MADAME DURUT.--Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon
que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère...
LA DUCHESSE, _interrompant_.--Très sincère, je te jure, ma chère Durut.
Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l'aurais exigé si tu
ne m'avais pas prévenue...
MADAME DURUT.--C'est parler, cela. Allons, je commence à espérer
qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (_Mme Durut s'en va._)
Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer
qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle
représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se
recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d'où
vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète
l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des
feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante.
Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on
voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est
censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est
une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît
se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine
s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le plus
sensuel.
Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table
et mangent.
MADAME DURUT.--Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant
vous avez l'étrenne de cette jolie salle, qui n'est achevée que depuis
quelques jours, et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on
y travaillait.
LE CHEVALIER.--On ne pouvait penser rien de plus agréable, et
l'exécution en est parfaite.
LE COMTE.--L'architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la
pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]...
[91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame
fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes,
par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur,
les hommes par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont
rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho
moderne ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne
de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et
les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus
frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de
plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)
MADAME DURUT, _interrompant_.--Je connais, je connais! assurément vous
pouvez connaître. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle
soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables gens
comparer, épiloguer, au lieu de jouir...
CÉLESTINE, _interrompant_.--Et ma bouillante soeur se fâcher au lieu de
manger! cela ne revient-il pas au même?
LA DUCHESSE.--Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu'elle
vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur...
MADAME DURUT, _avec surprise_.--Et vous aussi? A votre tour, messieurs,
grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le
bourgogne. (_Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une
rasade._) A vos santés...
LE COMTE.--. J'aime mieux cela que de la morale.
On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à
proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les
entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels
convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans
s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se
sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est
voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon.
La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (_qu'elle découvre
sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse_) achève de
mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez
bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le
guette du coin de l'oeil. De son côté le Comte croit de son honneur
qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour
lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà
se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la
conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En
voici un léger échantillon:
MADAME DURUT.--A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous
n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier... cet étranger si blond, si
pomponné!...
LA DUCHESSE.--Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un
Danois... l'Opéra me l'a enlevé...
CÉLESTINE.--L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien
le plus glacial bande-à-l'aise! (_Gaîment._) Nous sommes tous garçons
ici?
LA DUCHESSE, _souriant_.--Il a donc l'avantage de vous connaître?
CÉLESTINE.--Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel
caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de
m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!... Il est vrai
qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens
qui savent les faire gagner!
LA DUCHESSE, _sentant une atteinte_.--Comte, j'ai des cors, je vous en
avertis. (_Elle sourit._)
MADAME DURUT.--Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi,
certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler
sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du
couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie
amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter
le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes
si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse
tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la
consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!...
Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame... Comte, vous
pouvez certifier ce que je dis.
LE COMTE, _froidement_.--Qu'en faites-vous?
MADAME DURUT.--C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma
maison de Paris, pour les moines.
LA DUCHESSE.--Fi!
LE COMTE,--Quant à moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien
six mois, depuis qu'elle m'a débauché mon valet de chambre.
CÉLESTINE.--Ce fut surtout pour vous un grand crèvecoeur que de perdre
ainsi deux maîtresses à la fois?
MADAME DURUT.--Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas
beaucoup prier pour faire le thème en deux façons.
LE COMTE.--De la méchanceté! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des
sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la
société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de
n'avoir jamais varié la manière de faire des heureux?
CÉLESTINE.--Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant
à moi, je ne suis pas pressée de m'accuser de péchés dont il est très
possible que je n'aie aucun repentir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce
voluptueux dîner.
Le Comte très pressé (_ou qui feint de l'être_) d'assister à l'auguste
pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse
reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la
mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé
les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit
aux Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis
d'une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse
et la beauté.