FRÉDÉRIC--ROSBACH

1757

Écartons le regard au plus loin, et voyons l'Europe.

À ce moment (1er avril 1757), elle offre un grand spectacle, rare,

imposant, terrible. Tous les rois sont d'accord. De tous les points

leurs armées sont en marche. La terre tremble, ébranlée sous les pas de

sept cent mille hommes.

Tous contre un seul. Tous contre Frédéric.

La chasse s'ouvre, et c'est la Saint-Hubert. Il sera bien habile, entre

tous ces chasseurs, s'il peut s'esquiver, échapper (_Voltaire_).

En même temps, juste en ce mois d'avril, la guerre est déclarée à la

libre pensée. Des ordonnances atroces ouvrent la chasse aussi contre les

philosophes, la librairie, l'imprimerie. À l'écrivain la Grève, au

libraire les galères à perpétuité. Pour les moindres délits, pénalités

sauvages.

Cela éclaire le temps, fait comprendre la crise. La croisade se fait et

contre Frédéric, et contre l'Encyclopédie. Mort aux penseurs, et mort au

roi de la pensée!

Gloire peu commune. Frédéric, mis au ban du monde, voit proscrire avec

lui la grande armée des gens de lettres, «cette association fraternelle,

désintéressée, que l'on ne reverra jamais.» L'Encyclopédie est brisée,

démembrée. D'Alembert laisse là Diderot. La meute de la réaction hurle

de joie. Féron, les Jésuites et Trévoux mêlent un concert sauvage au

tambour de Marie-Thérèse.

Il est bien temps qu'on fasse réparation à Frédéric, nié, ou dénigré,

amoindri cent années.

Le complot Autrichien et la Presse gagée de Choiseul ont épuisé sur lui

la calomnie.

Voltaire, pour un tort passager et fort exagéré, l'a cruellement

persécuté, dans ses écrits posthumes, poursuivi par delà la mort.

Napoléon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine,

n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses opérations par ses règles

générales de géométrie militaire, il se garde de rappeler les

circonstances très-spéciales où fut le roi de Prusse. Il affirme

hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui préparait la guerre

depuis douze ans, fut prise à l'imprévu. Il voudrait faire accroire

qu'elle était inférieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds

si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses Croates,

les régiments frontières, la machine créée par Eugène. Surprenante

ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord reconnaître la

chose énorme et capitale, c'est que l'Autriche, la France et la Russie,

dans leurs cent millions d'hommes, avaient un grand fonds naturel, qu'au

contraire Frédéric (si petit! quatre millions d'hommes), n'opérait

qu'avec une force absolument artificielle, une épée forgée de vingt

pièces, l'armée soi-disant prussienne, mais créée de toute nation.

OEuvre d'art qu'on ne vit jamais et que n'ont plus offert les armées de

la Prusse.

Cette armée, ce monstre admirable, eut l'unité passive dans une

discipline terrible, mais l'unité active, la puissance et l'élan dans la

grande âme qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant elle,

lui donnait l'étincelle dans l'éclair bleu de son regard.

Fut-il le conducteur heureux d'une armée nationale, homogène, inspirée

et brûlante (comme fut notre armée d'Italie), d'une armée lancée des

hauteurs de la Révolution, qui roule à la victoire par une irrésistible

pente? Point du tout.

Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel

brigandage, le tyran redouté près duquel tous cherchaient la liberté du

crime.

L'armée de Frédéric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa

discipline excessive, elle fut soutenue par l'idée, confuse, mais

très-haute, de son grand Esprit:

L'_Esprit guerrier_, vainqueur, et si grand de lui-même que vaincu il ne

baissait pas;

L'_Esprit défenseur_ et sauveur (quelque français qu'il fût), sauveur de

la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, hongro-croate,

etc.

Plus, ce qui est plus haut, le vrai _Roi des Esprits_ celui vers qui les

penseurs libres, de tous les côtés de l'Europe, se tournent et

regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part Euler, plus

tard Kant et Lessing, Herder, Goethe, la jeune Allemagne. Revenant à sa

langue, elle eut pourtant sa source, son nerf en l'héroïsme de la guerre

de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la Baltique, forgea l'homme de fer de

la force immuable, c'est que, dans l'action, sous le poids de l'Europe,

un homme avait montré le granit et le fer de l'invincible volonté.

