Je n'essaierai pas de décrire l'état d'esprit où se trouvait Maurice en
sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs était, par
nature, modeste; jamais il ne s'était fait une idée exagérée de sa
valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacité
à écrire un livre, à jouer du violon, à divertir une société de choix
par des tours de passe-passe, en un mot, à exécuter aucun de ces actes
remarquables que l'on a coutume de considérer comme le privilège du
génie. Il savait, il admettait, que son rôle en ce monde, fût tout
prosaïque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu'à ces
derniers jours,--que ses aptitudes étaient à la hauteur des exigences de
sa vie. Or, voici que, décidément, il avait à s'avouer vaincu! La vie
avait décidément le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo,
le pauvre garçon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer
chez lui! De même que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice
n'aspirait plus qu'à refermer sur lui la porte de la maison de John
Street; la solitude et le calme, ah! de toute son âme il y aspirait.
Les ombres du soir commençaient à tomber quand il arriva enfin en vue de
ce lieu de refuge. Et la première chose qui s'offrit à ses yeux, en
approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa
maison, et occupé tantôt à tirer le cordon de la sonnette, tantôt à
lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son
vêtement déchiré et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux
chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitôt: c'était son frère Jean.
Le premier mouvement du frère aîné fut, naturellement, pour se retourner
et prendre la fuite. Mais le désespoir l'avait anéanti au point de le
rendre indifférent désormais aux pires catastrophes. «Bah! se dit-il,
qu'importe!» Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit
silencieusement les marches du perron.
Jean se retourna. Son visage de fantôme portait un extraordinaire
mélange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le
chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux.
--Ouvre cette porte! dit-il, en s'écartant.
--C'est ce que je fais! répondit Maurice, pendant que, intérieurement,
il se disait: «Tout est fini! Il respire le meurtre!»
Les deux frères se trouvaient à présent dans le vestibule de la maison,
dont la porte venait de se refermer derrière eux. Tout à coup, Jean
saisit Maurice par les épaules et le secoua comme un chien terrier
secoue un rat.
--Sale bête! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule!
Et il se remit à le secouer, et avec tant de force que les dents de
Maurice claquèrent, et que sa tête se cogna au mur.
--Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de
bien ni à moi ni à toi.
--Ferme ta boîte! répondit Jean. C'est à ton tour d'écouter!
Puis il pénétra dans la salle à manger, s'affaissa dans un fauteuil, et,
ôtant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son
pied, comme pour le réchauffer.
--Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dîner?
--Rien, Jeannot! dit Maurice.
--Rien? Qu'entends-tu par là? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me
monter le coup, hein!
--Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai
rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même,
aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé.
--Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme
de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à
toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est
fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de
dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de
bagues à cachets, et va la vendre!
--Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche!
--Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet.
--Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné.
--Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison?
Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à
dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es
pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de
premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la
police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis,
Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de
filer!
L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi
se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il
trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade.
--Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix
la plus caressante.
--Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle
toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde
à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas
me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici
la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert!
Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange!
La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle
lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte
soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux
tomates, un rôti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un
morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais,
comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix».
--Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à
table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener
ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du _benedicite_, dont il avait
depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais
aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours
que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me
mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la
table et moi, et me servir!
--Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice.
--Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha!
mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as
perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion
britannique!
Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux
et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions
proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée.
--Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon
filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet
de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de
rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici?
--Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice.
--Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai
fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié
tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice
Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me
suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne
sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé
que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai
demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de
l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une
ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il
a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me
réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier
de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné
une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le
dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une
vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un
sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de
manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un
excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser
un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en
prison... Et maintenant, apporte le rôti!
--Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean?
--A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du
_Lisez-moi!_ et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il
fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à
crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance,
de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà
qu'on s'est mis à parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y
avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge
m'a demandé de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand
je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord
pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir
tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont
achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le
jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier...
--Notre propriétaire? demanda Maurice.
