CHAPITRE PREMIER

Julien.

--Pourquoi?

--Hé bien, mon vieux, parce que je suis obligé de me lever demain matin

à six heures. Si nous commençons un poker, je me connais, et je vous

connais: je ne me coucherai pas et, demain matin, je serai claqué pour

prendre mon train.

--Hé bien, quoi! tu dormiras dans le train.

--Non, non, mon vieux! Et puis, j'ai pris toutes mes dispositions pour

être tranquille cet été au point de vue galette. Suppose que ce soir

je perde la grosse somme, il me faudra déplacer des fonds, écrire à un

fermier: c'est huit ou quinze jours de tracas.

--Va-t-en au diable! Albert et les deux Harvey seront ici tout à

l'heure. Nous jouerons à quatre, voilà tout.

Julien, ainsi congédié, s'en alla et rentra chez lui, un peu triste.

Il avait fait parler, tant qu'il avait pu, la Raison, mais il n'eût

pas été fâché qu'elle trouvât chez le Vice une plus forte résistance,

quitte à succomber avec honneur.

Il n'avait pas sommeil. Ses malles étaient faites. Son petit

appartement camphré et tout gris de housses avait pris pour l'été une

figure étrangère et sèche. On avait entouré de mousseline les lampes

électriques et il dut s'éclairer avec une bougie trop grande, qui

ressemblait à un cierge funéraire.

Il fut content d'entendre du bruit dans une pièce du fond. Mme

Duble, sa gouvernante, n'était pas encore couchée.

Il avait quitté sa maîtresse depuis le premier janvier, et il était

venu s'installer dans ce petit entresol de la rue de Miromesnil,

emmenant avec lui, pour faire son ménage, cette vieille ouvrière en

journée.

Pendant les six mois de difficultés, de disputes continuelles qui

avaient tracassé Julien et son amie, Mme Duble avait été prise par

les deux amants comme confidente et comme arbitre. Julien s'était

toujours incliné devant son impartialité, mais l'autre partie s'était

montrée moins déférente et moins docile. L'autre partie, c'était une

petite blonde, mince et exaspérée. Elle avait déjà poussé à bout trois

concubins et même un mari chef de gare; mais aussitôt qu'elle était

délaissée, la solitude lui donnait un air si gentil de mélancolie,

d'apeurement, qu'elle ne demeurait jamais plus d'une quinzaine sans

trouver un sérieux consolateur.

Mme Duble, en rendant un jour un verdict très net en faveur

de Julien, s'aliéna la confiance de la petite blonde, qui prit

immédiatement son chapeau, son face-à-main, son sac de voyage, et

partit sans retard à Nice, chez une de ses tantes, une bonne personne

qui l'hospitalisait à chaque vacance, et qui, l'aimant tendrement,

passait son temps à espérer des orages, puisqu'ils lui ramenaient,

comme un oiseau mouillé, sa chère petite nièce.

Julien se trouva donc, du jour au lendemain, avec un assez grand

appartement à sous-louer et, sur les bras, une ouvrière inoccupée, qui

avait lâché toutes ses autres clientes pour se consacrer chez ce petit

ménage en bisbille à ses fonctions de conciliatrice.

Il émigra, en compagnie de Mme Duble, dans un logis plus étroit, où

rien ne lui rappelait l'absente. C'était un jeune homme sensible, mais

qui ne cherchait pas à attiser sa douleur. Il mit quatre jours francs à

oublier son amie.

Mme Duble, l'ouvrière, était âgée de cinquante ans. A l'âge de

trente ans, elle avait été mariée pendant six mois à un employé

d'octroi, d'imagination limitée, qui lui révéla les gestes de l'amour,

l'en blasa rapidement, et, cette double tâche accomplie, mourut

discrètement d'une angine.

Mme Duble redevint vieille fille, avec une âme plus tranquille,

allégée, soulagée de toute espèce de regret.

C'était tout à fait la gouvernante qu'il fallait à Julien. Même le

sadique le plus paradoxal n'eût pas songé une seconde à la violenter.

Julien vivait donc dans un chez-lui que ne hantait aucune vision

tentatrice. Depuis qu'il avait quitté son amie, les jours où une idée

lui venait, il rendait visite à une des trois ou quatre dames qu'il

avait à sa disposition dans Paris. Pendant un semestre, il se trouva

heureux ainsi. Son ami Harvey, le remisier, un homme jovial et peu

compliqué, lui définit ainsi son bonheur: «Tu es comme un monsieur

qui a vendu son automobile, et qui s'aperçoit qu'il est beaucoup plus

simple et plus économique de prendre des autos-taxi.»

Mais ce raisonnement, spécieux, en somme, finit par s'user assez

vite, et fit voir son revers. Dans l'intervalle de ses courses en

taxi, Julien se trouvait très désappointé, très esseulé. Il se rendit

compte qu'une femme, même tracassante, était nécessaire à sa vie.

