L'ouvrier naît au XVIIIe siècle, et la machine au XIXe. Notable
différence. Les oeuvres industrielles, l'ameublement surtout, les arts
de décoration intérieure, portent alors l'empreinte vive de la main de
l'homme, souvent exquise et délicate, parfois quelque peu indécise, avec
certains légers défauts qui ne sont pas sans grâce, indiquant que la vie
a passé là, l'émotion, et que l'oeuvre en palpite encore.
Les formes convenues du siècle de Louis XIV s'étaient imposées à
l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire _extérieures_:
architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se créent
sous la Régence, qui atteignent bien plus _le dedans_. Ils pénètrent, se
glissent, semblent des confidents d'amour et d'amitié. Ils ne méprisent
rien, donnent aux menus détails d'intérieur, à cent choses d'utilité
(fort grossières sous Louis le Grand) un charme singulier. Toute la vie
en est ennoblie. Au plus caché boudoir des princesses étrangères,
l'ameublement intime, le négligé d'amour, la vie mystérieuse, tout est
création de la France. Ce génie d'industrie, qui sent et prévoit tout,
sert les raffinements solitaires et la coquetterie sociale, les goûts de
l'intérieur et l'aimable vie de salon.
En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Régence, Oppenord,
Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentèrent une
grande chose: _féconder l'art par la nature_, marier avec charme les
formes si diverses de la végétation et de la vie marine, les feuilles,
oiseaux, coquilles; exploiter mille espèces de fleurs, de coraux (autres
fleurs); sortir de la pauvreté sèche des trois ou quatre types maussades
où s'est tenu le Moyen âge. Ils en firent des essais, allèrent (on peut
le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrés avec bien plus
d'audace si l'Histoire naturelle, maîtrisée par Buffon, n'eût été
immobile dans ses descriptions solennelles, si déjà elle eût eu le génie
des transformations qui doit un jour changer les arts. Lamark, Geoffroy,
Darwin, s'ils avaient été nés déjà, auraient ouvert un champ immense au
génie de nos Oppenord.
L'art était jusque-là chose d'église, se répétant toujours, ou
ridiculement bouffi, aux apothéoses royales, aux plafonds de Versailles.
Mais tout à coup voilà qu'il est partout. Il devient social. Il crée une
société. Il n'est plus une école ou une académie; il est un peuple. Un
grand peuple sans nom a poussé sous la terre, de fine main, par qui le
métier devient art. Il est même juste de dire que le sculpteur, le
peintre, ne sont pas alors en progrès. C'est bien plus en ces arts
appelés des métiers, que le siècle fleurit de grâce et d'invention.
Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conçoit, exécute. Ce n'est ni
Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans son cinquième
étage, il est un créateur. Sans secours, sans machine et presque sans
outil, il est forcé d'avoir du génie dans les doigts. Que d'efforts, de
pensées, de combinaisons solitaires, avant que le chef-d'oeuvre aille au
bout de l'Europe faire admirer les arts français!
Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter à lui un Esprit, qui
aime et sent tout, qui pénètre ses habiletés, ses procédés, qui lui
trouve une langue pour cent choses innommées, lui explique son art à
lui-même. C'est le pantophile Diderot.
Voltaire l'appelle _Panto-phile_, amant de toute la nature, ou plutôt
amoureux de tout.
Il n'est pas moins _Pan-urge_, l'universel faiseur. C'est un fils
d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa
ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux
métiers et aux arts.
De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai _Prométhée_.
Il fit plus que des oeuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur
la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France
encore, par la voix solennelle de Goethe.
Grand spectacle de voir le siècle autour de lui[43]. Tous venaient à la
file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, ils en sortaient
de flamme. Et, chose merveilleuse, c'était la libre flamme de la nature
propre à chacun. Il fit jusqu'à ses ennemis, les grandit, les arma de ce
qu'ils tournèrent contre lui.
[Note 43: Cherchons le coeur du XVIIIe siècle. Il est double:
Voltaire, Diderot.--Voltaire garda très-nette l'_unité_ de la
vie divine; Diderot sa _multiplicité_. Tous deux sentirent
fortement Dieu.--Tous deux furent très-unis par l'idée
identique qu'ils eurent de la Justice. Contre Locke Voltaire,
et Diderot contre Helvétius soutiennent la Justice
absolue.--Les hauts génies de cette époque, dont si
complaisamment on a exagéré les dissentiments extérieurs,
furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez
rappelé tant d'expressions fraternelles, de mots
d'admiration, de mutuelle tendresse, qui leur ont
échappé.--Voyez d'abord avec quelle joie toute apparition
nouvelle du génie était reçue. Lorsque Voltaire, au comble de
sa gloire, flatté de tant de rois, reçoit les essais d'un
jeune homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement
paternel! quels efforts pour le produire, le faire accepter
de tous! Chose touchante! il descend de sa gloire, lui dit:
«J'aurais valu mieux, si je vous avais connu.» Ce mot, c'est
le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il souffre et meure,
qu'importe? Il est dans l'immortalité.--Quand l'Esprit des
lois apparaît dans son succès immense, Voltaire est ravi, il
tressaille. Il en entreprend la défense et lance aux
détracteurs un de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua.
