LES TRIBULATIONS DE MAURICE

(_Seconde partie_)

Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve

et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain

jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets

que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une oeuvre

d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de

ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus

secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le

spectacle d'un coeur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité.

Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le

repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une

éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un

seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans

s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de

n'avoir pas travaillé en vain!

Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du

profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains

tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge

brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que

ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il

se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra

mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un

exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui.

Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces

anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de

Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une

trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais

donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que

chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un

roman-feuilleton!

Anxiété nº 1: _Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman._ C'était

désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à

l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant

soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la

moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique

contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les

moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette

série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre

image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait

eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe

de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans

un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie

de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que

Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de

folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres

pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme

aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix

diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il

fera ensuite? Il te fera chanter!»

Anxiété nº 2: _La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il

mort?_ Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les

espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait

essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il

gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était

mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme

de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter

que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins

encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un

homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien

l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles,

terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,--ajoutait

Maurice, pour se rassurer;--mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le

malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de

même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman,

j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré,

sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon

complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et

qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il

n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice

n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus

le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les

rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul

criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce

point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce

rôle-là!» reprit-il, songeusement.

Anxiété nº 3: _Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant._

Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de

moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que

pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au

moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de

cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en

l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment

aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en

explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un

shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la

situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa

main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit

avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à

se débrouiller tout seul! «Oui, mais--reprenait alors la voix

diabolique--comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois

moins stupide qu'il l'est?»

Anxiété nº 4: _La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite!

Moeurs londoniennes._ Sur ce point particulier, Maurice était sans

nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et

cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de

retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait

le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté

du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à

contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne

pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait

enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux

moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne

manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1º Où

est M. Joseph Finsbury? 2º Que signifiait certaine visite à la banque?

Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était

impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il

n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement--eh!

oui!--aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette

éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir.

Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition

totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes

étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un

neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans

pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire!

«Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me

considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le

code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de

la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un

parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû!

Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!»

C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice

descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours

encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut

l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait!

«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il

amèrement, et il déchira l'enveloppe.

«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je

suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à

l'oeil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai

pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette,

entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait

assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si

seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux

Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon

affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le

procurer à l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J.

FINSBURY.»

«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que

veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un

coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la

galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le

reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins

il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou,

impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!»

Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal!

Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que

ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?»

Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable,

et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se

dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non

plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans

argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une

distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en

arriva à concevoir la nécessité d'un compromis.

«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne

peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour

lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ Ça le remontera, et puis on lui

fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose

par la poste!»

En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et

expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel

(dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenæum_, la _Vie

chrétienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva

pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un

baume sur la conscience.

Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en

arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les

commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne

cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à

Maurice,--qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose

comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sangloté de bonheur,

comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant

de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en

broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des

employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et

pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur

d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant:

«Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon,

avoir du bon!»

C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson,

un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier

inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin,

et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais.

--Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai à vous prévenir

d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à

court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que

c'est... et... en un mot...

--Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la

première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le

temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois

pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!

--Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé

tenter! J'ai cédé ma créance!

--Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne

pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!

--Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces!

murmura Rogerson.

--Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose

comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est

l'acheteur?

--Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss!

«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait

bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel

intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix

justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir.

Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de

devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être

présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi?

Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère

de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!»

gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on

vint lui annoncer la visite de M. Moss.

M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et

une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom

d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en

question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit

client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à

fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans

soixante jours...

--Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a

bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme

celui-là?

M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les

ordres de son client.

--Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est

contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le

cas où je refuserais?

--J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef

de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement

insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul

avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi!

--Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit

Maurice.

--En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué.

Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah!

Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais

fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute

s'arranger à l'amiable!

Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un

chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante

jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle

sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un

journal.

--Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il.

Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street!

Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes

entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le

départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous.

Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer

d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à

Bloomsbury.

«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de

s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire

durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon

oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à

Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de

mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec

le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices,

cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa

clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!»

La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle,

Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au

total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure

après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la

signature de l'oncle Joseph.

--Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et

maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas

présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de

prendre bien garde!

Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice.

--Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que

voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi

aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie?

--Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu,

avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On

m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort!

--Le nom de votre client? demanda Maurice.

--Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret!

répondit M. Moss.

Maurice se pencha sur lui.

--Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix

étranglée.

--Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire

davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je

vais vous souhaiter une bonne journée!

«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la

minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son

cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il

s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de

l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de

retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument

sans le sou, comme les ouvriers sans travail!»

Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger.

Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que

fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta

stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se

dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose

de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au _Times_, pour

signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une

révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de

suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis

longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout

de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent

Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a

des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents

livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui

lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui

raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce

Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un

résultat!»

Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main

sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen.

Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible

d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un

rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury,

dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de

cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et

n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le

rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi.

Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une

sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune

des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en

bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme

d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs,

l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant:

Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je

n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme

celle-là!» se disait-il.

Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un

lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et

ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire

battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le

rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de

ses coupables secrets!

Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse

d'une annonce:

AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le

présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose

d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures

de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare

de Waterloo.

Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de

littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il.

_Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-être pas d'une

exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme,

on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une

annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de

pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les

frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos

fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore

quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?»

Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à

cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non,

non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne

dépareillerai ma série! Plutôt voler!»

Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités

rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un

éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme

ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages,

avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.

Le mort vivant · 第 36 / 45 题