Le lendemain matin, à dix heures, les deux frères Finsbury furent
introduits dans la grande et belle pièce qui servait de cabinet
d'audience à leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son
épuisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice,
matériellement, paraissait moins endommagé; mais il était plus vieux de
dix ans que le Maurice qui avait quitté Bournemouth huit jours
auparavant. L'anxiété avait labouré son visage de rides profondes, et sa
chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes.
Trois personnes attendaient les frères Finsbury, assises devant une
table. Au milieu était Michel lui-même: il avait à sa droite Gédéon
Forsyth, à sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vénérable
chevelure d'argent.
--Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'écria Jean.
Maurice se frotta les yeux, plus ébahi qu'il ne l'avait encore été de
tous les cauchemars des jours précédents. Puis, tout à coup, il s'avança
vers son oncle, tout tremblant de fureur.
--Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous
vous êtes évadé!
--Bonjour, Maurice Finsbury! répondit l'oncle Joseph, mais avec plus
d'animosité que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous
paraissez souffrant, mon ami!
--Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez
plutôt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous
voyez, n'a pas eu trop à souffrir de la «secousse» de l'accident; et un
homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en être ravi!
--Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'était
que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a causé
tant de souci et d'alarme, qui m'a tant usé l'esprit, cette chose que
j'ai colportée de mes propres mains, n'ait été que le cadavre d'un
étranger quelconque?
--Oh! si l'idée vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-là!
répondit Michel. Rien ne vous empêche de supposer que le corps ait
appartenu à un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs
fois, un compagnon de _club_, peut-être, peut-être même un client!
Maurice s'affala sur une chaise.
--Hé! gémit-il, j'aurais bien découvert l'erreur, si le baril était venu
jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il allé
chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir?
--A ce propos-là, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de
l'_Hercule_ antique? demanda Michel?
--Ce qu'il en a fait? Il l'a brisé avec un hache-viande! dit Jean. Les
morceaux sont encore chez nous, dans la cave!
--Tout cela n'a aucune importance! se hâta de déclarer Maurice.
L'essentiel, c'est que j'aie retrouvé mon oncle, mon frauduleux tuteur!
Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle
m'appartient! Je réclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est
mort!
--Il est temps que je mette un terme à cette folie, dit Michel, et cela
une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque
vrai: en un certain sens, mon pauvre père est mort, et depuis longtemps
déjà! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espère que, dans
ce sens-là, bien des années se passeront avant qu'il ne meure. Notre
cher oncle Joseph l'a vu, ce matin même. Il vous dira que mon père est
en vie, bien que, hélas! son intelligence se soit à jamais éteinte!
--Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice à ce vieux
raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frémissait
d'une émotion sincère.
--Eh bien! je vous retrouve là, monsieur Maurice Finsbury! s'écria le
Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous êtes montré!
--Quant à la ridicule et fâcheuse servitude où vous avez réduit l'oncle
Joseph, reprit Michel, celle-là aussi a déjà trop duré! J'ai préparé ici
un acte par lequel vous rendez à votre oncle toute sa liberté, et le
dégagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous
voulez bien, y apposer votre signature!
--Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce
de cuirs, et tout cela sans aucun profit en échange! Merci bien!
--Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commença Michel.
--Oh! je sais que je n'ai rien à attendre de vous en faisant appel à vos
sentiments! répondit Maurice. Mais il y a ici un étranger,--que le
diable m'enlève, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est à lui que je
fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Gédéon, voici mon
histoire: j'ai été dépouillé de mon héritage pendant que je n'étais
encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai
eu qu'un rêve, qui était de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel
pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-même que je
n'ai pas toujours été à la hauteur des circonstances. Mais ma situation
n'en est pas moins celle que je vous ai exposée, monsieur! J'ai été
dépouillé de mon héritage! Un enfant orphelin a été dépouillé de 7.800
livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries
de M. Michel ne prévaudront point contre l'équité!
--Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit détail,
qui d'ailleurs ne saurait vous déplaire, car il met en relief vos
capacités d'écrivain!
--Que voulez-vous dire? demanda Maurice.
