LA FAMILLE FINSBURY

Combien le lecteur,--tandis que, commodément assis au coin de son feu,

il s'amuse à feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu

compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il néglige de

se représenter les longues nuits de luttes contre des phrases rétives,

les séances de recherches dans les bibliothèques, les correspondances

avec d'érudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout

l'énorme échafaudage que l'auteur a édifié et puis démoli, simplement

pour lui procurer, à lui, lecteur, quelques instants de distraction au

coin de son feu, ou encore pour lui tempérer l'ennui d'une heure en

wagon!

C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce récit par une

biographie complète de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et

caractère des parents, génie naturel (probablement hérité de la mère),

exemples remarquables de précocité, etc. Après quoi je pourrais

également infliger au lecteur un traité en règle sur le système

économique auquel le susdit Italien a laissé son nom. J'ai là, dans deux

tiroirs de mon cartonnier, tous les matériaux dont j'aurais besoin pour

ces deux paragraphes; mais je dédaigne de faire étalage d'une science

d'emprunt. Tonti est mort; je dois même dire que je n'ai jamais

rencontré personne pour le regretter. Et quant au système de la

_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est nécessaire qu'on

en connaisse pour l'intelligence du simple et véridique récit qui va

suivre:

Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine

somme, qui est ensuite déposée dans une banque, à intérêts composés. Les

déposants vivent leur vie, meurent chacun à son tour; et, quand ils sont

tous morts à l'exception d'un seul, c'est à ce dernier survivant

qu'échoit toute la somme, intérêts compris. Le survivant en question se

trouve être alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut

pas même entendre le bruit mené autour de sa bonne aubaine; et, suivant

toute vraisemblance, il a lui-même trop peu de temps à vivre pour

pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le système a de

poétique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en même temps, dans

ce système, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui,

jadis, l'a rendu cher à nos grands-parents.

Lorsque Joseph Finsbury et son frère Masterman n'étaient que deux petits

garçons en culottes courtes, leur père,--un marchand aisé de

Cheapside,--les avait fait souscrire à une petite _tontine_ de

trente-sept parts. Chaque part était de mille livres sterling. Joseph

Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les

membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassemblés dans une

étude, et venant, chacun à son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil

pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur à

lunettes chaussé de bottes à la Wellington. Il se rappelle comment,

après la séance, il a joué avec les autres enfants dans une prairie qui

se trouvait derrière la maison du notaire, et la magnifique bataille

qu'il a engagée contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'était permis de

lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le

notaire pendant qu'il s'occupait, dans son étude, à régaler les parents

de gâteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont été

brusquement séparés, et Joseph (qui était le plus petit des deux

adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le

vieux monsieur aux bottes à la Wellington, comme aussi d'apprendre que

celui-ci, à son âge, s'était comporté de la même façon. Sur quoi, Joseph

s'est demandé si, à son âge, le vieux monsieur avait déjà une petite

tête chauve; et de petites bottes à la Wellington.

En 1840, les trente-sept souscripteurs étaient tous vivants; en 1850,

leur nombre avait diminué de six; en 1856 et en 1857, la Crimée et la

grande Révolte des Indes, aidant le cours naturel des choses,

n'emportèrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq

seulement de ceux-ci restaient en vie; et, à la date de mon récit, il

n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frère

aîné.

A cette date, Masterman Finsbury était dans sa soixante-treizième année.

Ayant depuis longtemps ressenti les fâcheux effets de l'âge, il avait

fini par se retirer des affaires, et vivait à présent dans une retraite

absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avoué bien connu. Joseph,

d'autre part, était encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure

demi-vénérable, dans les rues où il aimait à se promener. La chose

était,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait

toujours mené (jusque dans les moindres détails) une vie anglaise

véritablement modèle. L'activité, la régularité, la décence, et un goût

marqué pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on

s'accorde à considérer comme les bases mêmes d'une verte vieillesse,

Masterman Finsbury les avait pratiquées à un très haut degré: et voilà

où elles l'avaient conduit, à soixante-treize ans! Tandis que Joseph, à

peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable

état de conservation, s'était toute sa vie disqualifié à la fois par la

paresse et l'excentricité. Embarqué d'abord dans le commerce des cuirs,

il s'était bientôt fatigué des affaires. Une passion malheureuse pour

les notions générales, faute d'avoir été réprimée à temps, avait

commencé, dès lors, à saper son âge mûr. Il n'y a point de passion plus

débilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-être cette démangeaison de

parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un

succédané assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux

maladies étaient réunies: peu à peu s'était déclarée la période aiguë,

celle où le patient fait des conférences gratuites; et, avant que peu

d'années se fussent passées, l'infortuné en était arrivé au point d'être

prêt à entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les

moutards d'une école primaire.

Non pas que Joseph Finsbury fût, le moins du monde, un savant! Toute son

érudition se bornait à ce que lui avaient fourni les manuels

élémentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'élevait pas même

jusqu'aux encyclopédies; c'était «la vie, disait-il, qui était son

livre». Il était prêt à reconnaître que ses conférences ne s'adressaient

pas aux professeurs des universités: elles s'adressaient, suivant lui,

«au grand coeur du peuple». Et son exemple tendrait à faire croire que

le «coeur» du peuple est indépendant de sa tête: car le fait est que,

malgré leur sottise et leur banalité, les élucubrations de Joseph

Finsbury étaient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait

volontiers, entre autres, le succès de la conférence qu'il avait faite

aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre à l'aise avec

deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son

utilité et sa portée_, avait valu à Joseph, en plusieurs endroits, la

considération respectueuse d'une foule d'imbéciles. Et quant à son

célèbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisagée dans ses rapports

avec les masses_, la Société d'Amélioration Mutuelle des Travailleurs de

l'Ile des Chiens, à qui il fut adressé, en fut si charmée,--ce qui donne

vraiment une triste idée de l'intelligence collective de cette

association,--que, l'année suivante, elle élut Joseph Finsbury pour son

président d'honneur: titre qui, en vérité, était moins encore que

gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation

annuelle à la caisse de la Société; mais l'amour-propre du nouveau

président d'honneur n'en avait pas moins là de quoi se trouver hautement

satisfait.

Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une réputation parmi les

ignorants d'espèce cultivée, sa vie domestique se trouva brusquement

encombrée d'orphelins. La mort de son plus jeune frère, Jacques, fit de

lui le tuteur de deux garçons, Maurice et Jean; et, dans le courant de

la même année, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite

demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune

modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu

Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de conférence de

Holloway; mais, au sortir de cette salle, il était allé chez son

notaire, avait rédigé un nouveau testament, et avait légué au

conférencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de

celle-ci. Joseph était ce qu'on peut appeler un «bon enfant»: et

cependant ce ne fut qu'à contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle

responsabilité, inséra une annonce pour demander une gouvernante, et

acheta, d'occasion, une voiture de bébé. Bien plus volontiers il avait

accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean;

et cela non pas autant à cause des liens de parenté que parce que le

commerce des cuirs (où, naturellement, il s'était hâté d'engager les

trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait

manifesté, depuis peu, d'inexplicables symptômes de déclin. Un jeune,

mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme gérant de l'entreprise:

et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut à se préoccuper de

l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles

entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le

continent et jusqu'en Asie Mineure.

Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation

dans l'autre, il se fraya successivement son chemin à travers les gens

de douze langues différentes. Il abusa de la patience des interprètes,

sauf à les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs

services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une

foule de carnets du résultat de ses observations.

Il employa plusieurs années à ces fructueuses consultations du grand

livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'âge de

ses pupilles exigea de sa part un surcroît de soins. Les deux garçons

avaient été placés dans une école,--à bon marché, cela va de soi,--mais

en somme assez bonne, et où ils avaient reçu une saine éducation

commerciale: trop saine même, peut-être, étant donné que le commerce des

cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagné à n'être pas

examinée de très près.