Chose bizarre, il était né plutôt pour les arts de la paix et ne

semblait pas avoir le tempérament militaire. Le fonds de Frédéric, comme

on l'a très-bien dit, c'était l'homme de lettres. Spectacle surprenant

de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou jusqu'à trente

ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de Westphalie, dans

les neiges des monts de Bohême, dans ces batailles affreuses de décembre

et janvier, ne connaissant hiver, ni été, ni repos.

En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit

souvenu à ce point des devoirs du roi, «le premier serviteur de l'État

(ce sont ses paroles).» Il voulait l'impossible. Dans son zèle inquiet,

il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des années

entières, suivre une enquête sur un minime procès de paysan, avec une

passion, un acharnement de justice, à vrai dire, sans exemple. Il

recevait les réclamants, il les faisait chercher et les encourageait.

Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il était sérieux, les

consolait, leur expliquait la dure fatalité d'un gouvernement en péril

(entre Russie, France et Autriche), pressé dans un étau entre les trois

géants.

Par lui, le paysan, affranchi du servage, eut une liberté relative,

très-grande, si on la compare au sort abject de ceux de Mecklembourg,

Pologne et Russie. Nul impôt qu'indirect. La libre élection des

pasteurs, du maître d'école (s'ils repoussent celui que le consistoire a

choisi). Enfin, l'appel au roi. Moyen grossier, barbare, qui pourtant

effrayait, contenait les fonctionnaires.

Ce qui est sûr, c'est que les étrangers venaient en foule à Frédéric:

tels pour l'armée, comme les lords Keith et Maréchal; tels pour

l'industrie, la culture. Tant de colons qui affluaient, parlent assez

haut pour lui. Les réfugiés de tous les cultes venaient au grand asile.

Près de nos protestants, chassés par les Jésuites, arrivèrent les

Jésuites, quand leur ordre fut supprimé.

Je hais les fades et fausses légendes du despotisme bienfaisant, des

bons tyrans, etc. Mais, ici, on doit avouer que, sans le nerf tendu d'un

gouvernement concentré, sans une discipline terrible, la Prusse n'eût

jamais subsisté. Bien plus, sans l'énergie de ce grand défenseur, les

événements les plus sinistres étaient à craindre pour l'Europe. On vit

(1744), lorsque Marie-Thérèse crut envahir la France, l'atrocité barbare

des bandes qui firent l'effroi de l'Alsace et de la Lorraine, les

mutilations turques, les brûlés et les éventrées.

D'autre part, quand les Russes virent l'Europe épuisée (1748), ils

eurent l'idée d'avancer à l'Ouest, d'entrer en Allemagne. Frédéric

ajourna ce danger tantôt en payant leurs ministres, tantôt en montrant

qu'il pourrait faire appel à la France et à l'Angleterre (_Dover_, II,

179). Moins prudents, les Anglais, dans la peur d'une descente (1755),

eurent l'idée déplorable d'acheter cinquante-cinq mille Russes, et de

les lancer sur la France. Frédéric se mit entre, jura qu'ils ne

passeraient pas.

On ne voit pas assez son danger permanent, dans cette ombre mortelle,

sous ce froid géant famélique, dont la gueule dentue bâille toujours

vers le riche Occident. Bête épouvantable de proie, entourée par

surcroît des vermines affamées, la racaille Cosaquo-Tartare, déménageurs

terribles (en Hongrie, ils prenaient jusqu'aux glaces cassées, 1849; en

Pologne, ils prenaient jusqu'aux jouets d'enfants, jusqu'aux poupées

brisées). Quand Frédéric arrache à la Russie un morceau de Pologne,

c'est qu'elle l'a déjà dans les dents.

Revenons à l'année 1757.

