discours), il dit que de mauvaises intentions ne guidaient pas sa
plume;--que sa coutume était d'écrire sur tous les sujets; que c'était
de plus son pain, qu'il n'aimait pas à manger sec; qu'il retiendrait
l'assemblée trop long-tems (du moins il avait quelque raison de le
craindre), et qu'il lui faudrait plus d'un jour entier s'il voulait
nommer tous ses ouvrages! il n'en citerait donc que quelques-uns:
Wat-Tyler,--des vers sur Blenheim et Waterloo.
97. Il avait écrit les louanges d'un régicide; il avait écrit les
louanges de tous les rois quelconques. Il avait écrit pour les
républiques voisines et lointaines; puis ensuite contre elles, avec une
verve plus mordante que jamais. Il avait jadis proclamé _un_ plan plus
ingénieux que moral en faveur de la Pantisocratie; puis était devenu un
véritable anti-jacobin,--après quoi il avait tourné casaque: s'il l'eût
fallu, il aurait changé de peau.
98. Il avait tonné dans ses vers contre la guerre et les batailles; puis
il avait chanté des louanges en leur honneur. Il avait appelé la
critique un métier malhonnête[65], et lui-même était devenu de tous les
critiques le plus bas et le plus rampant, nourri, payé et choyé par les
mêmes hommes qui avaient déchiré ses moeurs et sa muse.--Il avait écrit
beaucoup de vers blancs et de prose encore plus pâle, et en plus grande
quantité que personne ne l'imaginait.
[Note 65: Voyez la _Vie de H. Kirke White_.]
99. Il avait écrit la vie de Wesley.--Ici, se tournant vers Satan:
«Monsieur, continua-t-il, je suis prêt à écrire la vôtre, en deux
volumes in-octavo, élégamment reliés, avec des notes et une préface,
enfin tout ce qui peut attirer le pieux acheteur. Et vous n'avez aucun
motif de crainte, car je puis choisir parmi les critiques celui qui
rendra compte de mon ouvrage.--Veuillez donc me donner les documens
nécessaires, que je puisse ajouter votre nom à celui de mes autres
saints.»
100. Satan s'inclina, et garda le silence. «Eh bien! si, par une aimable
modestie, vous refusez mon offre, voyons ce qu'en dira Michel? Il y a
peu de mémoires susceptibles de devenir aussi parfaits. Ma plume se
prête à tout: elle est un peu moins neuve que jadis, mais je vous ferai
briller comme brille votre trompette, par parenthèse. Il y a plus de
cuivre dans la mienne; elle rend d'aussi beaux sons.
101. «Mais, à propos de trompettes, voici ma vision! Maintenant vous
allez en juger, tous tant que vous êtes; oui, vous allez juger d'après
mon jugement, et apprendre, d'après ma décision, qui entrera dans le
ciel, et qui en sera repoussé.--Je décide de tout cela par intuition, et
prononce sur le présent, le passé, l'avenir, le ciel, l'enfer, enfin sur
tout, de même que le roi Alphonse[66]! Quand je suis en train de voir
double, j'épargne à la divinité des peines incroyables.»
[Note 66: Le roi Alphonse, en parlant du système de Ptolémée, disait
que, s'il avait été consulté à la création du monde, il aurait évité au
créateur bien des absurdités.]
102. Il s'arrêta pour tirer un manuscrit de sa poche; et aucune
persuasion de la part des diables, des saints ou des anges ne put
arrêter ce torrent. Il lut les trois premières lignes du contenu; mais à
la quatrième, tout le cortége spirituel s'évanouit en laissant une
variété d'odeurs ambroisiennes ou sulfureuses; échappant avec la
rapidité de l'éclair à son mélodieux charivari[67].
[Note 67: Voyez la _Description_ d'Aubray d'une apparition qui
s'évanouit en répandant d'étranges parfums et un mélodieux
charivari;--ou voyez le Ier vol. de _l'Antiquaire_.
(_Note de Lord Byron_.)]
103. Les vers héroïques avaient eu l'effet d'un charme. Les anges
s'étaient bouché les oreilles, et avaient joué des ailes.--Les diables
assourdis avaient pris leur course en hurlant vers l'enfer.--Les ombres
s'étaient enfuies en baragouinant dans leurs domaines (car on n'est pas
encore bien sûr du lieu où elles font leur séjour, et je laisse à chaque
homme son opinion là-dessus). Pour Michel, il eut recoure à sa
trompette; mais hélas! il grinçait tellement des dents qu'il n'en put
sonner.
104. Saint Pierre, qui a toujours passé pour un saint un peu vif, agita
ses clefs en l'air, et au cinquième vers renversa notre poète, qui tomba
comme Phaéton dans son lac, mais plus commodément, car il ne se noya
pas; la destinée ayant décrété une autre fin pour le poète lauréat, et
lui réservant autre chose pour sa dernière couronne, lorsque la réforme
arrivera dans un lieu ou dans l'autre.
105. Il tomba d'abord, et coula à fond comme ses ouvrages; mais bientôt
il reparut sur la surface, semblable à lui-même, car tout ce qui est
corrompu flotte comme le liége[68], la corruption rendant un objet léger
comme un esprit follet, ou une poignée de paille surnageant sur une mare
d'eau. Peut-être se tient-il encore caché dans son antre, comme des
livres ennuyeux oubliés sur une tablette, à griffonner quelque vie ou
quelque vision, et réalisant, comme dit Wellborn, le diable devenu
ermite.
[Note 68: Le corps d'un noyé reste au fond jusqu'à ce qu'il soit
corrompu; alors il flotte, comme on le sait généralement.]
106. Quant à ce qui est du reste, pour en venir à la conclusion de ce
rêve véridique, je dirai que j'ai perdu le télescope qui permettait à
mes yeux de voir les objets sans prestige, et qui me dévoilait ce que
j'ai dévoilé à mon tour. La dernière chose que je vis au milieu de toute
cette confusion, fut le roi Georges se glisser enfin, pour tout de bon,
dans le ciel; et lorsque le tumulte s'affaiblissant fut suivi du calme,
je le laissai étudiant le centième psaume.
FIN DE LA VISION DU JUGEMENT.