Le fait est que, quand Joseph s'était préparé à rendre à ses neveux ses

comptes de tutelle, il avait découvert, à son grand chagrin, que

l'héritage de son frère Jacques ne s'était pas agrandi, sous son

protectorat. En supposant qu'il abandonnât à ses deux neveux jusqu'au

dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constaté qu'il

aurait encore à leur avouer un déficit de sept mille huit cents livres.

Et quand ces faits furent communiqués aux deux frères, en présence d'un

avoué, Maurice Finsbury menaça son oncle de toutes les sévérités de la

loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hésité (malgré les liens du sang)

à recourir jusqu'aux mesures les plus extrêmes, si son avoué ne l'en

avait retenu.

--Jamais vous ne parviendrez à tirer du sang d'une pierre! lui avait

dit, judicieusement, cet homme de loi.

Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se résigna à passer un

compromis avec son oncle. D'un côté, Joseph renonçait à tout ce qu'il

possédait, et reconnaissait à son neveu une forte part dans la tontine,

qui commençait à devenir une spéculation des plus sérieuses; de l'autre

côté, Maurice s'engageait à entretenir à ses frais son oncle ainsi que

miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et

à leur servir, à chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de

poche.

Cette subvention était plus que suffisante pour les besoins du

vieillard. On a peine à comprendre comment, au contraire, elle pouvait

suffire à la jeune fille, qui avait à se vêtir, à se coiffer, etc...,

sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et,

chose plus étonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle était

d'ailleurs sincèrement attachée à son gardien, en dépit de la parfaite

incompétence de celui-ci à veiller sur elle. Du moins ne s'était-il

jamais montré dur ni méchant à son égard, et, en fin de compte, il y

avait peut-être quelque chose d'attendrissant dans la curiosité

enfantine qu'il éprouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme

aussi dans l'innocent délice que lui procurait le moindre témoignage

d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avoué

eût loyalement prévenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice

constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'était refusée à

compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis

était entré en vigueur.

Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces

quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en

réalité une association financière. Julia et l'oncle Joseph étaient,

naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorbé par sa passion pour le

_banjo_, le café-concert, la buvette d'artistes et les journaux de

sport, était un personnage condamné de naissance à ne jouer jamais qu'un

rôle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du

pouvoir se trouvaient entièrement dévolues à Maurice.

On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles

d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et

celle des joies se balancent, ou à peu de chose près; mais, certes, sans

vouloir insister sur l'erreur théorique de cette pieuse mystification,

je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes

dépassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'épargnait

aucune fatigue à lui-même, et n'en épargnait pas non plus aux autres:

c'était lui qui réveillait les domestiques, qui serrait sous clef les

restes des repas, qui goûtait les vins, qui comptait les biscuits. Des

scènes pénibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des

factures, et la cuisinière était souvent changée, et souvent les

fournisseurs, sur le palier de service, déversaient tout leur répertoire

d'injures, à propos d'une différence de trois liards. Aux yeux d'un

observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqué de passer pour

un avare; à ses propres yeux, il était simplement un homme qui avait été

volé. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il était bien résolu

à se les faire repayer.

Mais c'était surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait

clairement le caractère de Maurice. L'oncle Joseph était un placement

sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant

rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non,

avait à subir l'examen minutieux d'un médecin. Son régime, son vêtement,

ses villégiatures, tout cela lui était administré comme la bouillie aux

enfants. Pour peu que le temps fût mauvais, défense de sortir. En cas de

beau temps, à neuf heures précises du matin l'oncle Joseph devait se

trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si

ses souliers ne prenaient pas l'eau; après quoi, les deux hommes s'en

allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans

doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune

peine pour affecter vis-à-vis l'un de l'autre des sentiments amicaux:

Maurice n'avait jamais cessé de reprocher à son tuteur le déficit des

7.800 livres, ni de déplorer la charge supplémentaire constituée par

Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il fût, éprouvait pour

son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la haine. Et

encore l'aller n'était-il rien en comparaison du retour: car la simple

vue du bureau, sans compter tous les détails de ce qui s'y passait,

aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury.

