VÊPRES SICILIENNES

1270-1299

Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste

croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.

Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute

sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son

frère Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume

dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,

Albigeois, Quercy, Agénois, Comtat). Enfin, la mort du comte de (p. 236)

Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette riche

héritière entre les mains de Philippe, qui lui fit épouser son fils.

Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance

regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout

puissant qu'il était, le fils de saint Louis n'était pas le chef

véritable de la maison de France. La tête de cette maison, c'était le

frère de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France, à cette

époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,

Philippe III, n'en est qu'une dépendance.

Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il

s'était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de

Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait

lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin. «Que me manque-t-il?

demandait le tyran de Pise.--Rien que la colère de Dieu.»

On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère,

pour détourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique

et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expédition

faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter

de la tempête qui brisa les vaisseaux des croisés, pour saisir leurs

dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les

provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frères de

la croisade, le droit de _bris_, qui donnait au seigneur de l'écueil

tout ce que la mer lui jetait.

C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l'Empire (p. 237)

et de l'Église. Pendant près de trois ans, il fut comme pape en

Italie, ne souffrant pas que l'on nommât un pape après Clément IV.

Clément, pour vingt mille pièces d'or que le Français lui promettait

de revenus, se trouvait avoir livré, non-seulement les Deux-Siciles,

mais l'Italie entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de

Rome et vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme,

Modène, Ferrare et Reggio, plus tard même Milan, l'avaient accepté

pour seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont et de la Romagne.

Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. «Tuez-les tous,»

disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce

qu'il fallait faire des Gibelins prisonniers[275].

[Note 275: On n'épargna qu'un enfant qu'on

envoya au roi de Naples, et qui mourut en prison

dans la tour de Capoue.]

Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De

Syracuse, il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Déjà il

avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jeune

Philippe, empereur sans empire.

Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la

maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, était établi chez eux

et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient

échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi

l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur

eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grégoire X

essayait d'assoupir les factions que ses prédécesseurs avaient (p. 238)

nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimât les noms de

Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les

empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grégoire se déclara l'ami

des deux empires. Il proclama la réconciliation de l'Église grecque.

Il vint à bout de terminer le grand interrègne d'Allemagne, faisant du

moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont la maigre

et chauve figure, dont les coudes percés, rassuraient les princes

électeurs contre ce nom d'Empereur naguère si formidable. Ce pauvre

empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la maison

d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de France[276].

[Note 276: Schmidt.]

Le plan de Grégoire X était de mener lui-même l'Europe à la croisade

avec son nouvel Empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papauté.

Nicolas III, romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il

voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il

saisit le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire

sur le roi de Bohême. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de

Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de

sénateur de Rome et de vicaire impérial. Et cependant Nicolas signait

secrètement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.

Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient

maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi; mais,

pour ce peuple artiste, une telle entreprise était une oeuvre (p. 239)

d'art où il se complaisait, un drame sans fiction, une tragédie réelle.

Ils y cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs,

une occasion solennelle, une grande fête, par exemple; le théâtre

était souvent un temple, le moment celui de l'élévation[277].

[Note 277: Ce fut en effet ce moment que

prirent les Pazzi pour assassiner les Médicis, et

Olgiati pour tuer Jean Galeas Sforza.]

La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que

celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup

de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs

ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,

conspirer et négocier, encourager l'une par l'autre la ligue et

l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,

organiser toute une guerre, sans qu'il y parût. Cette entreprise, si

difficile, était aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de

chasser l'étranger.

La forte tête qui conçut cette grande chose et la mena à bout, une tête

froidement ardente, durement opiniâtre et astucieuse, comme on en trouve

dans le Midi, ce fut un Calabrois, un médecin[278]. Ce médecin était un

seigneur de la cour de Frédéric II. Il était seigneur de l'île de

Prochyta, et, comme médecin, il avait été l'ami, le confident de

Frédéric et de Manfred. Pour plaire à ces _libres penseurs_ du XIIIe

siècle, il fallait être médecin, arabe ou juif. On entrait chez eux

par l'école de Salerne plutôt que par l'Église. Vraisemblablement, (p. 240)

cette école apprenait à ses adeptes quelque chose de plus que les

innocentes prescriptions qu'elle nous a laissées dans ses vers

léonins.