Il est très-faux de dire que d'abord Frédéric n'eut affaire qu'à

l'Autriche. En avril, cent cinq mille Français entraient chez lui par le

Nord et le Centre. En avril, les Suédois, entraînés par la France,

franchissaient la Baltique. En avril, la Diète allemande, menacée par la

France, poussée, forcée, armait contre la Prusse. En avril, la grande

armée russe s'ébranlait, et ses masses hideuses de Cosaques et de

Tartares. Elle allait lentement. Mais la cruelle approche d'un tel fléau

forçait Frédéric de tenir une armée au Nord et d'affaiblir d'autant

celle qui agissait au Midi.

L'Autriche n'était point désarmée. Elle avait concentré de grandes

forces sous Charles de Lorraine et Brown. Une autre armée, sous Daun, se

formait à côté, augmentée chaque jour d'inépuisables flots de la

barbarie du Danube. Un matin, du milieu de son calme apparent, Frédéric

fond sur la Bohême. Et le voilà vers Prague, aligné devant les barbares.

Depuis dix ans, la Prusse n'avait pas fait la guerre (6 mai 1757). Son

armée, en partie novice et mêlée de tout peuple, serait-elle au jour du

combat celle qui frappa de si grands coups? On pouvait en douter.

L'Autrichien se croyait couvert par des marais où l'on enfonçait à

mi-jambe. Il fut bien étonné de voir la sombre ligne noire de soixante

mille hommes qui résolûment traversait ce sol mouvant, venait à

lui,--plus étonné que cette ligne immense, sur une demi-lieue de

longueur, et par un tel terrain, ne flottait pas, qu'elle avançait

d'ensemble, aussi droite qu'une barre d'acier. Nulle musique pour régler

le pas. Au vain tintamarre turc des Autrichiens, nul bruit, nulle voix

ne répondait. La masse noire allait, comme un spectre muet, ne répondant

pas même aux canons, à la fusillade. Le roi défend qu'on tire, veut

toucher l'ennemi et frapper de la baïonnette.

Le curieux était de voir cette armée toute neuve devant l'artillerie, la

cruelle canonnade emportant des lignes entières,--de voir aussi en danse

la fille vierge de Frédéric, son oeuvre, sa cavalerie, industrieusement

préparée, une Hongrie du Nord contre la Hongrie de l'Autriche. Cette

merveille ici paraissait pour la première fois.

Grande épreuve. Tous les généraux marchaient devant. L'honneur du

premier coup fut à Fouquet, l'un des Français de Frédéric. D'autres

généraux tombent. On allait lentement sous ces bouches de fer qui

crachaient un enfer de mort et de fumée. Un des pères de l'armée, le

vieux Schwérin, jeune à soixante-douze ans, ne souffrit pas cela. Pour

enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit à ces chiens,

les fait cracher contre l'Autriche.

Il fut tué, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que

l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux

parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une s'enfuit

à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit lieues.

L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de Prague.

Napoléon, dans le repos de Sainte-Hélène, me semble ici bien dur pour un

homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, précipité, un

téméraire qui de ses calculs élimine le lieu, le temps, toutes les

règles.--Mais quoi? _il n'y avait plus de temps_!

Il faut juger ces choses par la crise révolutionnaire. Frédéric était

juste au point des premiers généraux de la Révolution. L'extraordinaire,

l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, parfois lui réussit.

Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent

quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, il

n'en a que deux sur les bras, il doit ou périr sans remède, ou pour un

an désarmer deux empires. Eh bien, il le fait à la lettre:

Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit

une saignée à l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps.

Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta à la France un

si grand coup moral, qu'elle se méprisa, fit des voeux contre soi,

n'admira plus que son vainqueur.

Napoléon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit jamais?

«Oui, mais contre les règles.» Assiéger cette grosse Prague, une

garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insensé!

Plus insensé encore d'aller attaquer l'autre armée, celle de Daun. «Il

aurait dû d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation et

contrevallation.» Un travail de trois mois!... Mais pendant ce temps-là

les Russes entreront, les Français iront jusqu'à Berlin rencontrer les

Suédois!