Le nom de Joseph était toujours inscrit sur la porte, et c'était

toujours encore lui qui avait la signature des chèques; mais tout cela

n'était que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destinée à

décourager les autres membres de la _tontine_. En réalité, c'était

Maurice lui-même qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois

ajouter que cette affaire était pour lui une source inépuisable de

chagrins. Il avait essayé de la vendre, mais n'avait reçu que des offres

dérisoires. Il avait essayé de l'étendre, et n'était parvenu qu'à en

étendre les charges; de la restreindre, et c'était seulement les profits

qu'il était parvenu à restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un

sou de cette affaire de cuirs, excepté le «capable» Ecossais, qui,

lorsque Maurice l'avait congédié, s'était installé dans le voisinage de

Banff, et s'était construit un château avec ses bénéfices. La mémoire de

ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour à la

maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier,

avec le vieux Joseph assis à une autre table, et attendant ses ordres de

l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature

sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'à

envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille aînée du Révérend

Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une

attaque.

Les heures de présence au bureau avaient été, peu à peu, réduites au

minimum honnêtement possible. Si profond que fût chez Maurice le

sentiment de ses devoirs (envers lui-même), ce sentiment n'allait pas

jusqu'à lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son

bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours.

Après quelques heures d'attente, patron et employés poussaient un

soupir, s'étiraient, et sortaient, sous prétexte de se recueillir pour

l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital

vivant jusqu'à John Street, comme un chien de salon; après quoi, l'ayant

emmuré dans la maison, il repartait lui-même pour explorer les boutiques

des brocanteurs, en quête de bagues à cachets, l'unique passion de sa

vie.

Quant à Joseph, il avait plus que la vanité d'un homme,--il avait la

vanité d'un conférencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore

qu'on eût péché contre lui (notamment le «capable» Ecossais) plus qu'il

n'avait péché lui-même. Mais il déclarait que, eût-il trempé ses mains

dans le sang, il n'aurait tout de même pas mérité d'être ainsi traîné en

laisse par un jeune morveux, d'être tenu captif dans le cabinet de sa

propre maison de commerce, d'être sans cesse poursuivi de commentaires

mortifiants sur toute sa carrière passée, de voir, chaque matin, son

costume examiné de haut en bas, son collet relevé, la présence de ses

mitaines sur ses mains sévèrement contrôlée, et d'être promené dans la

rue et reconduit chez lui comme un bébé aux soins d'une nourrice. A la

pensée de tout cela, son âme se gonflait de venin. Il se hâtait

d'accrocher à une patère, dans le vestibule, son chapeau, son manteau,

et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses

carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, était à l'abri de

Maurice: il appartenait au vieillard et à la jeune fille. C'était là que

celle-ci cousait ses robes; c'était là que l'oncle Joseph tachait

d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans

conséquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbéciles.

Souvent, pendant qu'il était au salon avec Julia, il déplorait la

fatalité qui avait fait de lui un des membres de la tontine.

--Sans cette maudite tontine, gémissait-il un soir, Maurice ne se

soucierait pas de me garder! Je pourrais être un homme libre, Julia! Et

il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des conférences!

--Certes, cela vous serait facile!--répondait Julia, qui avait un coeur

d'or.--Et c'est lâche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver

d'une chose qui vous amuse tant!

--Vois-tu, mon enfant, c'est un être sans intelligence! s'écriait

Joseph. Songe un peu à la magnifique occasion de s'instruire qu'il a

ici, sous la main, et que cependant il néglige! La somme de

connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si

seulement il consentait à m'écouter, cette somme, il n'y a pas de mots

pour t'en donner une idée!

--En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas

vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que

vous ayez l'air d'être souffrant, on enverra aussitôt chercher le

médecin!

--C'est vrai, mon enfant, tu as raison! répondait le vieillard. Oui, je

vais essayer de prendre sur moi! L'étude va me rendre du calme!

Et il allait chercher sa galerie de carnets.

--Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu

travailles de tes mains, cela ne t'intéresserait pas d'entendre...

--Mais oui, mais oui, cela m'intéresserait beaucoup!--s'écriait

Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations!

