OÙ LE GRAND ERARD APPARAÎT (IRRÉVOCABLEMENT) POUR LA DERNIÈRE FOIS

On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais,

pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple

aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument

que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce

mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le _sifflet d'un

sou_. Le jeune pâtre des bruyères,--déjà musical au temps de nos plus

anciens poètes,--réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son

flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant

pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les _Grenadiers anglais_ ou

_Cerise mûre_. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du

joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il

n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre

est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes

trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du

flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable _Cerise

mûre_.

Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un

instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de

mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou»,

tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces

instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet

d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point

de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans

quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille

humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de

nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de

chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se

dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit

parvenu à la pleine maîtrise.

D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain

soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de

Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme

d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait

assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait

derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans

avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher,

transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations

journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un

flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement

d'extraire l'aimable mélodie du _Garçon de charrue_. Et vraiment, pour

un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant

aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin

voici le débutant du flageolet!»

Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé

chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour

la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de

confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul.

--Bravo! s'écria une voix virile, du rebord de la route. Voilà qui fait

du bien à entendre! Peut-être seulement encore un peu de rudesse, au

refrain!--suggéra la voix, sur un ton connaisseur.--Allons, encore une

fois!

Du fond de son humiliation, Harker considéra l'homme qui venait de

parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'années, hâlé de

soleil, rasé, et qui escortait la carriole avec une démarche toute

militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vêtements

étaient en très mauvais état: mais il paraissait propre et plein de

dignité.

--Je ne suis qu'un pauvre commençant, murmura le pauvre Harker, je ne

croyais pas que quelqu'un m'entendît!

--Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-être

un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-même vous

aider un peu! faites-moi une place à côté de vous!

Dès l'instant suivant, l'homme à l'allure militaire était assis sur le

siège, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument,

en mouilla l'embouchure, à la manière des artistes éprouvés, parut

attendre l'inspiration d'en haut, et se lança enfin dans _la Fille que

j'ai laissée derrière moi_. Son exécution manquait peut-être un peu de

finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette aérienne douceur

qui, entre certaines mains, fait de lui le digne équivalent des oiseaux

des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il

était sans rival. Et Harker l'écoutait de toutes ses oreilles. _La Fille

que j'ai laissée derrière moi_, d'abord, le pénétra de désespoir, en lui

donnant conscience de sa propre infériorité. Mais _le Plaisir du

soldat_, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'à

l'enthousiasme le plus généreux.

--A votre tour! lui dit l'homme à l'allure militaire, en lui offrant le

flageolet.

--Oh! non, pas après vous! s'écria Harker. Vous êtes un artiste!

--Pas du tout! répondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout

comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manière à moi

de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je préfère la

vôtre à la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commencé quand je n'étais

encore qu'un gamin, avant de me former le goût! Allons, jouez-nous

encore cet air! Comment donc cela est-il?...

Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler _le Garçon de

charrue_.

Un timide espoir (et d'ailleurs insensé) jaillit dans la poitrine de

Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment «quelque chose» dans son

jeu? Le fait est que lui-même, parfois, avait eu l'impression d'une

certaine richesse poétique, dans les sons qu'il émettait. Serait-il, par

hasard, un génie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu

continuait vainement à tâtonner, sans pouvoir retrouver l'air du _Garçon

de charrue_.

--Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout à fait ça! Tenez,

voici comment ça commence!... Oh! rien que pour vous montrer!

Et il prit le flageolet entre ses lèvres. Il joua l'air tout entier,

puis une seconde fois, puis une troisième; son compagnon essaya de

nouveau de le jouer, et échoua de nouveau. Et quand Harker comprit que

lui, le timide débutant, était en train de donner une véritable leçon à

ce flûtiste expérimenté, et que ce flûtiste, son élève, ne parvenait

toujours pas à l'égaler, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux

s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,--à moins que

le lecteur ne soit lui-même un flûtiste amateur,--comment pourrai-je lui

faire entendre le degré d'idiote vanité où atteignit le malheureux

garçon? Mais, au reste, un seul fait suffira à dépeindre la situation:

désormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna à écouter,

et à approuver.