Et ce Daun, à dix lieues de Prague, qui reçoit d'heure en heure des

torrents de barbares, si on ne l'étouffe aujourd'hui, demain ce sera une

mer, un déluge d'armes et de soldats. Frédéric y court. Il le voit

perché haut, retranché. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frédéric

30,000. N'importe. La force révolutionnaire, c'est le mépris de

l'ennemi, Daun résiste, crible Frédéric. «Celui-ci a tort?» Point du

tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept

mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu.

Ces batailles étaient des massacres immenses. À la première, celle de

Prague, vingt-huit mille hommes restent sur le carreau; à celle de

Kollin, la seconde, vingt mille. Rien n'était préparé pour de tels

événements, nuls secours d'hôpitaux. Dans un tel abandon, les blessés

sont des morts.

Horrible guerre de femmes! Avec quelle passion étourdie et sauvage les

trois dames l'avaient préparée! Avec quelle furie de colère,

d'acharnement elles l'exécutèrent, dans leur mortelle _envie_ de tuer le

grand homme du temps!

Les malheurs se suivent et s'enchaînent. Tous à la file accablent

Frédéric: malheurs publics, malheurs privés. Il perd sa mère, le soutien

adoré de sa jeunesse en ses cruelles épreuves. Il perd son frère, en

quelque sorte; ce frère, héritier du royaume, eût mieux aimé traiter; il

fallut l'éloigner. Au revers de Kollin succéda la nouvelle que, pendant

que la Suède a saisi la Poméranie, la masse russe (et sa nuée tartare)

entre par l'Est et mange tout. Cependant les Français occupaient tout

l'Ouest, vainqueurs à bon marché, ne rencontrant personne.

Son unique alliée, c'était la petite armée de Hanovre, misérable et peu

aguerrie sous Cumberland, le fils de George, Cumberland, battu à

Hastembeck, et sûr de l'être encore, recule et recule toujours, poussé

par Richelieu. Il arrive à la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le

désespoir lui fera-t-il livrer bataille? Richelieu, qui, je crois, a de

sa propre armée la triste opinion que Cumberland a de la sienne, accorde

à ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven: ils

restent armés, mais seront neutres. Les Français gardent le Hanovre,

point essentiel à Richelieu, qui ne voulait rien que piller, et qui put

à son aise manger tout le pays.

Ainsi, le 8 septembre, Frédéric a perdu son seul allié. Quoiqu'il

défende encore la Silésie, on fait de lui si peu de compte que les

cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu'à Berlin insolemment la

rançonner.

Voilà le point où Vienne voulait voir Frédéric. Là tendait tout l'effort

des douze années. Ce n'était pas en vain que la pieuse Marie-Thérèse

employait aux prières quatre ou cinq heures par jour: elle était

exaucée. Le mécréant sentait le bras de Dieu. Dans ses fatigues

extrêmes, ses marches, ses combats acharnés, il y avait à parier qu'il

périrait. Mais cela n'allait pas à la haine de Marie-Thérèse; elle eût

voulu le voir prisonnier et traîné dans Vienne, se déclarant vaincu,

criant contre le ciel, disant comme Julien l'Apostat: «Tu as vaincu,

Galiléen!»

OEuvre pie! Et elle est travaillée par des Voltairiens. De Vienne,

Kaunitz dirige tout. Son actif instrument, plein d'esprit, plein

d'audace, Choiseul, jusqu'en août, suit ici le grand plan autrichien:

«La paix en France, et la guerre en Europe.» Le Parlement se calme, les

exilés reviennent, la justice reprend son cours. D'autant plus vivement

le Roi pourra pousser la guerre, accabler Frédéric.

Depuis août, Choiseul est à Vienne. De là, bien mieux que de Paris, il

stimule nos généraux, Richelieu et Soubise. Il a le zèle ardent d'un

homme qui monte au ministère, qui brûle d'être ici le lieutenant de

Marie-Thérèse. Dans ses lettres (_Richelieu_), il ne cache pas le motif

qui le presse. Il est pauvre; il vit par sa femme (délicate et fragile);

s'il la perd, «il sera dans la plus affreuse indigence.» Le pauvre est

capable de tout.