[Note 278: Procida était tellement distingué

comme médecin, qu'un noble napolitain demanda à

Charles II d'aller trouver Procida en Sicile, pour

se faire guérir d'une maladie.]

Après la ruine de Manfred, Procida se réfugia en Espagne. Examinons

quelle était la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on

pouvait attendre d'eux contre la maison de France.

D'abord, la Navarre, le petit et vénérable berceau de l'Espagne

chrétienne, était sous la main de Philippe III. Le dernier roi

national avait appelé contre les Castillans les Maures, puis les

Français. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,

remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous

l'avons dit, la donna à son fils. Philippe III, qui venait d'hériter

de Toulouse, se trouvait bien près de l'Espagne. Il n'avait, ce

semble, qu'à descendre des pors des Pyrénées dans sa ville de

Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.

Mais l'expérience a prouvé qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle

garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de

Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut

en vain laisser son royaume aux fils de son aîné, qui, par leur mère,

étaient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne réputation

chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc,

livré aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il

s'enfermait toujours avec ses juifs[279], pour faire de la fausse

monnaie[280] ou de fausses lois, pour altérer d'un mélange romain (p. 241)

le droit gothique[281]. Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie était de

se faire Empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les Castillans se

donnèrent eux-mêmes pour roi, conformément au droit des Goths, le

second fils d'Alphonse, Sanche le Brave, le Cid de ce temps-là[282].

Déshérité par son père, menacé à la fois par les Français et par les

Maures, de plus excommunié par le pape pour avoir épousé sa parente,

Sanche fit tête à tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de

France fit de grandes menaces, rassembla une grande armée, prit

l'oriflamme, entra en Espagne jusqu'à Salvatierra. Là, il s'aperçut

qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.

[Note 279: Les rois d'Espagne les employaient

de préférence aux XIIIe et XIVe siècles. Les

Aragonais se plaignaient aussi à la même époque des

trésoriers et receveurs «que eran judios.» Curita.]

[Note 280: Ferreras.]

[Note 281: Je ne prétends pas déprécier ici le

code des _Siete Partidas_, j'espère que mon ami M.

Rossew Saint-Hilaire nous le fera bientôt connaître

dans le second volume de son Histoire d'Espagne,

que nous attendons impatiemment. Je n'ai prétendu

exprimer sur les lois d'Alphonse, que le jugement

plus patriotique qu'éclairé de l'Espagne d'alors.

Il est juste de reconnaître d'ailleurs que ce

prince, tout clerc et savant qu'il était, aima la

langue espagnole. «Il fut le premier des rois

d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les

autres actes publics se fissent désormais en

espagnol. Il fit faire une traduction des livres

sacrés en castillan... Il ouvrit la porte à une

ignorance profonde des lettres humaines et des

autres sciences, que les ecclésiastiques aussi bien

que les séculiers ne cultivèrent plus, par l'oubli

de la langue latine.» Mariana, III, p. 188 de la

traduction (note de 1837).]

[Note 282: C'est ce Sanche qui répondait aux

menaces de Miramolin: «Je tiens le gâteau d'une

main et le bâton de l'autre; tu peux choisir.»

Ferreras.--Il se sentit assez populaire pour ôter

toute exemption d'impôt aux nobles et aux ordres

militaires.]

C'était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, (p. 242)

D. Jayme, fils du roi troubadour qui périt à Muret en défendant le

comte de Toulouse, venait de conquérir sur les Maures les royaumes de

Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,

gagné trente-trois batailles, fondé ou repris deux mille églises. Mais

il avait, dit-on, encore plus de maîtresses que d'églises. Il refusait

au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire

épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier

rejeton de la maison de Souabe.

Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrétiens,

avaient besoin d'être aimés de leurs hommes, et l'étaient. Lisez le

portrait qu'en a tracé le brave et naïf Ramon Muntaner, l'historien

soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les

invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant

tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou

autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en goûter[283]. Muntaner

oublie une chose, c'est que ces rois si populaires n'étaient pas (p. 243)

renommés par leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards d'Aragon, de

vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.