--Lui-même! dit Jean. Il s'est amené ce matin, le nez en l'air, et le
voilà qui veut savoir où a passé le baril à eau, et ce que sont devenues
les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je
lui dire d'autre? Mais alors le voilà qui me dit que nous avons mis en
gage des objets qui n'étaient pas à nous, et qu'il allait nous faire
notre affaire! Ma foi, je m'en suis payé une bien bonne! Je me suis
rappelé qu'il était sourd comme un pot, et je me suis mis à lui débiter
un tas d'injures, mais très poliment, et si bas qu'il n'était pas fichu
d'entendre un seul mot. «Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--Hé! je
le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille
bête, vieux porc, vieux cornard! que je lui réponds avec mon plus
gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je
n'en mènerais pas large, si tu ne l'étais pas, idiot, excrément! que je
murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il
me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le
commissaire de police pourra vous entendre!» Et, là-dessus, il s'en va,
tout furieux. Il s'en va d'un côté; moi, je file de l'autre. Je lui ai
laissé, pour se dédommager, la lampe à esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le
journal de l'Armée du Salut, et cet autre périodique que tu m'as envoyé!
Et, à ce propos, il faut que tu aies été ivre-mort pour m'envoyer une
affaire comme celle-là! On n'y parlait que de poésie, du globe céleste!
Et des tartines, dix colonnes à la fois! Dis donc, c'est le moniteur des
asiles d'aliénés que tu m'as envoyé là! L'_Attanium_, je me rappelle le
titre! Dieu puissant, quel canard!
--Tu veux dire: l'_Athenæum_! rectifia Maurice.
--Hé! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve
vraiment épatant, de m'avoir envoyé ça! Ça ne fait rien, mon vieux, je
commence à me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un
verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au
fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une côtelette tout
entière, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voilà un homme qui me
plaît! Il est bien capable de lire ton _Attanæum_, lui aussi: mais au
moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant,
il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dégoûté chez toi!
Mais, dis donc, je ne te pose même pas la question, parce que j'ai
deviné tout de suite ce qui en était. Ta combinaison? Ratée à fond,
hein?
--Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant.
--Michel? Qu'a-t-il à voir là-dedans?
--C'est lui qui a perdu le corps, voilà ce qu'il a eu à y voir! répondit
Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant
de déclarer le décès!
--Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas déclarer
le décès?
--Oh! nous n'en sommes plus là! dit son frère. Il ne s'agit plus de
sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de
sauver les vêtements que nous avons sur le dos, Jeannot!
--Ralentis un peu la musique! dit Jean, et étale ton histoire depuis le
commencement!
Et Maurice fit comme l'ordonnait son frère.
--Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'écria le Grand Vance, quand
il eut entendu le triste récit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque
chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas être dépouillé de la part qui
me revient!
--Ah! par exemple, j'aimerais bien à connaître ce que tu comptes faire!
dit Maurice.
--Je vais vous le dire, monsieur! répliqua Jean, du ton le plus décidé.
Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier
avoué de Londres, et, après cela, que tu boives un bouillon ou non, je
m'en ficherai comme des choses de la lune!
--Mais pourtant, Jean, nous sommes à bord du même bateau! murmura
Maurice.
--A bord du même bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai
commis un faux en écritures, moi? Est-ce que j'ai cherché à dissimuler
la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insérer des
annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques,
d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai détruit des
statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vérité, j'aime votre aplomb,
Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confié la
direction de mes affaires; maintenant je vais les confier à Michel.
Michel, au reste, est un garçon qui m'a toujours plu. Et j'ai hâte de
voir enfin un peu clair dans ma situation!
En cet instant, les deux frères furent interrompus par un coup de
sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reçut,
des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse était de la
main de Michel. La lettre était rédigée comme suit:
_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas où le présent avis lui tomberait
sous les yeux, est informé qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux
pour lui_, demain matin lundi, à dix heures, dans mes bureaux, 42,
Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY.
Docilement, Maurice, dès qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit à
son frère.
--Ah! voilà une façon qui me plaît pour écrire un billet! s'écria Jean.
Personne autre que Michel n'aurait jamais pu écrire ça!
Et Maurice, dans sa dépression, n'osa pas même protester de ses droits
d'auteur.