À ses débuts, il s'était posé en _méchant_ par les perfidies galantes,

les femmes compromises, les mots mordants. Il était craint des sots. Il

se disait alors le _chevalier de Maurepas_, autrement dit un Maurepas

plus jeune, qui reproduirait l'autre, son esprit, ses malices. Il passa

son modèle. Par lui surtout l'Autriche sut pervertir l'opinion. On ne

croyait pouvoir éreinter Frédéric qu'en égarant Paris, en corrompant la

Presse. Tous les écrivains faméliques savaient qu'on n'aurait rien que

par la cabale autrichienne. Ils prêtèrent leur plume à Choiseul. Il eut

un atelier de satires, de chansons sur un même thème invariable,

l'avilissement de Frédéric. Sur tous les tons, sur tous les airs, on

chanta, on dit et redit qu'il vivait à la turque. Il n'appuyait que trop

ces bruits par un cynisme étrange, l'ostentation des vices dont il était

bien peu capable. Il n'était qu'un cerveau. S'il eût vécu ainsi, certes,

il n'eût pas gardé cette énergie prodigieuse, cette capacité étonnante

de travail jusqu'au dernier âge. Il n'est pas si facile d'être tout à la

fois un Henri III et un héros. On a vu ce que Louis XV devint par ses

vices d'enfance, son énervation féminine, sa honteuse timidité. Une

chanson terrible, vraie _Marseillaise_ du mépris, l'accuse précisément

des hontes qu'on reprochait à Frédéric. Elle éclaire, mieux que la

Hausset, l'histoire du privé de Choisy (1755).

Regardons les deux rois à ce moment (1757). Que fait Louis XV? et que

fait Frédéric?

Louis XV, après Damiens, fut quelque temps captif, n'osait sortir, aller

au Parc-aux-Cerfs. Il avait toujours chez lui Madame, mais un peu

négligée, qui se désennuyait avec le petit Louis XVI et le charmant

petit Narbonne. La Pompadour imagina, pour mettre le Roi plus à l'aise,

de lui faire, au plus près et contre la chapelle, un Parc-aux-Cerfs

réduit, resserré, ignoré. Dans deux chambres sur la triste cour, d'où

l'on entendait le plain-chant, on lui logea des filles (exemple la jeune

épicière que vendit sa mère affamée, _Hausset_). On leur disait que

c'était un seigneur. Une dit: «C'est le Roi!» Et on l'enferma chez les

folles. Ces belles indiscrètes étaient fort incommodes, surtout par

l'embarras des couches, que détestait le Roi. De plus en plus, il se fit

donner des enfants, pauvres jouets stériles, dont il se faisait

magister, dans ce petit logis étouffé et fétide. Vie sale autant que

sombre d'un misérable prisonnier.

Frédéric a du moins, il faut en convenir, un intérieur plus aéré. Quel

intérieur? quel cabinet? immense. Ce n'est pas moins que la plaine du

Nord, le grand champ de bataille de trois cents lieues de long. Il fait

face aux deux bouts par une rapidité terrible qui semble le vol des

esprits. Le soir, sous la tente légère, qui frissonne à la bise, il tire

encrier, plume, tout comme à Potsdam il écrit. Il fait des vers, souvent

mauvais, qui témoignent du moins d'un bien rare équilibre d'âme. Vrai

siècle de l'esprit: ce qui l'inquiète, c'est Voltaire. C'est à lui qu'il

envoie sa pensée (la dernière peut-être). Et le danger l'inspire.

Plusieurs de ses vers sont très-beaux:

... Pour moi, menacé du naufrage,

Je dois, faisant tête à l'orage,

Penser, vivre, et mourir en roi.

Voltaire lui avait jusque-là gardé rancune, entouré qu'il était des

caresses de la Pompadour, de Kaunitz, de Choiseul. Il fut touché

pourtant, lui conseilla de vivre, et il écrivit à la soeur de Frédéric

qu'on pouvait s'arranger, «que si l'on voulait _tout remettre à la

bonté_ du roi de France» (21 août 1757), Richelieu pourrait bien agir et

se porter arbitre. C'était le pire conseil à coup sûr qu'on pouvait

donner. Frédéric, tout surpris qu'il fût de l'innocence de Voltaire, fit

semblant de le croire, et écrivit à Richelieu, le flatta, l'endormit.

