«Pauvre ami! s'écria Mme Colin-Tampon, voyez donc, il est tout en nage;»
et, avec le blanc mouchoir qui lui avait servi à faire des signaux de
bienvenue, elle épongeait doucement la sueur qui perlait sur le front et
sur le crâne de son époux.
«Qu'on est donc bien chez soi!» s'écria l'inventeur du _bouton
inamovible_, en se laissant aller voluptueusement dans un grand fauteuil
de jardin. Ses reins endoloris s'appuyaient avec délices contre le
dossier, et il écartait les jambes comme un homme qui se met tout à fait
à son aise.
«Je boirais bien quelque chose!» reprit-il en clignant l'oeil droit.
Mme Colin-Tampon lui laissa entre les mains le tissu de batiste pour
qu'il pût se tamponner la tête en attendant son retour, et, plus prompte
que l'éclair, disparut dans l'intérieur de la maison.
Elle reparut bientôt, tenant d'une main un verre bien large et bien
profond, et de l'autre une bouteille dont les flancs, caressés par le
soleil, avaient des reflets aussi riches que la pourpre d'un vitrail de
cathédrale.
Après avoir accroché le fusil de Monsieur en lieu sûr, après avoir
déposé sous le nez d'Azor une pâtée appétissante, Jeannette, qui
songeait à son dîner, s'en alla du côté de la carnassière de monsieur.
«Madame! s'écria-t-elle en tirant le homard, madame, voyez donc ce que
Monsieur a tué!»
Madame poussa une exclamation de surprise, et Monsieur, entre deux
gorgées de bordeaux, tourna négligemment la tête.
Quand il aperçut le homard, il eut un accès de fou rire qui faillit
l'étrangler. Sa femme lui ayant donné quelques tapes dans le dos, il
reprit ses sens. Sa première parole fut celle-ci: «Eh bien, c'est
complet! Voilà donc pourquoi l'infanterie tombait en extase! pourquoi la
cavalerie me faisait le salut militaire! pourquoi les joyeux canotiers
dansaient une ronde autour de moi! Complet! complet!»
Alors il raconta ses aventures, sans rien omettre et sans rien ajouter,
ce qui prouve bien qu'il n'était qu'un chasseur pour rire.
[Illustration: Madame! Voyez donc ce que Monsieur a tué.]
Oh! le brave homme, qui ne craignit pas de parler de la peau de lièvre,
du merle à chapeau, des gendarmes et de Mme Grosmajor. Sa femme trembla
de la tête aux pieds, quand il lui raconta la terrible aventure de
l'ours. Mais il la rassura, en lui disant qu'il avait eu affaire à un
ours très civilisé.
«Avec tout cela, dit Jeannette d'un air pensif, je ne puis pourtant pas
mettre cette bête-là à la broche!
--Reportez-la chez Mme Grosmajor, lui dit sa maîtresse, et prenez un
lièvre à la place.
--Ma chère, reprit M. Colin-Tampon, les aventures m'ont terriblement
creusé l'estomac. Le homard n'est pas de trop; qu'on y ajoute un lièvre.
Festin complet; on n'échappe pas tous les jours à la dent et à la griffe
d'un ours. Qu'on est donc bien chez soi!»