Georg
Philipp
August
Get. Oberneust.
fr. Gem.
9--15
10
1782
Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant
des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782,
et qu'il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute
ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.
Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de
l'Egalité. Dans les palmarès on trouve, l'An VI: «Louis-Philippe
Nerciat, né à Paris, accessit de version latine». Et l'An VII:
«Auguste-Georges-Philippe Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues
anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat entra dans la
carrière diplomatique. J'ai trouvé dans le tome 2e du _Recueil de
voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie_ (Paris,
1825) un _Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un
mémoire de M. de Hammer, sur la Perse..._
Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur sont
signées: A. de N.
Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son
nouveau poste d'_Oberbaudirektor_. Sa femme venait sans doute de mourir
en couches à Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria
la même année en l'église Saint-Eustache comme cela a été noté
par Ravenel[27]: «Nerciat (André-Robert Andrea de) épouse
Marie-Anne-Angélique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il
conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes où il
avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve de lui une
_Romance_ (paroles et musique) parue en 1784 dans le _Choix de Musique
dédié à S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts_:
[27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.
Tircis dont l'âme délicate
Fut tendre au comble du malheur
Près de mourir pour une ingrate
Nous peignait ainsi sa douleur.
De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?
Venez admirer ceux d'Ismène,
Mais craignez-vous les maux d'un coeur épris?
Fuyez, fuyez mon inhumaine.
Vous brûleriez de mille feux
Si par malheur, cette beauté cruelle
Dardait sur vous une étincelle
De ses beaux yeux.
Tremblez pour vous! Je défiais l'amour
De ranimer un coeur de glace
Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour
Je suis puni de mon audace.
Il me sembla d'abord si doux
Ce sentiment que soudain elle inspire;
Bientôt, il devint un martyre.
Tremblez pour vous!
Plaignez mon sort, je me consume en vain
Le roc est plus tendre qu'Ismène,
Aucun espoir, je sens que le chagrin
Lentement au tombeau me traîne.
Viens me guérir, affreuse mort
Et vous, amis qui savez ce qu'endure
L'amant qui meurt de sa blessure,
Plaignez mon sort.
Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans regret, mais non
sans émotion. «Les Allemands, a-t-il écrit dans _Monrose_, m'ont
passablement ennuyé, tout en me forçant à les beaucoup estimer.»
Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis de Luchet dont les
projets étaient devenus grandioses.
Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de Cassel un
centre où la littérature française et l'allemande se rencontreraient
pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en français des
livres allemands et en allemand les succès de la librairie française.
Ces idées commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants
de Cassel et l'on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin
attaché à une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle
on avait écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur,
Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes
sortes de livres».
La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11
novembre 1785. Au commencement de 1785, la _Krieg und Domainen Kasse_
demanda au Landgrave la suppression des comédiens français qui coûtaient
cher à la couronne.
Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe française,
lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son compte, jusqu'en 1788,
l'entreprise du Théâtre-Français, moyennant une subvention de 3.000 écus
la première année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux
artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le
Landgrave devait avoir une loge à sa disposition et dans les Résidences,
la troupe devait jouer devant la cour seule.
Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitôt après
l'avènement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet
d'abandonner les postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.
Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta Cassel le 3
avril à 5 heures du matin.
La troupe française fut congédiée et la population de Cassel approuva
par des manifestations le départ des _sauteurs_ français, c'est ainsi
que le peuple hessois appelait ces comédiens. Ceux dont l'engagement
n'était pas terminé reçurent six mois de gages.
M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du
marquis avait à ce moment un véritable succès. Il s'agit du _Vicomte de
Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle_, que l'on a
quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.
Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière du Marquis
de Luchet, qui est connue.
*
* *
A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le métier
des armes qui masquait sans doute celui d'agent secret. Il fit partie
des officiers qu'en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes
hollandais, insurgés contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat
arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.
Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même année d'une
mystérieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohême,
et fit imprimer à Prague deux comédies-proverbes: _Les rendez-vous
nocturnes ou l'aventure comique_ et _Les amants singuliers ou le mariage
par stratagème_. Il reçut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit
paraître la même année les _Galanteries du jeune chevalier de Faublas_.
Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut
profiter de la vogue d'un ouvrage où il reconnaissait l'influence de
_Félicia_. En 1788, il fit encore paraître _Le Doctorat impromptu_ dont
Monselet dit qu'il est «écrit avec légèreté».
En 1789 parurent ses _Contes saugrenus_, en 1792 _Mon noviciat_ et
_Monrose_ dont il ne faut pas douter malgré Wolff[28] que ce soit un
ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Révolution, Nerciat joua un
rôle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la
République qu'il détestait et trahissait peut-être.
[28] _Allgemeine geschichte des Romans..._ (Iéna, 1850).
Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses livres. Il laissa
paraître en 1793 les _Aphrodites_ et vendit le manuscrit du _Diable au
corps_ qui ne devait paraître qu'en 1803, à Mézières, après la mort de
l'auteur.
Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et
tandis que ses fils étaient boursiers de l'Egalité, le citoyen Nerciat
exerçait la profession équivoque de policier.
Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au général
Bonaparte[29] datée de Leipzig, 19 mai 1797:
[29] _Catalogue... de deux cabinets connus_, 19 décembre 1871, nº 95
(vendu 44 fr.).
Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée
dans _Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les
erreurs et les travers de notre temps_. _Erfurt_, pet. in-12, VI-28
p.
«L'agent chargé de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat
(Nercia) qui se donne tantôt pour italien et tantôt pour français et qui
est auteur de quelques romans orduriers très mal écrits».
On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, sans doute sur sa
demande et la même année, à cause de sa connaissance de l'allemand et de
l'italien, pour surveiller la cour. Il se présenta comme un émigré qui
n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où sa famille était
originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension.
Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses
préférences qu'il ne parvient pas à dissimuler le portent à passer au
service de Naples[30]. Paris est bientôt informé de cette trahison et le
13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples, écrit à
Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai envoyé celle par laquelle
vous lui annoncez qu'il n'est plus porté sur vos états comme agent
secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres nºs 5 et 6 (Italie
germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous trouverez
ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de ce moment Nerciat rompit
définitivement avec la République. Il avait gagné la confiance royale et
en 1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète, auprès du
Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome en février, au moment où les
troupes françaises commandées par le général Berthier s'emparaient de la
ville.
[30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important
comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de
Bressac. Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se
trouvait à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs
rapports conservés aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard
écrit de Berlin le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques
jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les décorations de
l'ancien régime. Leur suppression totale ne souffrira aucune
difficulté, mais le ministère tient à ce que l'ordre qui émane du
roi à ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les
étrangers qui sont à son service ou qui jouissent dans ses Etats du
droit d'asile sans qu'il puisse concerner en aucune manière les
étrangers... Je vous prie de faire décider la cour de Naples le plus
promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle donne
immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un certain
M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque
temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au
service de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de
Saint Louis. On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on
lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre
liaison qu'avec les émigrés, ce qui est assurément sans conséquence.
Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigué à
Naples pour se faire donner une mission quelconque à l'étranger et
surtout de l'argent. Au reste il pourrait arriver qu'il reçût de
Naples l'ordre de quitter la croix et qu'il le dissimulât. C'est un
cas à prévoir et à prévenir et il faudrait pour cela que le ministre
de Berlin pût avoir une connaissance officielle de l'ordre général
que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»
Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de
Caillard en exagérant l'importance de Bressac.
«Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier nommé
Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, par ses
basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par
son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit
actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son
ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales
maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe
ridicule dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de
s'y livrer. Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses
jactances, ses manières intrigantes, décèlent le but de son séjour
ici. Quoi qu'il ne soit qu'un intrigant subalterne et le preneur
débouté de la coalition, cependant son séjour ici ne laisse pas que
de faire beaucoup de mal. Dans un pays où nous ne sommes pas aimés,
où toute espèce de rapprochement n'est amené que par la peur de la
puissance républicaine... tout ce qui tend à réveiller les passions,
les haines, à entretenir les soupçons et les défiances ne saurait
trop être écarté.»
Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard:
«... J'ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se
montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est
l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les
mémoires de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches
qui auront lieu à Naples, je vous en instruirai.»
Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand:
«J'ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives
aux démarches touchant les décorations de l'ancien régime. Vous m'en
prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m'en acquitter
avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les
occasions, déployé l'animosité la moins équivoque envers les
Français.»
Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et
ce Bressac, n'aient été qu'une seule personne. Au contraire, il y a
lieu de croire qu'au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin,
Nerciat se faisait arrêter à Rome, et qu'à la date où Trouvé
protestait à Naples contre la décoration de Bressac, Nerciat était
déjà enfermé dans un cachot du castel Saint-Ange.
Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château Saint-Ange. On n'a
encore mis au jour aucun renseignement relatif à l'emprisonnement du
chevalier de Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi qui a
consacré (Hachette, 1909 in-4º) un important ouvrage à la vieille
citadelle romaine. La détention du chevalier se prolongea au delà de
l'évacuation de Rome par les Français.
Il fut élargi dans les premiers jours de l'année 1800. Il était tombé
gravement malade dans son cachot et avait perdu tous ses papiers parmi
lesquels se trouvaient, paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages.
Aussitôt libre, tout malade qu'il était, il revint à Naples où il mourut
presqu'aussitôt, dans les derniers jours du mois de janvier.
Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les préjugés,
écrivain délicieux, aux néologismes presque toujours heureux, personnage
équivoque et séduisant, le charmant auteur de _Félicia_ finissait en
même temps que le XVIIIe siècle dont il est l'expression la plus
délicate et la plus voluptueuse[31].