Richelieu écouta, répondit, même se fit un chiffre secret pour bien

s'entendre avec le Roi. Devant un pareil homme, il avait plus d'envie de

négocier que de se battre.

Frédéric l'amusait, préparait un grand coup. Il jugeait froidement qu'il

lui restait des chances et de grandes ressources morales.

L'Allemagne lui faisait la plus absurde guerre, à lui son défenseur, le

défenseur des princes que l'Autriche poussait contre lui. Il les

rappelait au bon sens, leur demandait pourquoi ils se hâtaient tant

d'être esclaves, de faire les Allemands serfs du roi de Hongrie. Contre

qui marchaient-ils? contre celui qu'ils imitaient, admiraient,

révéraient, leur maître. L'Autriche même tâchait d'organiser des troupes

à la prussienne. Le petit Joseph II, enfant, le futur czar Pierre III,

ne juraient que par Frédéric. Nos meilleurs officiers (Saint-Germain et

Luckner) étaient de parfaits Prussiens. Leurs voeux étaient pour lui,

ceux de la plupart des Français. D'Argenson n'ose dire qu'il lui

souhaite de battre les nôtres, mais il parle des Russes. «Ah! dit-il, si

le Roi pouvait accabler ces coquins!»

Quel eût été le deuil de tous les penseurs en ce monde, si l'on eût

perdu Frédéric! Berlin n'était-il pas l'asile de la libre-pensée, de la

plus précieuse des libertés, la liberté religieuse? Frédéric le sentait.

Il se sentait gardien et des droits de l'Empire et des droits de la

conscience, nécessaire à la fois à la patrie, au monde. Je ne trouve pas

ridicule (quoi qu'on en ait dit) qu'en sa pensée suprême, il invoque

l'ombre de Caton.

Jamais personne ne brava tant la mort. Il le fallait. Ses soldats, si

dociles en bataille, étaient exigeants, regardaient s'il était avec eux

au danger. Le soir d'une bataille, le voyant à leurs feux, ils disent

dans leur liberté rude: «Eh! Sire! où étiez-vous? On ne vous a pas

vu...» Il ne répondit rien. Mais ils virent son habit troué de balles et

il en tomba une. Les voilà bien honteux. «Sire, nous mourrons avec

vous.»

Sa gaieté héroïque était inaltérable. Dans cette année terrible, un peu

avant Rosbach, on lui amène un de ses Français, un grenadier qui

désertait. «Pourquoi nous quittes-tu?--Sire, vos affaires vont

mal.--C'est vrai... Eh bien, écoute: encore une bataille! si cela ne va

mieux, nous déserterons tous les deux.» (_Thiébault._)

L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par Choiseul, qui

était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi on ne se hâtait

pas de donner le coup de grâce.--Elle employa, le 3 septembre, la

ressource suprême qui lui avait déjà servi, un voyage de l'Infante près

de son père. L'Infante se mourait de deux passions, celle du grand

mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de quitter son désert

de Parme pour ses grandes villes riches, peuplées, de Bruxelles et

d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en Italie, était devenu

si prudent qu'il respectait, approuvait les conseils de Richelieu et de

Soubise, tous deux fort peu pressés de voir le lion au gîte. Dans son

désespoir même, celui-ci était redoutable. Par sa petite armée du Nord

(vingt mille contre soixante mille) il avait étrillé les Russes à

Jaegernoff; tout en se proclamant vainqueurs, ils en eurent assez, s'en

allèrent. Plus récemment, sur Soubise même, il eut un avantage léger,

mais qui fit rire. Soubise a huit mille grenadiers, fuit devant quinze

cents Prussiens, perd son camp et tous ses bagages.

La guerre était réellement menée par la Pompadour. Entre le vieux

Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils,

mais ne les suivait pas. N'étant que par l'Autriche, ne suivant que

Marie-Thérèse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot était d'agir

secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les

vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de

l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le prince

Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse. Les Français étaient moins

nombreux, la gloire serait toute allemande, toute à Marie-Thérèse; elle

aurait été quitte de la reconnaissance, quitte de ses promesses, eût

refusé les Pays-Bas.

