«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail
de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et
d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace,
à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Dédié
à..._ voyons!... _Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux
serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de
musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie
n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la
clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bémols!»
Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à
mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier
réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez
un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non
plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la
feuille commencée.
«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la
personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de
nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de
papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré.
«C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se
dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!»
Et de nouveau il trima sur sa tâche.
Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout
entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de
long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se
réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont
indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je
sorte de cette caverne!»
Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de
la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas
plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se
balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par
des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe.
Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de
stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle:
Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux
détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail,
c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc
se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le
drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain.
«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon.
Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit,
et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat
était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia
Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait
dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers
l'endroit où il se trouvait.
«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa
chaise.
--Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut
comme étant celle de son propriétaire.
--Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui
êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier,
de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon!
Le coeur de Gédéon bondit d'épouvante.
--Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire
à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon
est loué!
--Loué? s'écria Julia.
--Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me
demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire?
--Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment
est-il?
Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le
pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro.
--C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins
voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra!
--Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux.
Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre
improviser! Comment s'appelle-t-il?
--Jimson! dit l'homme.
--Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire.
Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de
beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine
les nomme baronets.
--Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia.
--Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra
s'appelle... attendez donc... une espèce de thé!
--Une _Espèce de Thé_! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour
un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!--Et Gédéon
entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut
absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr
qu'il doit être bien intéressant!
--Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à
Haverham!
--Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon
après-midi!
--Et à vous pareillement, mademoiselle!
Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus
harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue
d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités
s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier
la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour
lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui
l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette
jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle
n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut!
Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle
se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable
créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet
d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une
jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à
toi, coeur viril!»
Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitôt, le
décida à se cacher derrière la porte. Miss Hazeltine, sans se préoccuper
de la défense du propriétaire, venait de grimper à bord de son pavillon.
Son projet d'aquarelle lui tenait au coeur; et comme, à en juger par le
silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'était pas encore
arrivé, elle résolut de profiter de l'occasion pour achever l'oeuvre
d'art commencée la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son
album et sa boîte de couleurs, et bientôt Gédéon l'entendit chantant sur
son travail. De temps à autre, seulement, sa chanson s'interrompait.
C'était quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mémoire, quelqu'une de
ces aimables petites recettes qui servent à la pratique du jeu de
l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car
on m'a dit que les jeunes fille d'à présent se sont émancipées de ces
recettes où dix générations de leurs mères et grand'mères s'étaient
fidèlement soumises; mais Julia, qui probablement avait étudié sous
Pitman, était encore de la vieille école.
Gédéon, pendant tout ce temps, se tenait derrière la porte, craignant de
bouger, craignant de respirer, craignant de penser à ce qui allait
suivre. Chaque minute de son incarcération lui valait un surcroît
d'ennuis et de détresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que
cette phase spéciale de sa vie ne pouvait pas durer éternellement; et il
se disait que, quoi qu'il dût lui arriver ensuite (fût-ce le bagne!
ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irréflexion), il ne
pourrait manquer de s'en trouver soulagé. Il se rappela que, au collège,
de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre
l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya
de se distraire en additionnant indéfiniment le chiffre deux à tous les
chiffres formés par des additions antérieures.
Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,--Gédéon procédant
résolument à ses additions, Julia déposant vigoureusement sur son album
des couleurs qui gémissaient de se trouver réunies,--lorsque la
Providence envoya dans leurs eaux un paquebot à vapeur qui, en
soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait
et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-même, ce vieux
bateau depuis longtemps accoutumé au repos, retrouva soudain son humeur
voyageuse d'autrefois, et se mit à exécuter un petit tangage. Puis le
paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gédéon, tout à coup,
entendit un cri poussé par Julia. Regardant par la fenêtre, il vit la
jeune fille debout sur le balcon, occupée à suivre des yeux son canot,
qui, entraîné par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois
dire que l'avocat, en cette occasion, déploya une promptitude d'esprit
digne de son héros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pensée, il
prévit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se
jeta à terre, et se cacha sous la table.
Julia, de son côté, ne se rendait pas entièrement compte de la gravité
de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle
n'était pas sans inquiétude au sujet de sa prochaine entrevue avec M.
Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car
elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la
berge.
Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon
ouverte, et la planche ôtée. D'où elle conclut avec certitude que Jimson
devait être arrivé, et, par conséquent, se trouvait dans le pavillon. Ce
Jimson devait être un homme bien timide, pour avoir souffert une telle
invasion de sa résidence sans faire aucun signe: et cette pensée releva
le courage de Julia, car, à présent, la jeune fille était forcée de
recourir à l'assistance du musicien, la planche étant trop lourde pour
ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle
frappa de nouveau.
--Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! _Il faut_ que
vous veniez, tôt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre
aide! Allons, ne soyez pas si agaçant! Venez, je vous en prie!
Mais toujours pas de réponse.
«S'il est là, il faut qu'il soit fou!» se dit-elle avec un petit
frisson. Mais elle songea ensuite qu'il était peut-être allé se promener
en bateau, comme elle avait fait elle-même. En ce cas, forcée qu'elle
était à attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi,
sans autre réflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que,
sous la table où il gisait dans la poussière, Gédéon sentit que son
coeur s'arrêtait de battre.
En premier lieu, Julia aperçut les restes du déjeuner de Jimson. «Du
pâté, des fruits, des gâteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles
choses! Je suis sûre que c'est un homme délicieux. Je me demande s'il a
aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que
cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce
prénom de Gédéon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa
musique, aussi! c'est charmant! _Orange Pekoe_, c'était donc cela que le
vieux bonhomme appelait une _espèce de thé_!» Et Gédéon entendit un
petit rire. «_Adagio molto expressivo, siempre legato_,» lut-elle
ensuite (car j'ai oublié de vous dire que Gédéon était très suffisamment
outillé pour toute la partie littéraire du métier de compositeur).
«Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'écrire
que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille où il y en a
davantage! _Andante patetico._» Et elle commença à examiner la musique.
«Mon Dieu, se dit-elle, cela doit être terriblement moderne, avec tous
ces bémols! Voyons un peu l'air? C'est étrange, mais il me semble le
connaître!» Elle commença à le fredonner, et, tout à coup, éclata de
rire. «Mais c'est _Tommy, dérange-toi donc pour ton oncle_!»
s'écria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'âme de Gédéon. «Et
_Andante patetico_, et sept bémols! cet homme doit être un simple
imposteur!»
Au même instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et
bizarre, comme celui que ferait une poule qui éternuerait; et cet
éternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'était
heurté à la table; et le choc lui-même fut suivi d'un sourd grognement.
Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrivée là, elle se retourna,
résignée à braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les
bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait à une série
indéfinie d'éternuements: et voilà tout!
«Certes, songea Julia, c'est là une conduite bien étrange! Ce Jimson ne
peut pas être un homme du monde!»
Le premier éternuement du jeune avocat avait troublé, dans leur ancien
repos, les innombrables grains de poussière qui sommeillaient sous la
table: à présent, un fort accès de toux avait succédé aux éternuements.
Julia commençait à éprouver une certaine compassion.
--Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en
s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps
sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien.
Le maëstro ne répondit que par une toux désolante. Mais, dès l'instant
suivant, l'intrépide jeune fille était à genoux devant la table, et les
deux visages se trouvaient face à face.
--Dieu puissant! s'écria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M.
Forsyth qui est devenu fou!
--Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dégageant misérablement
de sa cachette. Bien chère miss Hazeltine, je vous jure, à deux genoux,
que je ne suis pas fou!
--Vous êtes fou! s'écria-t-elle, toute haletante.
--Je sais, dit-il, que, pour un oeil superficiel, ma conduite peut
sembler singulière!
--Si vous n'êtes pas fou, votre conduite était monstrueuse, s'écria la
jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le
moins du monde de mes tourments!
--Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gédéon.
--C'était une conduite abominable! insista Julia.
--Je sais qu'elle doit avoir ébranlé votre estime pour moi! répondit
l'avocat. Mais, chère miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre
jusqu'au bout! Ma manière d'agir, pour étrange qu'elle paraisse, n'est
cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas
et ne puis pas continuer à exister sans... sans l'estime d'une personne
que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens
bien, mais je répète mon expression: sans l'estime de la seule personne
que j'admire!
Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine.
--Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous
asseoir sur le balcon... Là! Et maintenant, reprit-elle en s'installant,
parlez! Je veux tout savoir!
Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant
elle avec une mine toute décontenancée, la folle enfant éclata de rire.
Son rire était une chose bien faite pour ravir le coeur d'un amoureux:
il sonnait légèrement, sur la rivière, comme un chant d'oiseau, répété
plus loin par les échos du rivage. Et cependant il y avait une créature
que ce rire n'égayait pas: cette créature était l'infortuné admirateur
de la jeune fille.
--Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuyée, Dieu sait que je vous parle
sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien
de la légèreté!
Julia ouvrit sur lui de grands yeux.
--Je ne puis retirer le mot! dit-il. Déjà vous m'avez fait une peine
atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantôt, avec le vieux
pêcheur. Vous faisiez voir une curiosité au sujet de Jimson...
--Mais Jimson se trouve être vous-même! objecta Julia.
--Admettons cela! s'écria l'avocat; mais, tout à l'heure, vous ne le
saviez pas! Qu'était pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous
intéresser? Miss Hazeltine, vous m'avez déchiré le coeur!
--Oh! par exemple, ceci est trop fort! répliqua sévèrement Julia. Quoi?
Après vous être conduit de la façon la plus extraordinaire, vous
prétendez être capable de m'expliquer votre conduite, et voilà que, au
lieu de l'expliquer, vous vous mettez à m'insulter!
--C'est juste! répondit le pauvre Gédéon. Je... Je vais tout vous
confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser.
Et, s'asseyant près d'elle sur le banc, il étala devant elle sa
misérable histoire.
--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle quand il eut fini, je regrette si
fort mon rire de tout à l'heure! Vous étiez bien drôle, c'est certain;
mais je vous assure que je regrette d'avoir ri!
Et elle lui tendit sa main, que Gédéon garda dans la sienne.
--Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi?
demanda-t-il tendrement.
--Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misères? Non, certes,
monsieur, non! s'écria-t-elle.--Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle
tendit vers lui son autre main, dont il s'empara également.--Vous pouvez
compter sur moi! ajouta-t-elle.
--Vraiment? fit Gédéon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que
l'instant n'est peut-être pas très bien choisi pour parler de tout cela!
Mais je n'ai aucun ami...
--Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps
pour vous de me rendre mes mains?
--_La ci darem la mano!_ répondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute
encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il.
--Je croyais que c'était une mauvaise note, pour un jeune homme, de
n'avoir pas d'amis! observa Julia.
--Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'écria Gédéon. Ce n'était pas cela
que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh!
Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous êtes!
--Monsieur Forsyth!...
--Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'écria le jeune homme. Appelez-moi
Gédéon!
--Oh! jamais cela! laissa échapper Julia. Et puis il y a si peu de temps
encore que nous nous connaissons!
--Mais pas du tout! protesta Gédéon. Il y a très longtemps que nous nous
sommes rencontrés à Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai
oubliée! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié non plus! Dites-moi
que vous ne m'avez jamais oublié, et appelez-moi Gédéon!
Et comme la jeune fille ne répondait rien:
--Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un âne, mais
j'entends vous conquérir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je
n'ai pas un sou à moi, et je me suis montré à vous tout à l'heure sous
l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis résolu à vous
conquérir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le
défendez, si vous l'osez!
Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement
leur message ne lui fut pas désagréable, car il resta longtemps tout
occupé à le lire.
--Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu à faire
fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre ménage!
--Ah! bien, par exemple, celle-là est raide! dit une grosse voix
derrière son épaule.
Gédéon et Julia se séparèrent l'un de l'autre plus rapidement que si un
ressort électrique les avait désunis; mais tous deux présentèrent des
visages singulièrement colorés aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield.
Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imaginé de
venir discrètement jeter un coup d'oeil sur l'aquarelle de miss
Hazeltine. Mais voilà que, d'un seul coup de pierre, il avait attrapé
deux oiseaux; et son premier mouvement avait été pour se fâcher, ce qui
d'ailleurs était son mouvement naturel. Mais bientôt, à la vue du jeune
couple rougissant et effrayé, son coeur consentit à se radoucir.
--Parfaitement, elle est raide! répéta-t-il. Vous avez l'air de compter
bien sûrement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gédéon, je croyais
vous avoir dit de vous tenir au large de nous?
--Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! répondit Gédéon.
Mais comment pouvais-je m'attendre à vous retrouver ici?
--Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que,
voyez-vous, j'ai cru préférable de cacher notre véritable destination,
même à vous! Ces ténébreux coquins, les Finsbury, auraient été capables
de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dépister que j'ai
hissé sur mon yacht cet abominable drapeau étranger! Mais ce n'est pas
tout, Gédéon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous
retrouve ici, à Padwick, en train de faire l'imbécile!
--Par pitié, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop sévère pour M.
Forsyth! implora Julia. Le pauvre garçon est dans un embarras terrible!
--Qu'est-ce donc, Gédéon? demanda l'oncle. Vous vous êtes battu? ou bien
est-ce une note à payer?
Ces deux alternatives résumaient, dans la pensée du vieux radical, tous
les malheurs pouvant arriver à un gentleman.
--Hélas! mon oncle, dit Gédéon, c'est pis encore que cela! Une
combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment
providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront
aperçus, je ne sais comment, de mon habileté virtuelle à les débarrasser
des traces de leurs crimes! C'est tout de même un hommage rendu à mes
capacités de légiste, voyez-vous!
Sur quoi Gédéon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit à
raconter tout au long les aventures du grand Erard.
--Il faut que j'écrive cela au _Times_! s'écria M. Bloomfield.
--Vous voulez donc que je sois disqualifié? demanda Gédéon.
--Disqualifié! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministère est
libéral! certainement il ne refusera pas de m'écouter! Dieu merci, les
jours de l'oppression _tory_ sont finis!
--Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gédéon.
--Mais vous n'êtes pas assez fou pour persister à vouloir vous défaire
vous-même de ce cadavre? s'écria M. Bloomfield.
--Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gédéon.
--Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M.
Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gédéon, de vous désister de
cette ingérence criminelle!
--Fort bien! dit Gédéon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que
vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera!
--A Dieu ne plaise! s'écria le président du Radical-Club. Je ne veux
avoir rien à démêler avec cette horreur!
--En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour
m'en débarrasser! répliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus
raisonnable!
--Ne pourrions-nous pas faire déposer secrètement le cadavre au Club
Conservateur? suggéra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous
ferions écrire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un
véritable service à rendre à la nation!
--Si vous voyez un profit politique à tirer de mon... objet! dit Gédéon,
raison de plus pour que je vous le cède!
--Oh! non! non! Gédéon! Non, je pensais que _vous_, peut-être, vous
pourriez entreprendre cette opération. Et j'ajoute même que, tout bien
réfléchi, je trouve qu'il est éminemment inutile que miss Hazeltine et
moi prolongions notre séjour ici, près de vous! On pourrait nous
voir!--poursuivit le vénérable président, en regardant avec méfiance à
droite et à gauche.--Vous comprenez, en ma qualité d'homme public, j'ai
des précautions exceptionnelles à prendre! Me compromettre, ce serait
compromettre tout le parti! Et puis, de toute façon, l'heure du dîner
approche!
--Quoi? s'écria Gédéon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai!
Mais, grand Dieu! le piano devrait être ici depuis des heures!
M. Bloomfield se dirigeait déjà vers sa barque; mais, à ces mots, il
s'arrêta.
--Oui! reprit Gédéon; j'ai vu moi-même le piano arriver à la gare de
Padwick. J'ai moi-même prévenu le camionneur d'avoir à me l'amener ici.
Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission à faire, mais qu'il
serait sans faute ici à quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de
doute, le piano a été ouvert et on a trouvé le corps!
--Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est,
dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme!
--Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano
arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première
victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à
Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous,
rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner
autour du bureau de police, comprenez-vous?
--Non, Gédéon, non, mon cher neveu!--dit M. Bloomfield, de la voix d'un
homme fort embarrassé.--Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection
la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un
Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la
police, Gédéon!
--Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement!
--Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle.
Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon,
doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais!
--Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est
que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet
affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le
piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si
c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de
notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura
rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une
personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il
ait été mêlé à une telle affaire!
--Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du
Radical-Club.
--Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda
Gédéon, que dois-je faire, en ce cas?
--En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait
nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à
vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me
chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé.
--Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss
Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield.
--Et pourquoi donc? demanda Julia.
Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son
véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans
l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte
de soi, il le prit de très haut:
--A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune
fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais
enfin...
--Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à
Padwick tous les trois ensemble!
--Pincé! songea tristement le vieux radical.