Tout en écoutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de

prudence militaire qui consiste à regarder toujours devant et derrière

soi. Il regardait derrière lui, et comptait la valeur des colis divers

que contenait la carriole, s'efforçant de deviner le contenu des

nombreux paquets entourés de papier gris, de l'importante corbeille, de

la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement

emballé dans sa caisse toute neuve, pourrait être en somme une assez

bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une

difficulté considérable à l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui,

et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique

tout entouré de roses. «Ma foi, je vais toujours essayer le coup!»

conclut-il. Et, aussitôt, il proposa un verre d'eau-de-vie.

--C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker.

--Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis!

Je suis le sergent Brand, de l'armée coloniale. Cela vous suffira pour

savoir si je suis ou non un buveur!

Peut-être la révélation du sergent Brand n'était-elle pas aussi

significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme

celle-là que le choeur des tragédies grecques aurait pu intervenir avec

avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous

expliquait que très insuffisamment ce qu'un sergent de l'armée coloniale

avait à faire, le soir, vêtu de haillons, sur une route de village.

Personne mieux que ce choeur ne nous aurait donné à entendre que,

suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renoncé

depuis quelque temps déjà à la grande oeuvre de la défense nationale,

et, suivant toute vraisemblance, devait, à présent, se livrer à

l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il

n'y avait point de choeur grec présent en ce lieu; et le guerrier, sans

autres explications autobiographiques, se contenta d'établir que

c'étaient deux choses très différentes, de s'enivrer régulièrement et de

trinquer avec un ami.

Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand présenta à son nouvel ami, M.

Harker, un grand nombre d'ingénieux mélanges destinés à empêcher

l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces

mélanges était indispensable, au régiment, car, sans eux, pas un seul

officier ne serait dans un état de sobriété suffisante pour assister,

par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces

mélanges se trouvait être de combiner une pinte d'ale doux avec quatre

sous de gin authentique. J'espère que, même dans le civil, mon lecteur

saura tirer profit de cette recette, pour lui-même, ou pour un ami: car

l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une

révolution. Le brave garçon eut à être hissé sur son siège, où il

déploya dès lors une disposition d'esprit entièrement partagée entre le

rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement

amené à prendre les rênes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur

poétique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier

pour les beautés les plus solitaires du paysage anglais: car, après que

la carriole eût voyagé pendant quelque temps sous sa direction, sans

cesse les chemins qu'elle suivait étaient plus déserts, plus ombreux,

plus éloignés des routes passantes.

Au reste, pour vous donner une idée des méandres que suivit la carriole,

sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan

topographique du comté de Middlesex, et ce genre de plan est

malheureusement bien coûteux à reproduire. Qu'il vous suffise donc

d'apprendre que, peu de temps après la tombée de la nuit, la carriole

s'arrêta au milieu d'un bois, et que, là, avec une tendre sollicitude,

le sergent souleva d'entre les paquets, et déposa sur un tas de feuilles

sèches, la forme inanimée du jeune Harker.

«Et si tu te réveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent,

il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!»

De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce

qu'elles contenaient, c'est-à-dire, surtout, une somme de dix-sept

shillings et huit pence. Après quoi, remontant sur le siège, il remit le

cheval en marche. «Si seulement je savais un peu où je suis, ce serait

une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!»

Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui,

les lumières d'un yacht brillaient gaiement; et tout près de lui, si

près qu'il ne pouvait songer à n'en être pas vu, trois personnes, une

dame et deux messieurs, allaient délibérément à sa rencontre. Le sergent

hésita une seconde: puis, se fiant à l'obscurité, il s'avança. Alors un

des deux hommes, qui était de l'apparence la plus imposante, s'avança au

milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manière de

signal.

--Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontré la voiture

d'un camionneur?

Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un

certain embarras.

--La voiture d'un camionneur? répéta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi,

non, monsieur!

--Ah! fit l'imposant gentleman, en s'écartant pour laisser passer le

sergent. La dame et le second des deux hommes se penchèrent en avant, et

parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosité.

«Je me demande ce que diable ils peuvent avoir?» songea le sergent

Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrètement une

fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la

route, avec tout l'air d'une active délibération. Aussi ne

s'étonnera-t-on pas que, parmi les grognements articulés qui sortirent

alors de la bouche du camionneur improvisé, le mot «police» ait figuré

au premier plan. Et Brand fouettait sa bête, et celle-ci, galopant de

son mieux (ce qui n'était encore qu'un galop très relatif), courait dans

la direction de Great Hamerham. Peu à peu, le bruit des sabots et le

grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio

debout sur la berge.