[Note 283: «Si les sujets de nos rois savaient

combien les autres rois sont durs et cruels envers

leurs peuples, ils baiseraient la terre foulée par

leurs seigneurs. Si l'on me demande: «Muntaner,

quelles faveurs font les rois d'Aragon à leurs

sujets, plus que les autres rois?» Je répondrai,

premièrement; qu'ils font observer aux nobles,

prélats, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens

des campagnes, la justice et la bonne foi, mieux

qu'aucun autre seigneur de la terre; chacun peut

devenir riche sans qu'il ait à craindre qu'il lui

soit rien demandé au delà de la raison et de la

justice, ce qui n'est pas ainsi chez les autres

seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais ont

des sentiments plus élevés, parce qu'ils ne sont

point contraints dans leurs actions, et nul ne peut

être bon homme de guerre, s'il n'a des sentiments

élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que

chacun d'eux peut parler à son seigneur autant

qu'il le désire, étant bien sûr d'être toujours

écouté avec bienveillance, et d'en recevoir des

réponses satisfaisantes. D'un autre côté, si un

homme riche, un chevalier, un citoyen honnête, veut

marier sa fille, et les prie d'honorer la cérémonie

de leur présence, ces seigneurs se rendront, soit à

l'église, soit ailleurs; ils se rendraient de même

au convoi ou à l'anniversaire de tout homme, comme

s'il était de leurs parents, ce que ne font pas

assurément les autres seigneurs, quels qu'ils

soient. De plus, dans les grandes fêtes, ils

invitent nombre de braves gens, et ne font pas

difficulté de prendre leur repas en public; et tous

les invités y mangent, ce qui n'arrive nulle part

ailleurs. Ensuite, si des hommes riches, des

chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois,

laboureurs ou autres, leur offrent en présent des

fruits, du vin ou autres objets, ils ne feront pas

difficulté d'en manger; et dans les châteaux,

villes, hameaux et métairies, ils acceptent les

invitations qui leur sont faites, mangent ce qu'on

leur présente, et couchent dans les chambres qu'on

leur a destinées; ils vont aussi à cheval dans les

villes, lieux et cités, et se montrent à leurs

peuples; et si de pauvres gens, hommes ou femmes,

les invoquent, ils s'arrêtent, ils les écoutent, et

les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je

enfin? ils sont si bons et si affectueux envers

leurs sujets, qu'on ne saurait le raconter, tant il

y aurait à faire; aussi leurs sujets sont pleins

d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir

pour élever leur honneur et leur puissance, et rien

ne peut les arrêter quand il faut supporter le

froid et le chaud, et courir tous les dangers.»

Ramon Muntaner, I, ch. XX, p, 60, trad. de M.

Buchon.]

Ce fut près du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidèle

serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maîtres, la

reine Constance. L'Aragonais le reçut bien, lui donna des terres (p. 244)

et des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils

belliqueux contre la maison de France; les forces étaient trop

disproportionnées. La haine de la chrétienté contre cette maison avait

besoin d'augmenter encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il

laissa l'aventurier agir, sans se compromettre. Pour éviter tout

soupçon de connivence, Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut.

On ne sut ce qu'il était devenu.

Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cet humble

déguisement était aussi le plus sûr. Ces moines allaient partout: ils

demandaient, mais vivaient de peu, et partout, étaient bien reçus.

Gens d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrètement

de maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur

activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient

alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc

la sale robe des Mendiants, et s'en alla, humblement et pieds nus,

chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.

Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder et

de les faire agir de concert et à temps. D'abord il se rend en Sicile,

au volcan même de la révolution, voit, écoute et observe. Les signes

de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd

bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles épuisait ce

malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plein de

préparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe à

Constantinople, il avertit Paléologue, lui donne des renseignements

précis. Le roi de Naples avait déjà fait passer trois mille hommes (p. 245)

à Durazzo. Il allait suivre avec cent galères et cinq cents bâtiments

de transport. Le succès de l'affaire était sûr, puisque Venise ne

craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galères avec son

doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade allait se

renouveler. Paléologue éperdu ne savait que faire. «Que faire?

Donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a pas

d'argent mais qui a des armes.»

Procida emmena avec lui un secrétaire de Paléologue, le conduisit en

Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit

secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout

la signature du pape, avec lequel il était nouvellement réconcilié.

Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande affaire.

Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit de

rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de

Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils

de Charles d'Anjou, Charles avait dit: «Croit-il, parce qu'il a des

bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mêler au sang de

France?»

Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l'ouvrage semblait rompu et

détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à

avoir un pape à lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et

fit nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et

tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il

redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les États de

l'Église. Cette fois le pape ne pouvait lui échapper. Il le (p. 246)

gardait avec lui à Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les

malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprès de

leur roi, ils virent leur ennemi auprès de leur juge, le roi siégeant

à côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un

moine, furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse-fosse.