Qu'était ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa soeur, Marsan

(Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce poste de

confiance par la grâce de Marie-Thérèse. Ces Soubise, depuis la belle

rousse de Louis XIV, étaient toujours des favoris. Trois cardinaux

Soubise sont les grands aumôniers; le premier (fils du roi?) c'est ce

cardinal femme, célèbre par sa belle peau et son zèle moliniste; le

second, joli homme épuisé, qui meurt jeune, passait, dit Argenson, pour

amant de sa soeur. Son frère, le général, brave homme et médiocre,

plaisait à Louis XV par l'analogie de leurs moeurs. Sa soeur (Marsan) le

fit tellement adopter de l'Autriche et de la Pompadour, qu'on voulait

lui donner ce que ne put avoir Turenne: on voulait le faire connétable!

Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes qui

revenaient à dire: «Allons, sois un héros.» Le destin l'accabla. Un

autre, Richelieu, eût été battu tout de même. La décadence pitoyable de

l'armée (comme de toute chose) arrivait au dernier degré. Nos Français

sont terribles aux premières guerres de Louis XV, à Guastalla, au combat

de Plélo (1731). À Fontenoy, l'infanterie mollit, percée par la colonne

anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). Personne ne se soucie de

guerre. «Nos paysans en ont horreur,» dit Quesnay, article _Fermiers_,

dans l'_Encyclopédie_.

L'âme est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on n'embarquerait

que les gens de bonne volonté, ils voulurent tous en être. Mais dans

cette misérable guerre d'Allemagne, se traînant, embourbés dans la boue,

le vol, et le pillage, et les jambons de Westphalie, ils se moquaient

d'eux-mêmes, méprisaient cette guerre qu'on faisait pour trois femmes et

(sans nul doute usant déjà du mot rude de 92) «pour ces cochons de

Kaiserlics.»

L'armée française, chaque matin, à dix heures, offrait un grand

spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les officiers.

Les coiffeurs, l'épée au côté, les tenaient sous le fer, frisaient,

poudraient à blanc. Cérémonie essentielle. Comment se montrer décoiffé?

Défrisé, on n'était plus un homme. Nul besoin du service, nul danger

n'aurait ajourné.

Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste

perruque du XVIIe siècle était frisée la nuit, toute préparée pour le

matin. L'artiste, au XVIIIe, vous tenait par la tête une heure et plus.

Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent

innombrables. En 89, à Paris, ils étaient vingt ou trente mille.

Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de moeurs,

d'habitudes, étaient femmes. Aux salons, ils brodaient, découpaient des

estampes, etc. Plusieurs étaient très-jeunes. Tel colonel avait quinze

ans. À l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait marcher;

ses petits pieds se froissaient aux décombres; un grenadier le prit, lui

servit de nourrice.

Ces faibles créatures ne manquaient guère, par vanité, d'entretenir des

femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les suivaient

vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs et

cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait au

camp des femmes rire et causer. Le maréchal de Saxe n'en fit-il pas

autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la

bataille? Mais ces dames n'auraient pas marché, si elles n'eussent

trouvé à la guerre tout ce qu'on avait à Paris, leurs marchandes de

modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches à

mettre au coin de l'oeil.

L'esprit d'égalité gagnait. Les subalternes, d'après les officiers,

voulaient avoir des filles, les soldats même aussi. On dit que douze

mille chariots traînaient à l'arrière-garde. Vaste camp pacifique qui

avait l'aspect d'un bazar.

Pour être juste, il faut à cette corruption étourdie en opposer une

grossière, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les fournisseurs

de Frédéric, ses marchands de foin et de farine, on comptait l'Empereur

lui-même? Oisif, avare, il jouait au trafic; il nourrissait l'armée qui

battait celles de sa femme. Vienne était rempli d'espions de Prusse. Les

grandes dames, dans leur vie gourmande, molle et voluptueuse, avaient

toutes quelque favorite, quelque petite femme de chambre, lui disaient

tout. Le bijou ennuyé se consolait par un amant et lui livrait ses

confidences. Il les transmettait à Berlin. On put savoir ainsi que le

général de l'Empire recevait de l'argent de Vienne, qu'il entraînait

Soubise, et le presserait de se battre à la première occasion.

Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de

Rosbach, contemplait l'armée de Soubise et du prince Hildburghausen,

augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. Soubise hésitait à

combattre, disait à son collègue l'attitude réelle du Prussien, caché

par ses tentes, et qui derrière s'était mis en bataille.

À ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de

Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (_Duclos_, 646).

Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que

faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune.

«Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.»

Opération très-simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner

leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un

long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie.

On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa

cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais

l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille;

dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent,

elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les

culbute aussi.

L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts, mais

d'innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit,

venue de bonne heure, n'eût charitablement couvert le camp des femmes,

ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s'évanouissaient,

de filles éperdues qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, n'eurent

le temps d'emballer. Les cuisiniers laissèrent leurs batteries. Loin

devant, vrais zéphyrs, volaient les perruquiers, jetant l'épée qui leur

battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, si l'Instrutt, un

méchant torrent, n'eût tout arrêté court. Un seul pont! Un long

défilé... Deux jours, trois jours on fuit de différents côtés. À jeun.

On n'a rien emporté. Si par bonheur on trouve, à peine on veut dîner,

qu'un cri part: «Voici l'ennemi.»

Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un

surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure,

n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de

frivolités parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprès du

Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. Lui-même il

fit manger les officiers avec lui, à sa table, leur en fit les honneurs,

s'excusant de n'avoir pas mieux. «Mais, messieurs, je ne vous attendais

pas sitôt, en si grand nombre.» Il dit encore: «Je ne m'accoutume pas à

regarder des Français comme ennemis.» Et en effet, entre nos officiers,

tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi de France.

Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France même. Vingt

chansons célébrèrent Soubise.

Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille

hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au

moment il dit: «Si quelqu'un flotte, hésite, je lui donne congé; il peut

se retirer, sans blâme et sans reproche.» Pas un ne s'en alla.

Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse avait gagné les

siens; ils déliraient d'avoir repris la Silésie. Ils raillaient

Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Ils payèrent

de leur sang. C'est la septième bataille de Frédéric en cette année (4

déc. 1757), et son chef-d'oeuvre militaire. Napoléon lui-même en parle

avec admiration.

Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait désormais largement

réparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. Frédéric

reçut à la fois de l'argent, une armée. L'armée hanovrienne, après

Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des généraux

de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de Londres. Il peut

nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous côtés lui arrivent,

veulent servir le grand Roi de Prusse.

Véritablement grand[41]. Les Autrichiens eux-mêmes, regrettant de lui

faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. L'admiration

d'un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le culte du héros

leur refit la _Germania_.

[Note 41: Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de

la Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn

et les _Jésuites_, auteurs réels de cette ruine. Je

l'expliquerai mieux au tome suivant.]

Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette

guerre unique, il n'a daigné rien faire pour en relever la grandeur.

Loin d'en marquer l'effet, les résultats moraux, immenses, qu'on

entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi et

comment il fit cette manoeuvre, livra, gagna cette bataille,

très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper

l'avenir. Nulle excuse pour ses défaites. Une véracité héroïque. Les

succès plutôt amoindris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si

les narrations diffèrent, c'est dans celle de Frédéric que le nombre est

le plus petit.

On sent en lui une chose très-belle, c'est que ses faits de guerre il

les a vus d'en haut.

Derrière le capitaine et au-dessus est le _Frédéric roi_, dont l'autre

Frédéric n'est que le général.

S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers

hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses oeuvres

(trente volumes in-4º), on reconnaît avec tous les critiques, les

Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des

d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand écrivain, excellent

prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même en face de

Voltaire, dans ses très-belles lettres, se soutient avec dignité.

Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre

lui, n'empêcheront pas de déclarer:

Qu'il fut le caractère le plus complet du XVIIIe siècle, ayant seul

_réuni à la force l'idée_.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 56 / 86 题