M. Colin-tampon eut un remords d'honnête homme. Au lieu de laisser
le facteur rural courir au danger, peut-être à la mort, il aurait dû
l'avertir!
Poussé par les reproches de sa conscience, il revint sur ses pas
jusqu'au tournant du chemin. Là, abrité derrière une clôture en
planches, il promena ses regards sur toute l'étendue de la plaine.
Le facteur rural avait disparu dans un chemin creux qui l'éloignait
de l'ours. La conscience de M. Colin-Tampon cessa de lui faire des
reproches, et M. Colin-Tampon poussa un soupir de soulagement. D'autre
part, le grand drôle et son ours avaient fait la paix, et s'en allaient
tranquillement, l'un suivant l'autre, par une avenue qui les éloignait
tous les deux de M. Colin-Tampon et d'Azor. M. Colin-Tampon poussa un
second soupir de soulagement, plus profond que le premier.
«Azor, mon camarade, dit-il, nous pouvons nous vanter de l'avoir échappé
belle!»
Azor eut l'effronterie de se précipiter en aboyant, dans la direction
par où l'ours opérait sa retraite.
«Pas de fanfaronnades! lui dit son maître, nous savons ce que nous
savons; soyons modestes.»
Ayant alors débouché sa bouteille clissée, il la porta à ses lèvres et
lui donna une longue, longue accolade.
De blême qu'il avait été jusque-là, il redevint frais, rose et souriant.
Quand il se retourna, il aperçut, avec un sentiment de vive allégresse,
deux gendarmes qui venaient vers lui. Il était bien décidément sauvé!
Les gendarmes, voyant un homme bien vêtu et d'apparence honnête,
auraient passé leur chemin sans lui rien dire, si l'inventeur du _bouton
inamovible_ ne se fut empressé de leur souhaiter le bonjour et de leur
déclarer que le temps était beau pour la saison.
Cet empressement parut suspect aux deux «magistrats armés».
Le brigadier lui demanda s'il avait fait bonne chasse. Au souvenir de
ses mésaventures, le chasseur rougit et balbutia.
[Illustration: Le brigadier dressa procès-verbal.]
«Vous avez sans doute un port d'armes?» reprit le brigadier.
M. Colin-Tampon porte vivement la main à sa poche de côté. Il se souvint
tout à coup qu'il avait oublié son port d'armes dans la poche de sa
redingote.
Le brigadier dressa procès-verbal. Le conseiller municipal songea avec
horreur qu'il lui faudrait comparaître en justice, et soudain une goutte
de sueur froide perla à l'extrémité de chacun de ses cheveux.
Azor, croyant que les gendarmes lui reprochaient sa lâcheté, baissait
tristement le nez et serrait sa queue entre ses jambes.