96. Il dit (je ne rapporte ici que les principaux points de son

discours), il dit que de mauvaises intentions ne guidaient pas sa

plume;--que sa coutume était d'écrire sur tous les sujets; que c'était

de plus son pain, qu'il n'aimait pas à manger sec; qu'il retiendrait

l'assemblée trop long-tems (du moins il avait quelque raison de le

craindre), et qu'il lui faudrait plus d'un jour entier s'il voulait

nommer tous ses ouvrages! il n'en citerait donc que quelques-uns:

Wat-Tyler,--des vers sur Blenheim et Waterloo.

97. Il avait écrit les louanges d'un régicide; il avait écrit les

louanges de tous les rois quelconques. Il avait écrit pour les

républiques voisines et lointaines; puis ensuite contre elles, avec une

verve plus mordante que jamais. Il avait jadis proclamé _un_ plan plus

ingénieux que moral en faveur de la Pantisocratie; puis était devenu un

véritable anti-jacobin,--après quoi il avait tourné casaque: s'il l'eût

fallu, il aurait changé de peau.

98. Il avait tonné dans ses vers contre la guerre et les batailles; puis

il avait chanté des louanges en leur honneur. Il avait appelé la

critique un métier malhonnête[65], et lui-même était devenu de tous les

critiques le plus bas et le plus rampant, nourri, payé et choyé par les

mêmes hommes qui avaient déchiré ses moeurs et sa muse.--Il avait écrit

beaucoup de vers blancs et de prose encore plus pâle, et en plus grande

quantité que personne ne l'imaginait.

[Note 65: Voyez la _Vie de H. Kirke White_.]

99. Il avait écrit la vie de Wesley.--Ici, se tournant vers Satan:

«Monsieur, continua-t-il, je suis prêt à écrire la vôtre, en deux

volumes in-octavo, élégamment reliés, avec des notes et une préface,

enfin tout ce qui peut attirer le pieux acheteur. Et vous n'avez aucun

motif de crainte, car je puis choisir parmi les critiques celui qui

rendra compte de mon ouvrage.--Veuillez donc me donner les documens

nécessaires, que je puisse ajouter votre nom à celui de mes autres

saints.»

100. Satan s'inclina, et garda le silence. «Eh bien! si, par une aimable

modestie, vous refusez mon offre, voyons ce qu'en dira Michel? Il y a

peu de mémoires susceptibles de devenir aussi parfaits. Ma plume se

prête à tout: elle est un peu moins neuve que jadis, mais je vous ferai

briller comme brille votre trompette, par parenthèse. Il y a plus de

cuivre dans la mienne; elle rend d'aussi beaux sons.

101. «Mais, à propos de trompettes, voici ma vision! Maintenant vous

allez en juger, tous tant que vous êtes; oui, vous allez juger d'après

mon jugement, et apprendre, d'après ma décision, qui entrera dans le

ciel, et qui en sera repoussé.--Je décide de tout cela par intuition, et

prononce sur le présent, le passé, l'avenir, le ciel, l'enfer, enfin sur

tout, de même que le roi Alphonse[66]! Quand je suis en train de voir

double, j'épargne à la divinité des peines incroyables.»

[Note 66: Le roi Alphonse, en parlant du système de Ptolémée, disait

que, s'il avait été consulté à la création du monde, il aurait évité au

créateur bien des absurdités.]

102. Il s'arrêta pour tirer un manuscrit de sa poche; et aucune

persuasion de la part des diables, des saints ou des anges ne put

arrêter ce torrent. Il lut les trois premières lignes du contenu; mais à

la quatrième, tout le cortége spirituel s'évanouit en laissant une

variété d'odeurs ambroisiennes ou sulfureuses; échappant avec la

rapidité de l'éclair à son mélodieux charivari[67].

[Note 67: Voyez la _Description_ d'Aubray d'une apparition qui

s'évanouit en répandant d'étranges parfums et un mélodieux

charivari;--ou voyez le Ier vol. de _l'Antiquaire_.

(_Note de Lord Byron_.)]

103. Les vers héroïques avaient eu l'effet d'un charme. Les anges

s'étaient bouché les oreilles, et avaient joué des ailes.--Les diables

assourdis avaient pris leur course en hurlant vers l'enfer.--Les ombres

s'étaient enfuies en baragouinant dans leurs domaines (car on n'est pas

encore bien sûr du lieu où elles font leur séjour, et je laisse à chaque

homme son opinion là-dessus). Pour Michel, il eut recoure à sa

trompette; mais hélas! il grinçait tellement des dents qu'il n'en put

sonner.

104. Saint Pierre, qui a toujours passé pour un saint un peu vif, agita

ses clefs en l'air, et au cinquième vers renversa notre poète, qui tomba

comme Phaéton dans son lac, mais plus commodément, car il ne se noya

pas; la destinée ayant décrété une autre fin pour le poète lauréat, et

lui réservant autre chose pour sa dernière couronne, lorsque la réforme

arrivera dans un lieu ou dans l'autre.

105. Il tomba d'abord, et coula à fond comme ses ouvrages; mais bientôt

il reparut sur la surface, semblable à lui-même, car tout ce qui est

corrompu flotte comme le liége[68], la corruption rendant un objet léger

comme un esprit follet, ou une poignée de paille surnageant sur une mare

d'eau. Peut-être se tient-il encore caché dans son antre, comme des

livres ennuyeux oubliés sur une tablette, à griffonner quelque vie ou

quelque vision, et réalisant, comme dit Wellborn, le diable devenu

ermite.

[Note 68: Le corps d'un noyé reste au fond jusqu'à ce qu'il soit

corrompu; alors il flotte, comme on le sait généralement.]

106. Quant à ce qui est du reste, pour en venir à la conclusion de ce

rêve véridique, je dirai que j'ai perdu le télescope qui permettait à

mes yeux de voir les objets sans prestige, et qui me dévoilait ce que

j'ai dévoilé à mon tour. La dernière chose que je vis au milieu de toute

cette confusion, fut le roi Georges se glisser enfin, pour tout de bon,

dans le ciel; et lorsque le tumulte s'affaiblissant fut suivi du calme,

je le laissai étudiant le centième psaume.

FIN DE LA VISION DU JUGEMENT.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 18 段