LES TRIBULATIONS DE MAURICE

(_Première Partie_)

Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice

s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1º le baril

contenant le cadavre s'était égaré; 2º il y avait nécessité absolue à le

retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance

providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait

aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà

entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose

prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des

colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à

les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice

maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et

si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria

Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de

sueur.

La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour

l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état

d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en

est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne

vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se

disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération

l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son

entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit

frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale.

--Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher,

à travers le petit guichet du plafond.

--Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme

aurait, tout de même, son shilling de pourboire.

«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il.

«Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte,

commence à me faire l'effet d'un cauchemar!»

Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai.

Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare;

peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là.

Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut

une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête

n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque

chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au

danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui

demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un

baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner,

car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus

importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des

échantillons!»

--Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je

vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu

arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons?

--Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le

bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage!

--Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il

glissait deux sous dans la main du porteur.

--Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arrivé à une heure trente,

et qui est resté au dépôt jusque vers les trois heures. A ce moment-là,

voilà qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien idée

que ce doit être quelque vicaire,--et qu'il me dit: «Vous n'auriez pas

reçu quelque chose pour Pitman?»--William Bent Pitman, si je me rappelle

bien le nom.--«Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui réponds;

mais je crois bien que c'est le nom qui est écrit sur ce baril!» Le

petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperçoit

l'adresse. Et le voilà qui se met à nous reprocher de ne pas lui avoir

apporté ce qu'il voulait. «Eh! peu m'importe ce que vous voulez,

monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui êtes William Bent

Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!»

--Et l'a-t-il emporté? s'écria Maurice, respirant à peine.

--Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il paraît que c'était

une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse

est bien arrivée; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que

j'aie jamais vu. Alors, en apprenant ça, ce Pitman a de nouveau fait la

grimace. Il a demandé à parler au chef de service, et on a fait venir

Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien!

monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme

dans un état pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre,

il y avait eu un monsieur, évidemment fou, qui avait donné à ce brave

Tom une livre sterling de pourboire, et voilà d'où était venu tout le

mal, comprenez-vous?

--Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice.

--Ma foi! monsieur, il n'était guère en état de dire grand'chose!

répondit Bill. Mais il a offert de se battre à coups de poing avec ce

Pitman pour une pinte de bière. Il avait perdu son livre, aussi, et ses

reçus; et son compagnon était encore plus saoul que lui, si possible.

Oh! monsieur, ils étaient tous les deux comme... comme des lords! Et le

chef de service leur a réglé leur compte séance tenante.

«Allons! voilà qui n'est point si mauvais!» songea Maurice, avec un

soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur:

--Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire où ils avaient conduit la

caisse?

--Non, répondit Bill, ni ça ni autre chose!

--Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice.

--Il a emporté le baril dans un fiacre à quatre roues, répondit Bill. Le

pauvre homme était tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de

santé!

--Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti?

--De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez

mieux de voir le chef de service!

--Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce

baril ne contenait que des échantillons!

Et il se hâta d'opérer sa sortie.

Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un

nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il,

supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la

mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa

dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part,

depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait

commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et,

depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses

conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur,

il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son

entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en

somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la

tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva

au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il

n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il

n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses

7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était

uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin

Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se

retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts

sur l'affaire des cuirs...

--Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme

un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement

perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le

marché!

Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice

n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait

pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il

n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il

n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette

preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui,

irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit

d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop

chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que

sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut

prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit

à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son

oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu,

l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel.

Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice

avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit,

paya, et se mit à marcher il ne savait où.

--Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec

trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que

l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités

intellectuelles!

Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à

l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par

écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait

tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son

système, pour voir!»

Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire,

et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il

essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais

qu'allait-il écrire?

--J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé,

avec ses deux colonnes!

Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et

commença ainsi:

Le mort vivant · 第 16 / 45 题