La Sicile n'avait pas de pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette

île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrement pour les amis des

Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs

pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles.

On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S'il

n'y eût eu encore que l'antipathie nationale, et l'insolence de la

conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de

peser chaque jour davantage, c'était un premier, un inhabile essai

d'administration, l'invasion de la fiscalité, l'apparition de la

finance dans le monde de l'Odyssée et de l'Énéide. Ce peuple de

laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque

chose de l'indépendance antique. Il y avait eu jusque-là des solitudes

dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc

explore toute l'île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade

le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau

sous le châtaignier de la montagne, ou poursuit, enregistre le

chevrier errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.

Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette forêt (p. 247)

de barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se précipite la

torrentueuse éloquence de Barthélemi de Nécocastro: «Que dire de leurs

inventions inouïes? de leurs décrets sur les forêts? de l'absurde

interdiction du rivage? de l'exagération inconcevable du produit des

troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les lourdes

chaleurs de l'automne, n'importe, l'année était toujours bonne, la

moisson abondante..... Il frappait tout à coup une monnaie d'argent

pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente.....

Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères, nous avions reçu

l'Anti-Christ[284].»

[Note 284: «Regni Siculi Antichristum.» Bart à

Neocastro, ap. Muratori, XIII, 1026. Bartolomeo et

Ramon Muntaner ne font nulle mention de Procida.

L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens,

l'autre au roi d'Aragon, D. Pedro.]

«Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de

l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait

produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'était une terreur

universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.

On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l'essaim que le

vent emporte. On leur défendait la chasse, et puis on allait en

cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims, pour

avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de

frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les

rues; et de porte en porte, il fallait livrer l'argent[285]...»

[Note 285: Nic. Specialis.]

Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C'est toujours (p. 248)

la vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître étranger.

Elle n'a eu d'indépendance, de vie forte que sous ses tyrans, les

Denys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis

toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se sont décidées

toutes les grandes querelles du monde antique: Athènes et Syracuse, la

Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin, les guerres serviles.

Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont été combattues en

vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l'autel. Puis

viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la

Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre; elle se tourne, se

retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, désharmonie

incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pèse si lourdement une

double fatalité d'histoire et de climat.

Tout cela ne paraît que trop bien dans la belle et molle lamentation

par laquelle Falcando commence son histoire[286]: «Je voulais, mon

ami, maintenant que l'âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je

voulais t'écrire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prémices

du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux

orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en

vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et

le concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le mien. (p. 249)

Je ne puis voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne

nourrice, la Sicile.--Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur!

Je cherche en silence, et ne sais que choisir...--Je vois que dans le

désordre d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas

seconder l'ennemi?... Oh! si tous, Chrétiens et Sarrasins, s'accordaient

pour élire un roi!...--Qu'à l'orient de l'île, nos brigands siciliens

combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna et les laves, à la

bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais

l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre belle

Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût souillée de

l'aspect des barbares... Je n'espère rien des Apuliens, qui n'aiment

que nouveauté. Mais toi, Messine, cité puissante et noble, songes-tu

donc à te défendre, à repousser l'étranger du détroit? Malheur à toi,

Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as pu satisfaire et fléchir

la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés de l'Etna, tremblement

de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons,

Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette éloquence dont tu te

pares, emploie-la à relever le courage des tiens. Que te sert de

t'être affranchie des Denys!... Ah! qui nous rendra nos tyrans!...

J'en viens maintenant à toi, ô Palerme, tête de la Sicile! Comment te

passer sous silence, et comment te louer dignement!...» Mais dès que

Falcando a nommé la belle Palerme, il ne pense plus à autre chose, il

oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà qui décrit

insatiablement la voluptueuse cité, ses palais fantastiques, son (p. 250)

port, ses merveilleux jardins, soyeux mûriers, orangers, citronniers,

cannes à sucre. Le voilà perdu dans les fruits et les fleurs. La

nature l'absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je crois entendre dans sa

prose l'écho de la poésie paresseuse, sensuelle et mélancolique de

l'idylle grecque: «Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans mes

bras, et regardant les troupeaux qui s'en vont paissant vers les bords

de la mer de Sicile[287].»

