L'invitation.
Il était remonté chez lui, plus désœuvré que jamais. Il avait passé
dans son petit bureau. Sa bibliothèque était pleine de volumes. Mais
pour le moment il boudait tous ces livres bavards et pleins d'aventures
mensongères. Il s'assit un instant sur un fauteuil, le chapeau sur la
tête, la canne à la main. Il était en visite chez lui. Le fait est
qu'il n'avait plus de chez lui, plus de port d'attache, puisque rien ne
le retenait nulle part. Il n'avait même pas envie de dormir, et s'il
passa dans sa chambre, ce fut pour ne pas rester où il était.
Or, sur la petite table près de son lit, bien en évidence, Madame Duble
avait posé une grande enveloppe grise portant l'adresse de Julien, et
qui n'était pas venue par la poste. Et, dans la lettre, une petite
écriture ronde, pas poseuse, avait tracé ces mots:
«Cher monsieur, je n'ai pu vous faire cet après-midi une commission
dont mon mari m'avait chargée. Nous partons en Touraine la semaine
prochaine. A partir du mois de juillet, nous aurons chez nous quelques
amis. Voulez-vous vous joindre à eux? Écrivez-nous tout de suite pour
nous dire: oui. Nous voulons savoir d'avance sur qui nous pouvons
compter...»
Julien trouvait que l'intimité entre lui et le couple Drouhin
s'établissait avec une brusquerie un peu rapide. Il n'eût pas été
étonné que la marquise, dès la première entrevue, lui eût accordé son
âme et son corps. Mais l'inviter à passer chez elle une partie de
l'été!... Pourquoi? Quel intérêt avait-il pour ces gens-là, qui se
jetaient ainsi à sa tête?
Il ne se l'expliqua que plus tard. Le marquis avait eu un instant la
pensée de faire une affaire avec lui. Mais plus tard il n'y pensa
plus. Quand une de ces idées lui venait, il mettait tout en œuvre pour
la réaliser. Puis, tout à coup, il n'en était plus question. C'était
un intrigant volage, un cupide un peu distrait. Julien supposait
toujours chez autrui une continuité de vues, une persévérance dans les
préoccupations, qu'il n'avait jamais lui-même. Le marquis, après avoir
eu l'idée de lui acheter sa ferme, avait agi en conséquence; par la
suite il devait changer d'avis. Cette liaison commencée par intérêt,
pouvait très bien devenir sentimentale. Il arrive qu'on exploite ses
amis, et qu'on veuille tirer avantage de liens purement désintéressés
au début. Il peut arriver, par contre, qu'on fasse ses amis de gens
avec qui le pur intérêt vous a mis en contact, et que l'on a eu, grâce
à cette circonstance, l'occasion de connaître et d'apprécier.
Julien ne s'était pas dit tout cela. Mais après avoir pensé simplement:
«Ces gens sont bien pressés avec moi!» il se coucha de très bonne
humeur, en se félicitant d'avoir trouvé un endroit pour passer son
été. Enfin, cette belle saison, souvent si morne, s'annonçait pour lui
toute parée d'imprévu! Il s'endormit sur ces aimables projets, heureux
aussi d'avoir renoué avec la marquise...
Il allait écrire, le lendemain, qu'il acceptait, quand le marquis
vint, en personne, chercher la réponse. Il formula d'une façon plus
précise les termes de l'invitation. A partir de juillet, ils recevaient
leurs amis en Touraine. En août, ils allaient à Deauville, puis ils
finissaient leurs vacances dans leur propriété de Bourgogne. Il
était bien entendu que Julien passerait un mois avec eux, un mois et
pas moins. Car ils tenaient à ce que leurs invités restassent avec
eux jusqu'à la fin de leur séjour, ayant horreur des villégiatures
troublées par des séparations et des adieux.
Voilà donc pourquoi Julien, un soir du mois de juillet, rentrait dans
un appartement plein de housses, avec l'espoir déjà un peu fatigué
d'aller modifier sa vie au château de Bourrènes, sur les bords de la
Loire...
Il y avait beaucoup songé pendant tout le mois. Par moments, il en
était malade d'impatience. C'est à ces heures-là que, pour faire filer
le temps plus vite, il allait jouer au poker. Et il se produisit ce
phénomène qu'il prit trop de goût à ce passe-temps, tel un monsieur
qui, dans le salon d'un médecin, ramasse au hasard un livre, pour
tromper l'attente, et qui s'y attache tellement qu'il est ennuyé quand
la porte s'ouvre brusquement et que c'est enfin son tour.
Julien s'était de nouveau enlisé avec bien-être dans une petite vie
tranquille, et le moment était venu d'en changer. Fatigué de son
impatience, il avait chassé de son esprit l'image adorable de la
marquise, et cette image en avait profité pour ne plus revenir. Allons!
c'était une remise en train!... Julien se coucha, ce soir-là, en
pensant à ses amis qui jouaient au poker. Il souffla sa bougie en se
disant qu'il faudrait se lever à six heures et qu'il aurait ainsi très
peu de repos, puisqu'il aurait beaucoup de peine à s'endormir. Mais le
destin s'amusait à déjouer ses pronostics. A peine eut-il soufflé sa
bougie, qu'il s'éveilla, et vit sa fenêtre rayée de jour... Comment?
Madame Duble ne l'avait pas réveillé? Mais il n'était que cinq heures
à peine. Il avait encore une bonne heure à rester au lit. Cette heure
dura plus longtemps que le reste de la nuit. Car il s'endormit et se
réveilla une demi-douzaine de fois, en rêvant chaque fois qu'il se
levait et qu'il allait à la gare avec des fortunes diverses, manquant
le rapide, ou l'attrapant, ou errant à demi-vêtu sur une large voie
encombrée de rails, pendant que couraient dans les deux sens une
quantité de trains entre lesquels il fallait choisir le bon. Enfin,
un wagon-salon, ouvert à plein ciel, l'amenait dans une grande allée,
juste devant le perron d'un château... quand un coup frappé à sa porte
le réveilla pour tout de bon. Alors, il eut envie de tout envoyer au
diable et de rester tout l'été dans son lit, sans mettre une jambe
dehors, sans se laver, sans manger, en ne prenant d'autre distraction
que de changer de côté... Mais Madame Duble ouvrait les volets. Toute
la lumière des cieux envahit la chambre. Julien se retourna du côté
du mur. Ce mur lui-même était aveuglant. Julien ferma les yeux. Un
jour tout rouge traversa ses paupières. Le jour vainqueur le traquait
dans toutes ses retraites. Aucune résistance n'était possible. Julien
se rendit, s'assit brusquement sur son séant, envoya dinguer ses
couvertures, et se dirigea, les jambes nues, à pas sauvages, vers son
cabinet de toilette.
Il était allé la veille s'acheter une belle malle de cuir jaune
vraiment très élégante. Mais il l'avait prise un peu grande, de crainte
d'être obligé, comme il lui arrivait toujours, avec sa vieille malle,
de monter dessus, à genoux, pour arriver à fermer la serrure. Bien
qu'il eût renouvelé complètement sa garde-robe, il eut l'humiliation
de ne pouvoir remplir cette nouvelle malle importante, et madame Duble
avait beau répéter qu'il valait mieux avoir trop de place que pas
assez, Julien se promit bien de défaire sa malle sans témoin, une fois
arrivé au château.