--C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'écriait le plus

mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture!

--Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille.

--C'est certainement la même voiture! reprenait le jeune homme. Et ce

qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le même cocher!

--Ce doit être le même cocher, Gid! déclarait l'autre homme.

--Mais alors, demandait Gédéon, pourquoi s'est-il sauvé?

--Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggérait le vieux

radical.

--Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un fléau! disait

Gédéon. En vérité, ceci dépasse la raison humaine!

--Je vais vous dire quoi! s'écria enfin la jeune fille. Nous allons

courir et--comment appelle-t-on ça dans les romans?--suivre sa piste! ou

plutôt nous allons aller dans le sens d'où il est venu! Il doit y avoir

là quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner!

--Oui, très bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drôlerie de la

chose! dit Gédéon.

La «drôlerie de la chose» consistait sans doute, pour lui, en ce que

cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine.

Quant à l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment

moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les ténèbres,

sur une route déserte, entre un mur, d'un côté, et un fossé, de l'autre,

le président du Radical Club donna le signal du repos.

--Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il.

Mais alors, quand eut cessé le bruit de leurs pas, un autre bruit

parvint à leurs oreilles. Il sortait de l'intérieur du bois,

mystérieusement.

--Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Julia.

--Je n'en ai aucune idée! dit Gédéon, en faisant mine de vouloir entrer

dans le bois.

Le radical brandit sa canne, à la façon d'une épée.

--Gédéon! commença-t-il, mon cher Gédéon...

--Oh! monsieur Forsyth, par pitié, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne

savez pas ce que cela peut être! J'ai si peur pour vous!

--Quand ce serait le diable lui-même, répondit Gédéon en se dégageant,

je veux aller voir ce qui en est!

--Pas de précipitation, Gédéon! criait l'oncle.

L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui était effectivement d'un

caractère monstrueux. On y trouvait mélangées les voix caractéristiques

de la vache, de la sirène de bateau, et du moustique, mais tout cela

combiné de la façon la moins naturelle. Une masse noire, non sans

quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres.

--C'est un homme, dit Gédéon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et

ronfle! Holà! ajouta-t-il un instant après, il ne veut pas se réveiller!

Gédéon frotta une allumette, et, à sa lueur, il reconnut la tête rousse

du charretier qui s'était engagé à lui amener le piano.

--Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence à

entrevoir ce qui se sera passé!

Et il exposa à ses deux compagnons, qui maintenant s'étaient enhardis à

le rejoindre, son hypothèse sur la façon dont le charretier avait été

conduit à se séparer de sa carriole.

--L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et

administrons-lui la correction qu'il mérite!

--Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gédéon. Nous n'avons pas à

désirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois

à ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la

plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher

oncle Edouard, il me semble, en vérité, que me voici délivré!

--Délivré de quoi? demanda le radical.

--Mais de toute l'affaire! s'écria Gédéon. Cet homme a été assez fou

pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il

espère en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains

sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Félicitez-moi,

oncle Edouard!... Julia, ma chère Julia, je...

--Gédéon! Gédéon! fit l'oncle.

--Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier

bientôt! dit Gédéon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-même,

tout à l'heure, dans le pavillon!

--Moi? demanda l'oncle, très surpris, je suis bien sûr de n'avoir dit

rien de pareil!

--Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel à son coeur!

s'écriait Gédéon en s'adressant à Julia. Il n'a pas son pareil au monde

quand il laisse parler son coeur!

--Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gédéon est un si brave

garçon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera!

Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent!

ajouta-t-elle.

--L'oncle Edouard en a pour deux, ma chère demoiselle, comme ce jeune

coquin vous le disait tout à l'heure! répondit le radical. Et je ne puis

pas oublier que vous avez été honteusement dépossédée de votre fortune!

Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle

Edouard!... Quant à vous, misérable--reprit-il lorsque cette cérémonie

eut été dûment accomplie--cette charmante jeune dame est à vous, et

c'est à coup sûr beaucoup plus que vous ne méritez! Mais maintenant,

retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons à

Londres!

--Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de

Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se

réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve!

--Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un

réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra

qu'il a été trop malin!

--Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon coeur

saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis

délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la

mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de

mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté

angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa

carriole, c'est de tout mon coeur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne

en aide!»

--Amen! répondit l'oncle Edouard.

Le mort vivant · 第 34 / 45 题