Prologue de l’acteur qui fut feu tresnoble seigneur messire Olivier de
la Marche en son vivant grant maistre d’hostel du roy de Castille
L’Autre hyer lisant une nuyt pour apprendre
Aprés dormir que l’esperit medite
Amour me vint assaillir & surprendre
Par tel assault qui n’est pas a comprendre
D’aulcune dame qui mon sens suppeditte
Mon cueur la m’a destinee & predicte
Si fault sçavoir se je la dois aymer
D’amour amere/ ou d’amour sans amer
Se suyvre vueil la sensualité
Je l’aimeray d’amour folle & mondaine
Mais selon Dieu raison & equité
Je dois aymer d’amour de charité
C’est la sente de loyaulté certaine
Boece nous dit que c’est amour haultaine
D’aymer sa dame tousjours & en tout lieu
Pour l’exaulcer & mettre devant Dieu
Le parement & triumphe des dames
Jeunes gorriers s’il vous plaist vous lirés
Mais quoy qu’il soit au salut de voz ames
Pour chose vaine en dirés quelques blasmes
Car tel triumphe pas ne demanderés
Le temps perdu aprés regretterés
Se folle amour vous vient au cueur saisir
Querant plaisance vous aurez desplaisir
Qu’est ce d’amour qui son fait a hanté
Lisons Ovide/ pour sçavoir son guerdon
Il dit que c’est ung cueur en autre enté
Qui dessaisit sa franchise voulenté
Pour en autruy la mettre par pur don
Amans venez a ce noble pardon
Dessaisissez votre voulenté toute
Pour la donner ou le vouloir se boute
Qui son povoir veult offrir ou partie
Et du cueur faire quelque retention
C’est une amour laschement departie
Et qui abuse une dame advertye
D’autre sercher ne face invention
Cueur de noble homme par franche intention
Ou qu’il se donne jamais n’en doit partir
Pour endurer autant comme ung martir
Ung cueur villain ne doit amours tenir
J’entens villain qui pense villannye
Amours est noble pour deux cueurs a unir
Et enchainner quoy qu’il puisse advenir
Puis que vertu cest enchainement lye
Cest amour sy pour riens ne se deslye
Ne departir jamais ne se poura
Tant que le corps & l’ame durera
Et par contraire qui se met ou escoute
En amour fainte qui se poursuit par vice
Cest amour si ne dure peu ou goutte
Suspition en jalouzie les boutte
Ou beaulté fault qui est lasche service
Car l’ung est fol l’autre coquart ou nice
Cest amour est de legiere venue
Et trop plustost se pert & diminue
Pourtant je suis a cela resolu
Et s’esmerveille de mon corps qui vouldra
Car j’aymeray de franc cueur non polu
Par loyaulté celle que j’ay esleu
Ferme propos en ce me soustiendra
Mon amour telle jamais ne fauldra
Amours se sont en moy fermes boutees
Pour trois raisons que j’ay leues & goustees
Amour entra premier en mon oreille
D’oyr les biens vertus & renommee
De celle seulle ou mon cueur s’apparelle
Et puis quant l’oeil perceut la non pareille
Fleur de beaulté de grace inestimee
Lors celle amour se trouva confermee
Rapport fut vray l’oeil en fist jugement
Ainsi fut prins en ce commencement
Or vient le neu d’amoureuse racine
Et le lyen qui plus mon cueur a pris
Soit en parler en acueil ou en signe
Son doulx maintien la monstre & determine
D’avoir louenges en honneur & en pris
Toutes vertus sont en ce lieu compris
Le sens si bon qu’il n’y a quelque amer
A sçavoir doncques si j’ay tort de l’aymer
De ces trois dars/ mon cueur a eu attainte
Qui dureront autant que j’auray vie
Regnom premier ne la peut faire estainte
Mais le regard a la blessure tainte
Qui ne sera sans grant douleur ravie
De l’acointer ne fault que je desvie
Mais doibs souffrir pour cy parfaicte & digne
A cueur leal vault une medecine
Or concluons a cest amour vouee
Que pourray je pour guerdon dire ou faire
A la non per/ qu’il luy plaise & agree
Pour satisfaire a sa bonté louee
Paintre ne suis pour sa beaulté pourtraire
Mais je concluz ung habit luy parfaire
Tout vertueux/ affin que j’en responde
Pour la parer devant Dieu & le monde