelé complètement sa garde-robe, il eut l'humiliation

de ne pouvoir remplir cette nouvelle malle importante, et madame Duble

avait beau répéter qu'il valait mieux avoir trop de place que pas

assez, Julien se promit bien de défaire sa malle sans témoin, une fois

arrivé au château.

Le roman d'un mois d'été · 第 11 / 40 题