Aussitôt le carnet était ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez,

comme si le vieillard voulait empêcher toute rétractation possible de la

part de son auditrice.

--Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commença-t-il un certain

soir, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, ce sera, si tu veux

bien me le permettre, les notes recueillies par moi, à la suite d'une

très importante conversation avec un courrier syrien appelé David

Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-être, est le nom latin d'abbé.--Les

résultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a coûté, car,

comme Abbas paraissait d'abord un peu impatienté des questions que je

lui posais sur divers points de statistique régionale, je me suis trouvé

amené à le faire boire à mes frais. Tiens, voici ces notes!

Mais au moment où, après avoir de nouveau toussé, il s'apprêtait à

entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela

vivement son oncle, et, dès l'instant suivant, envahit le salon,

brandissant dans sa main un journal du soir.

Et, en vérité, il revenait chargé d'une grande nouvelle. Le journal

annonçait la mort du lieutenant général sir Glasgow Beggar, K. C. S. I.,

K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus désormais

que deux membres: les deux frères Finsbury. Enfin, la chance était venue

pour Maurice!

Ce n'était pas que les deux frères fussent, ni eussent jamais été,

grands amis. Lorsque le bruit s'était répandu du voyage de Joseph en

Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'était exprimé avec

irritation. «Je trouve la conduite de mon frère simplement indécente!

avait-il murmuré. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller

jusqu'au Pôle Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury!» Et ces amères

paroles avaient été, plus tard, rapportées au voyageur. Affront pire

encore, Masterman avait refusé d'assister à la conférence sur

l'_Education, ses buts, ses objets, son utilité et sa portée_, bien

qu'une place lui eût été réservée sur l'estrade. Depuis lors, les deux

frères ne s'étaient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne

s'étaient ouvertement querellés: de telle sorte que tout portait à

croire qu'un compromis entre eux serait chose facile à conclure. Joseph

(de par l'ordre de Maurice) avait à se prévaloir de sa situation de

cadet; et Masterman avait toujours eu la réputation de n'être ni avare

ni mauvais coucheur. Oui, tous les éléments d'un compromis entre les

deux frères se trouvaient réunis! Et Maurice, dès le lendemain,--tout

animé par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres

sterling,--se précipita dans le cabinet de son cousin Michel.

Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très

bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le

spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des

causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une

bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en

conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux

qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le

point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des

connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou

qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens

domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais

son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand

goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus

encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté

contre l'histoire de la tontine.

Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta

devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de

lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans

l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un

compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la

tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et

sonner pour appeler un commis.

--Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas!

En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les

jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il

offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En

vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers

de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres

tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse:

--Ça ne va pas!

--Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en

venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot!

Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier!

L'avoué sourit avec bienveillance.

--Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est

que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous

voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la

dernière fois que nous causons de ce sujet!

--La dernière fois! s'écria Maurice.

--Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je

ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même,

n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout

seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper?

--Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux.

Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance!

--Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel

de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié

pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si

romantique, au moins à vous voir du dehors!

--Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je

revienne ici! Je verrai votre père lui-même!

--Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir!

--Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin.

--Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop

souffrant!

--S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de

plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père!

--Vraiment? demanda Michel.

Sur quoi, se levant, il sonna son commis.

Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday

Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement

le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé

publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à

être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la

famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie,

parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des

connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph

parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût

sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice

lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau

et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation.

Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il

demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer

promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la

modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne

trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je

pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se

répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois

de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en

oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il

avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?»

Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il

réveilla par de fortes secousses.

--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean.

--Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres,

mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain,

nous la suivrons tous!

--Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi?

--Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère.

--Trouvé quoi? demanda Jean.

--Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit

Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que

l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache!

--Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif?

Dans quel intérêt?

--Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son

frère.

--Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un

certificat de médecin!

--Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent

corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans

les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par

tête.

--Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de

cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean.

--Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa

clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan:

car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi,

et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres

quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle!

--Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit

Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir

rattraper celui-là!

Le mort vivant · 第 6 / 45 题