Mais que sont ses critiques auprès de l'éloge excessif: «Le
genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a
retrouvés.»--Dans la lettre où Diderot défend contre Falconet
l'idée de l'immortalité, il y a un mot, tendre, inquiet sur
Voltaire qu'il voyait vieillir: «Quoi! faut-il qu'un tel
homme meure?»--Diderot, à son tour, trouva en ses pairs la
sympathie profonde, l'aveu de son immensité: «L'oiseau de si
grande aide!» Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: «Génie
transcendant! je n'en vois pas deux en ce siècle!»--Grands
coeurs! Ils me rappellent le fanatisme de Rubens pour Vinci,
et l'accent si fort de Milton dans ce sonnet touchant où il
dit: «Mon Shakspeare!»--Cela ne nous ressemble guère...
Hélas! pauvres sauvages du XIXe siècle qui marchons si
sombres un à un.]
Il faut le voir à l'oeuvre, et travaillant pour tous. Aux timides
chercheurs, il donnait l'étincelle, et souvent la première idée. Mais
l'idée grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? Il leur
donnait le souffle, l'âme chaude et la vie par torrents. Comment
réaliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophète, il était
tout à coup, pour les tirer de là, ouvrier, maçon, forgeron; il ne
s'arrêtait pas que l'oeuvre ne surgît, brusquement ébauchée, devant son
auteur stupéfait[44].
[Note 44: Un jeune homme lui apporte une satire contre lui.
Il s'excuse: «Je n'ai point de pain. J'ai pensé que vous me
donneriez quelques écus.--Hélas, monsieur, quel triste
métier! Mais vous pouvez tirer de ceci un meilleur parti. M.
le duc d'Orléans, retiré à Sainte-Geneviève, me fait
l'honneur de me haïr. Dédiez-lui ce livre, et qu'on le relie
à ses armes. Vous en aurez quelque secours.--Monsieur,
l'épître m'embarrasse.--Asseyez-vous là, je vais vous la
faire.» Le prince donna vingt-cinq louis.]
Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais,
Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça
vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le
fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de
Raynal.
Un torrent révolutionnaire,--on peut dire davantage,--la Révolution
même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre,
«de Diderot jaillit Danton.» (_Aug. Comte._)
«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain
généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument
achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise
en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source
immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.
* * * * *
Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses _Essais_, ses vues
sur l'_action_, Diderot publia ses _Pensées_, où il dit un mot
admirable. Il demande que Dieu ait sa libre _action_, qu'il sorte de la
captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, remette en
tout la vie divine:
«Élargissez Dieu!»
* * * * *
Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait
remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait
hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche
des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à ce
mot: «Dieu le veut.»
«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est
impie.--Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire
concurrence à Dieu.--Et la médecine? défiance et défaut de résignation,
l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.»
Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais,
coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de
la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers l'espace
et le temps, il fallait _écarter le Dieu faux d'inertie,--affranchir le
Dieu mouvement_.
Après la longue mort des trente années dernières du règne de Louis XIV,
il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. _Dieu
s'élargit_, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. Des
lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint force
vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent monter.
Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux réclamèrent,
dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux
(_Peyssonnel_). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, dirent
aimer et avoir des sexes (_Vaillant_).
Les insectes (par _Réaumur_) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de
merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son
art.
Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit
qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre
Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir
l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, va
montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant vers
chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle fonction.
Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au XVIIIe
siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, et
qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces
simples, ces innocents, pour lui, c'est _s'élargir_, reprendre sa libre
action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les sophistes,
ces impies, l'avaient exilé.
Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant d'êtres,
hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est beau, grand!
Dieu partout?
Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du
Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces forces
délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de vivre de
la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des
moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de les gêner par
un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse
vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint pas,
s'efface.--Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le grand
Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné ou
voilé.
Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!
Qui aime à ce point toute chose,--par l'amour de la vie locale,--perdra
le sentiment de l'Unité centrale.
En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on
a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour qui
liait toute chose.
Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement de
la vie!...