--Au fait, répondit Michel, j'épargnerai votre modestie! Qu'il me
suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient
d'étudier de fort près un de vos plus récents essais d'écriture
comparée! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami!
Il y eut un long silence.
--J'aurais dû deviner que cet homme venait de votre part! murmura
Maurice.
--Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel.
--Mais dites donc, Michel!--s'écria Jean, avec un de ces généreux élans
qui lui étaient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout
cela? Maurice est à l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y
suivrais-je? Et puis j'ai été volé, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai
été, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et élève de la même école!
--Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous
fier à moi?
--Ma foi, vous avez raison, mon vieux! répondit le Grand Vance. Vous ne
voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi,
Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je
me fâcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui étonnera ta
faible cervelle!
Avec un empressement soudain, et bien inespéré, Maurice se déclara prêt
à signer la renonciation. Un secrétaire de Michel vint apporter les
pièces, les signatures furent dûment apposées, et ainsi Joseph Finsbury,
une fois de plus, se trouva un homme libre.
--Et maintenant, mes amis, écoutez ce que je me propose de faire pour
vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui
vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chèque,
équivalent à tout l'argent déposé en banque au nom de l'oncle Joseph! De
telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous
venez d'achever vos études à l'Institut Commercial. Et, comme vous
m'avez dit vous-même que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez
bientôt songer à prendre femme. Voici, en prévision de cet heureux
événement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai à
vous donner autre chose quand vous aurez fixé la date du mariage! Mais
acceptez, dès maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss!
Et Maurice, devenu écarlate, bondit sur son chèque.
--Je ne comprends rien à la comédie! observa Jean. Tout cela me paraît
trop beau pour être vrai!
--C'est un simple transfert! répondit Michel. Je vous rachète l'oncle
Joseph, voilà tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera à moi;
si c'est mon père qui la gagne, elle sera à moi également: de telle
façon que je n'ai pas trop à me plaindre de la combinaison!
--Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance.
--Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au
personnage muet, vous voyez réunis devant vous tous les criminels que
vous étiez si désireux de retrouver! Tous à l'exception de Pitman,
cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est voué à la
régénération artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un
scrupule de le déranger, à une heure où je le sais particulièrement
occupé. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrêter dans son
pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant
au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le
spectacle n'ait rien de séduisant. A vous de décider ce que vous allez
faire de nous!
--Rien du tout, monsieur Finsbury! répondit Gédéon. Je crois avoir
compris que c'est ce monsieur--et il désignait Maurice,--qui a été,
comme nous disons dans notre jargon, le _fons et origo_ de toute
l'aventure; mais, à ce que je crois avoir compris aussi, il a déjà été
largement payé. Et puis, pour vous parler en toute franchise, je ne vois
pas ce que quelqu'un aurait à gagner à un scandale public. Moi, pour ma
part, je ne pourrais qu'y perdre. Et je ne saurais au contraire trop
bénir une aventure qui m'a valu le bonheur de faire votre connaissance!
Déjà vous avez eu la bonté de m'envoyer deux clients...
Michel rougit.
--C'était le moins que je pouvais faire pour m'excuser de certain
dérangement qui vous est venu un peu par mon fait! murmura-t-il. Mais il
y a encore quelque chose qu'il faut que je vous dise! Je ne voudrais pas
que vous eussiez trop mauvaise opinion de mon pauvre Pitman, qui est
certainement la personne la plus inoffensive du monde. Ne pourriez-vous
pas venir, ce soir même, dîner en sa compagnie? Au restaurant Verrey,
par exemple, vers sept heures. Qu'en dites-vous?
--J'avais promis de dîner chez un de mes oncles, avec une amie! répondit
Gédéon. Mais je demanderai à en être dispensé pour ce soir... Et
maintenant, cher monsieur Finsbury, un dernier point que je tiens à
soumettre à votre décision: est-ce que, vraiment, nous ne pouvons rien
pour le pauvre diable qui a emporté le piano? Le souvenir de cet
infortuné me poursuit comme un remords!
--Hélas! nous ne pouvons que le plaindre! répondit Michel.