L'enchaînement de petits embêtements qui formait le fond de son

existence, avait, en disparaissant, laissé un grand vide, que Julien

n'osait encore appeler l'ennui. Il restait seul, un peu trop seul

avec la divine liberté, une compagne d'humeur égale, insignifiante,

terriblement monotone et parfaite, et qui, vraiment, semblait avoir

perdu tous les charmes dont l'absence l'avait jadis parée.

Ses amis, qui l'accueillaient toujours d'une façon aimable, ne lui

suffisaient pas. Il sentait qu'il ne leur était pas nécessaire.

Il avait souhaité maintes fois, au cours de son union, pouvoir

s'échapper vers des voyages. Maintenant, il n'avait plus de goût à

voyager.

Il s'en alla à Nancy passer une semaine avec son père et sa mère.

Pendant toute une soirée, il se sentit heureux de retrouver la

maison natale, dans ce vieux décor où s'était écoulée son enfance...

Vingt-quatre heures après, il prétendait avoir reçu de Paris une

dépêche pressée, et s'en allait en toute hâte.

Il pouvait se répéter qu'il avait trente-et-un ans, dix-huit mille

livres de rentes, et que vraiment, il était le plus heureux des hommes.

Mais, quand il s'était dit cela deux ou trois fois par jour, il fallait

bien trouver autre chose à ruminer. Sa vie était triste... il hésita

longtemps à se l'avouer, mais il finit par se le dire un jour, avec

netteté, d'une façon si intelligible que la Providence l'entendit. La

sonnette de la porte d'entrée vibra, et Mme Duble, ce matin de mai,

vint dire à Monsieur qu'un monsieur l'attendait au salon.

Le visiteur était un quinquagénaire fleuri, au crâne brillant, avec des

cheveux gris frisés sur les bas-côtés, et un visage empourpré, d'une

belle roseur bourguignonne. C'était un seigneur de la Côte-d'Or, un des

derniers champions du cosmétique à la moustache, et qui répondait aux

nom et titre d'Hubert Guerchard, marquis de Drouhin.

Quand ils se furent présentés, les deux interlocuteurs s'inclinèrent,

puis prirent tous les deux des positions assez incommodes sur des

fauteuils en tapisserie, fort mal accueillants, en dépit du geste,

purement traditionnel, de leurs bras ouverts.

--Voici, monsieur, ce qui m'amène, dit le marquis de Drouhin.

Il ajouta qu'il était ennemi des circonlocutions.

Il dit également qu'il irait droit au but.

Il n'était pas de ces gens qui cachent le vrai motif de leur démarche

et ne le sortent, le moment venu, que comme une idée tout à fait

fortuite et accessoire.

Non, à son avis, les plus courts chemins étaient les meilleurs. On

énonçait ce qu'on voulait; la personne interpellée répondait: «Tope-là»

ou «Je refuse», et tout était dit. Il n'y avait plus qu'à conclure

le marché ou à tirer sa révérence. Il affirma qu'il détestait les

arrière-pensées, qu'il était tout d'une pièce, et que, d'ailleurs,

selon lui, il n'y avait que cette façon de traiter les affaires.

Autrement, il préférait laisser tout aller, et ne plus s'en mêler, car

rien ne l'impatientait comme de voir traîner les choses en longueur.

--Le plus simple, ajouta-t-il, est que vous veniez déjeuner à la

maison, sans aucune espèce de façons. Je suis votre voisin; j'habite

sur le boulevard de Courcelles. Nous fumerons un cigare après

déjeuner, et je vous dirai tout bonnement ce qu'il en est.

Julien aurait voulu ne pas attendre davantage pour être au courant.....

Mais il n'osait presser encore un monsieur si rond en affaires, et il

accepta de venir le surlendemain.

--Sans aucune espèce de façons, répéta le marquis... Il faut m'excuser

si je me retire. J'ai aujourd'hui une matinée terriblement chargée.

Dans l'antichambre, il aperçut sur le coffre à bois un renard empaillé

que Julien tenait de son père. Le marquis en prit texte pour raconter

toutes ses chasses de la saison, puis une foule de détails intéressants

sur les habitudes du renard... Une pendule le rappela de nouveau à ses

occupations pressantes. Il se précipita sur la porte d'entrée, et tomba

en arrêt devant la forme spéciale de la serrure. Il expliqua alors à

Julien un nouveau système de fermeture de sûreté qu'un inventeur était

venu lui soumettre. Il avait mis deux mille francs dans cette petite

affaire, histoire de s'y intéresser. Toutes les spéculations de ce

genre ne rapportaient que des déboires... à l'exception, peut-être,

de cette petite affaire-là qui, bien conduite... A mercredi, cher

monsieur!

Le roman d'un mois d'été · 第 7 / 40 题