[Note 286: Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII,

252. La latinité de ce grand historien du XIIe

siècle est singulièrement pure, si on la compare à

celle de Bartolomeo, qui écrit pourtant cent ans

plus tard.]

[Note 287: Théocrite.]

C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est

déjà l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur

est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous

l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans

ces contrées. Le carême finit; l'abstinence aussi; la sensualité

s'éveille ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part,

les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur

perce la terre, toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de

vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.

Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la

coutume, de Palerme à Monréale, pour entendre vêpres, par la belle

colline. Les étrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand

rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi

avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'était

l'usage dans ces jours-là. Peut-être avait-il remarqué l'affluence (p. 251)

des nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les réunir à

Palerme; mais il fallait l'occasion. Un Français la donna mieux que

Procida n'eût souhaité. Cet homme, nommé Drouet, arrête une belle

fille de la noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient à

l'église. Il fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il

prétend que la fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa

robe. Elle s'évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de son

épée. Un cri s'élève: «À mort, à mort les Français[288]!» Partout on

les égorge. Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées

d'avance[289]. Quiconque ne pouvait prononcer le _c_ ou _ch_ italien

(_ceci, ciceri_) était tué à l'instant[290]. On éventra des femmes

siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant français.

[Note 288: «Moriantur Galli.» Bartolomeo.]

[Note 289: «Ceulx de Palerme et de Meschines,

et des autres bonnes villes, signèrent les huys de

Francoys de nuyt; et quant ce vint au point du jour

qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous

ceulx qu'ils peurent trouver, et ne furent épargnés

ne vieulx ne jeunes que tous ne fussent occis.»

Chroniques de S. Denis. Anno 1282.]

[Note 290: Simple tradition.]

Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par

l'impunité de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pesé

inégalement. Inégale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut

dans le peuple une capricieuse magnanimité[291]. À Palerme même, (p. 252)

le vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non tué;

on voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. À Calatafimi, les habitants

épargnèrent leur gouverneur, l'honnête Porcelet, et le laissèrent

aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des vengeances de

Charles d'Anjou. Le peuple était déjà refroidi et découragé, telle est

la mobilité méridionale. Les habitants de Palerme envoyèrent au pape

deux religieux pour demander grâce. Ces députés n'osèrent dire autre

chose que ces paroles des litanies: «Agnus Dei, qui tollis peccata

mundi, miserere nobis.» Et ils répétèrent ces mots trois fois. Le pape

répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion:

«Ave, rex Judæorum, et dabant ei alapam.» Messine ne réussit pas mieux

auprès de Charles d'Anjou. Il répondit à ses envoyés qu'ils étaient

tous des traîtres à l'Église et à la couronne, et leur conseilla de se

bien défendre, comme ils pourraient[292].

[Note 291: Fazello assure que Sperlinga fut la

seule ville qui ne massacrât pas les Francs. De là

le dicton sicilien: «Quod Siculis placuit, sola

Sperlinga negavit.»]

[Note 292: Villani ajoute avec une prudence

toute machiavélique: «Onde fue, et sera sempre

grande esempio a quelli, che sono et che saranno,

di prendere i patti, che si possono havere de

nimici, potendo havere la terra assediata.» Vill.,

l. VII, c. LXV, p. 281-282.--Le légat engageait

Charles à accepter les conditions des habitants:

«Pero che, poi che fossino indurati, ognidi

peggiorerebbono i patti; ma riavendo egli la terra,

con volontà de' cittadini medesimi ogni di li

potrebbe alargare; il quale era sano et buono

consiglio.» Id., l. VII, c. LXV, p. 281.]

Les gens de Messine se hâtèrent de profiter de l'avis. Tout fut préparé

pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et enfants, tous

portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois jours, et

repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta une petite

chanson: «Ah! n'est-ce pas grand'pitié des femmes de Messine, de (p. 253)

les voir échevelées et portant pierre et chaux?... Qui veut gâter

Messine, Dieu lui donne trouble et travail.»

Il était temps toutefois que l'Aragonais arrivât. Le prince rusé s'était

tenu d'abord en observation, laissant les risques aux Siciliens.

Ceux-ci s'étaient irrévocablement compromis par le massacre; mais

comment allaient-ils soutenir cet acte irréfléchi, c'est ce que D.

Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une armée,

et faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet armement avait

inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le premier en

prétextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper il lui

emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles d'Anjou[293]. Ses

barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres cachetés qu'il leur avait

donnés, et ils n'y lurent rien que la guerre d'Afrique[294]. Ce ne fut

qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reçu deux députations

des Siciliens, qu'il se décida, et passa dans l'île[295].

[Note 293: Villani.]

[Note 294: Muntaner.]

[Note 295: Rien de plus romanesque et toutefois

de plus vraisemblable que le tableau du chroniqueur

sicilien, lorsque le froid Aragonais se hasarda à

descendre sur cette terre ardente, où tout était

passion et péril. Il allait entrer sur le

territoire de Messine, et déjà il était parvenu à

une église de Notre-Dame, ancien temple situé sur

un promontoire d'où l'on voit la mer et la fumée

lointaine des îles de Lipari. Il ne put s'empêcher

d'admirer cette vue, et alla camper dans la vallée

voisine. C'était le soir, et déjà tout le monde

reposait. Un vieux mendiant s'approche et demande

humblement à parler au roi des choses qui touchent

l'honneur du royaume: «Excellent prince, dit-il, ne

dédaignez pas d'écouter cet homme couvert de la

cape des chevriers de l'Etna. J'aimais votre

beau-frère, le roi Manfred, d'éternelle mémoire.

Proscrit et dépouillé pour lui, j'ai visité les

royaumes chrétiens et barbares. Mais je voulais

revoir la Sicile, je me suis hasardé à y revenir;

j'y ai vécu avec les bergers, changeant de retraite

dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas

les Siciliens sur lesquels vous allez régner, vous

ignorez leur duplicité. Comment vous fier, par

exemple, au léontin Alayme, et à sa femme Machalda,

qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a été

proscrit par Manfred? ramené, enrichi par Charles

d'Anjou? Sa femme saura bien encore le tourner

contre vous-même.--Qui es-tu, mon ami, toi qui veux

nous mettre en défiance de nos nouveaux sujets?--Je

suis Vitalis de Vitali. Je suis de Messine...»--À

l'instant même arrive Machalda, vêtue en amazone;

elle venait hardiment prendre possession du jeune

roi: «Seigneur, dit-elle avec la vivacité

sicilienne, j'arrive la dernière. Tous les logis

sont pris, je viens vous demander l'hospitalité

d'une nuit.» Le roi lui céda le logis où il devait

reposer. Mais ce n'était pas son affaire, elle ne

partait pas. Vainement dit-il à son majordome: «Il

est temps de prendre du repos.» Elle resta

immobile. Alors le roi prend son parti: «Eh bien,

dit-il, causons jusqu'au jour. Madame, que

craignez-vous le plus?--La mort de mon

mari.--Qu'aimez-vous le plus?--Ce que j'aime n'est

point à moi.»--Le roi, prenant alors un ton plus

grave, raconte les phénomènes étranges qui ont,

dit-il, accompagné sa naissance: il est venu au

monde pendant un tremblement de terre; désigné

ainsi par la Providence, il n'a pris les armes que

pour accomplir le saint devoir de venger Manfred.

Machalda, ainsi éconduite, devint l'ennemie

implacable du roi. «Plût au ciel, dit naïvement

l'historien patriote, qu'elle eût séduit le roi!

Elle n'eût pas troublé le royaume.» Barthol. à

Neoc, apud Muratori, XIII, 1060-63.]

L'Aragonais envoya son défi devant Messine à Charles d'Anjou, mais (p. 254)

il ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible ennemi.

En bon toreador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il expédia

au secours de la ville quelques-uns de ses brigands almogavares, (p. 255)

lestes et sobres piétons qui firent en trois jours les six journées

qu'il y a de Palerme à Messine[296]. La flotte catalane, sous le

Calabrois Roger de Loria, était un secours plus efficace encore. Elle

devait occuper le détroit, affamer Charles d'Anjou, lui fermer le

retour. Le roi de Naples se défiait avec raison de ses forces de mer.

Il repassa le détroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses

tentes, ni ses provisions. Au matin, les Messinois émerveillés ne

virent plus d'ennemis. Ils n'eurent plus qu'à piller le camp.

[Note 296: «Ce que les autres ne pouvaient

supporter était pour eux comme régal et

passe-temps... Leur extérieur était étrange et

sauvage, et comme ils étaient très-noirs, maigres

et mal peignés, les Siciliens étaient en grande

admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour

défenseurs...» Curita.]

Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux

galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,

il y en avait dix de Pise, qui s'enfuirent les premières, quinze de

Gênes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient

vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent

étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se

jetèrent à la côte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,

y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se

trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.

«Quand le jour fut arrivé, ils se présentèrent à la tourelle. Les gens

de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s'écrièrent: (p. 256)

«Ah! Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voilà la flotte du roi

Charles qui, après s'être emparée des galères du roi d'Aragon, revient

sur nous.»

«Le roi était levé, car il se levait constamment à l'aube du jour,

soit l'été, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la

cause. «Pourquoi ces cris dans toute la cité?--Seigneur, c'est la

flotte du roi Charles qui revient bien plus considérable, et qui s'est

emparée de nos galères.»

«Le roi demanda un cheval, et sortit du palais suivi à peine de dix

personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand

nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les

encouragea, en leur disant: «Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont

nos galères qui amènent la flotte du roi Charles.» Il répétait ces

mots en courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'écriaient:

«Dieu veuille que cela soit ainsi!» Que vous dirai-je, enfin? Tous les

hommes, les femmes et enfants de Messine couraient après lui, et

l'armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d'Or, le

roi, voyant approcher une si grande quantité de voiles poussées par le

vent des montagnes, réfléchit un moment, et dit à part soi: «Dieu, qui

m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux

peuple; grâces lui en soient rendues!»

«Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des

armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Cortada, vint devers

le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes

déployées, à la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui étaient (p. 257)

là avec le roi furent transportés de joie, en apercevant ce vaisseau

avec sa bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau

prit terre. En Cortada, débarqua et dit au roi: «Seigneur, voilà vos

galères; elles vous amènent celles de vos ennemis. Nicotera est prise,

brûlée et détruite, et il a péri plus de deux cents chevaliers

français.» À ces mots, le roi descendit de cheval et s'agenouilla.

Tout le monde suivit son exemple. Ils commencèrent à entonner tous

ensemble le _Salve regina_. Ils louèrent Dieu, et lui rendirent grâces

de cette victoire, car ils ne la rapportaient point à eux, mais à Dieu

seul. Enfin, le roi répondit à En Cortada: «Soyez le bien venu.» Il

lui dit ensuite de retourner sur ses pas, et de dire à tous ceux qui

se trouvaient devant la douane de s'approcher en louant Dieu; il obéit,

et les vingt-deux galères entrèrent les premières, traînant après

elles chacune plus de quinze galères, barques ou bâtiments; ainsi

elles firent leur entrée à Messine, pavoisées, l'étendard déployé, et

traînant sur la mer les enseignes ennemies. Jamais on ne fut témoin

d'une telle allégresse. On eût dit que le ciel et la terre étaient

confondus; et au milieu de tous ces cris, on entendait les louanges de

Dieu, de madame Sainte Marie et de toute la cour céleste... Quand on

fut à la douane, devant le palais du roi, on poussa des cris de joie;

et les gens de mer et les gens de terre y répondirent, mais d'une

telle force, vous pouvez m'en croire, qu'on les entendait de la

Calabre[297].»

[Note 297: Muntaner.]

Charles d'Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il vit (p. 258)

incendier sans pouvoir les défendre ces vaisseaux, construits naguère

pour la conquête de Constantinople. On dit qu'il mordait de rage le

sceptre qu'il tenait à la main, et qu'il répétait le mot qu'il avait

déjà dit en apprenant le massacre: «Ah, sire Dieu, moult m'avez offert

à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise, qu'il

vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et

doucement[298].»

[Note 298: «...Piacciati, che'l mio calare sia

_a petit passi_.» Villani.]

Mais l'orgueil l'emporta bientôt sur cette résignation. Charles d'Anjou,

déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de décider leur

querelle par un combat singulier, auquel auraient pris part cent

chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une proposition si

favorable au plus faible, et qui lui donnait du temps[299]. Les deux

rois s'engagèrent à se trouver à Bordeaux le 15 mai 1283, et à combattre

dans cette ville sous la protection du roi d'Angleterre. À l'époque

indiquée, D. Pedro bien monté, voyageant de nuit, et guidé par un

marchand de chevaux qui connaissait toutes les routes, tous les pors

des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à Bordeaux. Il y arriva le

jour même de la bataille, protesta devant un notaire que le roi de

France étant près de Bordeaux avec ses troupes, il n'y avait pas de

sûreté pour lui. Pendant que le notaire écrivait, le roi fit le (p. 259)

tour de la lice, puis il piqua son cheval, et fit sans s'arrêter

près de cent milles sur la route d'Aragon.