[Note 45: Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des
plus éminents,--pleins de la vie divine,--n'en pas bien
sentir l'Unité. C'était ma querelle déjà avec notre
regrettable Proudhon, qui m'a suivi de près dans mon idée de
la _Justice_, de la Révolution, opposé du Christianisme. Son
esprit décentralisateur lui a voilé l'_Unité_ du grand
Tout.--J'ai dit ma pensée là-dessus dans le livre de la
_Femme_, dans la _Bible de l'humanité_.--Né fort indépendant
de la forme chrétienne, n'ayant jamais communié, quoi qu'en
disent d'impudents biographes, j'avais l'esprit très-libre,
et plus de droit de m'expliquer.
Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'âme, n'apparaît
pas toujours. La ravissante idée de l'Unité centrale par
moment se dérobe pour enhardir la vie locale. C'est un phare
à éclipses qui tourne, qui se cache et ne périt jamais.
Rassurez-vous donc aux heures sombres. Cette flamme qui fait
la joie du coeur, peut manquer par moments, nous attrister de
son absence. Toujours elle revient plus vivante, agrandie.]
Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est
centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,--hélas! l'_animal
monde_, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute
profonde va-t-il tomber, cher Diderot!
* * * * *
Ses _Pensées_ sont brûlées (1746).--Sa _Lettre sur les aveugles_ (1749)
le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.
De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame
et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette tour, malgré
la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y ont passé.
Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois,
nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.»
Lui-même s'est dépeint à merveille. Né à Langres, lieu haut et de vents
éternels, qui d'heure en heure va du calme à l'orage, il dit: «Ma tête
est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours.» Un coq,
disons-le, d'un oeil d'aigle qui plane et voit au loin, pressent de
tous côtés les vents de l'avenir.
C'est l'an 1749 (juillet), l'avénement de Mesdames, et le triomphe du
Clergé. Le roi accorde aux prêtres une razzia des gens de lettres. Sous
le prétexte d'athéisme, on loge au donjon Diderot.
Cent ans plus tôt cela mène au bûcher. Vallée, Vanini, Théophile furent
sans pitié brûlés. Que d'autres, pour des riens, furent enterrés
vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grève. Je n'ai pas dit les
fosses pleines de rats, où Renneville eut le nez mangé.
Diderot fut très-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne livra
jamais le nom de son libraire qui eût été de droit à Toulon. Il était
décidé à rester là. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un drame de
la mort de Socrate. L'autorité fléchit et recula.
Dans ce séjour de trois mois à Vincennes, il mûrit son grand plan d'une
association universelle des gens de lettres, contenant leurs travaux
dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. Pensée folle?
On devait le croire.
L'autorité permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les
sciences exposées, traduites selon l'esprit philosophique (autrement
dit, contre l'autorité)? Aucun protecteur sûr. La Pompadour et
d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'eût fait
qu'un livre, il eût péri. Il emporta l'obstacle à force de grandeur.
Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrés s'unit le peuple
financier. Des fortunes s'y engagèrent. Telle y fut jeté sans retour.
Une seule dame y mit cent mille écus.
Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). La
générosité de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain à peine), sa
générosité gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser l'égoïsme et
l'envie! Qui aurait jamais cru que _la nation des gens de lettres_
(comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en viendrait
à s'immoler dans un travail commun où chacun brillerait si peu? une
Babel par ordre alphabétique, un monstrueux dictionnaire de trente
volumes in-folio? L'_Encyclopédie_ fut bien plus qu'un livre. Ce fut une
faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. L'Europe
entière s'y mit.
Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie
entière s'embarqua elle-même dans le cheval de Troie.
* * * * *
Tout cela était encore dans le cerveau de Diderot. Il était encore à
Vincennes, mais plus libre déjà, quand il eut, en août 1749, la visite
vraiment mémorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le
_Devin du village_, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait,
ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand
_Dictionnaire des sciences_, de lui donner l'honneur d'être un des
fondateurs de l'Encyclopédie (ce qu'il a fait réellement).
Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne,
son éloge de Sparte, etc. Rousseau, protégé de Mably et ancien ami du
célèbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais
parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon. «Les sciences
et les arts ont-ils servi le genre humain?» Cette question, dit-il, lui
ouvrit tout un monde. Il allait à Vincennes quand il la lut, en fut ému,
gonflé, ne put plus respirer. Il s'assit sous un arbre, y écrivit une
page au crayon pour la montrer à Diderot.
Les trois récits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, Marmontel)
s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il
allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de ses amis. Mais
il ne l'eût pas fait sans l'avis généreux du capital ami, qui pour lui
était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps.
Grave question pour Diderot! Au jour où il dressait le monument des
sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on
de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de l'Encyclopédie? qui sait?
ennemi de Diderot?
Celui-ci fut très-grand. Il conseilla contre lui-même, contre son oeuvre
et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses
tendances, son talent et sa destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le
lança dans l'avenir.
* * * * *