[Note 299: «Cio fece per grande sagacità di

guerra et per suo gran senno, conciosia cosa

ch'egli era molto povero di moneta et da non potere

respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani...

Onde timea che... non si arrendessono... per che

non li sentiva constanti ne fermi... et cosi el

savio suo provedimento venne bene adoperato.»

Villani, c. LXXXV, p. 296.]

Charles d'Anjou, ainsi joué, prépara une nouvelle armée en Provence.

Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui

avait porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq

galères parader devant le port de Naples, et braver Charles le

Boiteux, le fils de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers

ne tinrent pas à un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq

galères qu'ils avaient dans le port.

Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles d'Anjou arriva le

lendemain. «Que n'est-il mort!» s'écria-t-il, quand on lui apprit la

captivité de son fils[300]. Il se donna la consolation de faire pendre

cent cinquante Napolitains.

[Note 300: «Lo re Carlo... disse con irato

animo: _Or fost il mort, porse qu'il a fali nostre

mandement._» Villani.]

Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Son

activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l'entremise du

pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux

préparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui

échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété

et la sécurité d'un saint, se rendant ce témoignage, qu'il n'avait

fait la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église.

(7 janvier 1285).

Cependant le pape, tout Français de naissance et de coeur, avait (p. 260)

déclaré D. Pedro déchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant les

indulgences de la croisade à quiconque lui courrait sus. L'année

suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles de Valois, second fils

de Philippe le Hardi, et frère de Philippe le Bel.

Ce fut en effet une vraie croisade. La France n'avait point guerroyé

depuis longtemps. Tout le monde voulut en être, la reine elle-même et

beaucoup de nobles dames. L'armée se trouva la plus forte qui fût

jamais sortie de France depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la

portent à vingt mille chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes

de Gênes, de Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne, devaient

suivre les rivages de Catalogne, et seconder les troupes de terre.

Tout promettait un succès facile. D. Pedro se trouvait abandonné de

son allié, le roi de Castille, et de son frère même, le roi de

Majorque[301]. Ses sujets venaient de former une hermandad contre lui.

Il se trouva réduit à quelques Almogavares, avec lesquels il occupait

les positions inattaquables, observant et inquiétant l'ennemi.

[Note 301: Don Jayme. (_Note de l'Éditeur._)]

Elna fit quelque résistance, et tout y fut cruellement massacré.

Gironne résista davantage. Le roi de France, qui avait fait voeu de

la prendre, s'y obstina, et y perdit un temps précieux. Peu à peu le

climat commença à faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres

se mirent dans l'armée. Le découragement augmenta par la défaite (p. 261)

de l'armée navale; l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exerça sur les

prisonniers d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la retraite,

mais tout le monde était malade; les soldats se croyaient poursuivis

par les saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous les passages

étaient occupés.

Les Almogavares, attirés par le butin, croissaient en nombre à vue

d'oeil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses

chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur cette armée

de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan,

mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en

Espagne.

Le nouveau roi, Philippe le Bel, trouva moyen d'armer le roi de

Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint

sa liberté avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de

la maison d'Aragon, se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit

même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,

fils de Charles le Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père

l'avait été. Un traité suivit (1299), d'après lequel le roi Frédéric[302]

devait garder l'île sa vie durant. Mais ses descendants l'ont gardée

pendant plus d'un siècle.

[Note 302: Il est question ici de Frédéric

d'Aragon, frère de don Pedro d'Aragon, et qui

pendant quelque temps avait été vicaire de son

frère en Sicile. (_Note de l'Éditeur._)]

Cette royauté de Naples, si mal acquise, ne fut pas renversée entièrement,

mais du moins mutilée et humiliée. Il y eut quelque réparation (p. 262)

pour les morts. «Le pieux Charles, aujourd'hui régnant (le fils de

Charles d'Anjou), dit un chroniqueur, qui mourut vers l'an 1300, a

construit une église de Carmes sur les tombeaux de Conradin et de ceux

qui périrent avec lui[303].»

[Note 303: Ricobald. Ferrar.]

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 21 / 40 题