D'autres allaient plus loin, disaient: «Il faut une révolution, comme
celle qui se fit il y a cent cinquante ans.»
«Seulement plus radicale, avec la totale extinction de la maison de
Bourbon.» (_Procès de Damiens_, p. 82, 83, 84, 98, 106, 110, 113, 176.)
Cela se dit jusque dans les couvents. Les jansénistes (depuis l'inceste
des quatre Nesle, celui des deux Murphy, surtout depuis le 27 décembre)
croyaient voir sur Versailles tomber le feu du ciel. Dans la communauté
janséniste de Saint-Joseph, l'avant-veille des Rois 1757, une enfant de
douze ans, sans doute répétant ce qu'on disait entre religieuses, dit
aussi: «Il sera tué.»
Par qui? C'était la question.
Quand le Roi s'entendit avec les hauts chefs du Clergé pour amuser le
Parlement, le bas clergé, qui n'était pas dans le secret, s'irrita fort,
cria. On eut peur à Versailles de voir un Jacques Clément; on ne
laissait entrer aucun abbé.
Mais qui finalement fut vainqueur? le Clergé. Qui garda ses biens? le
Clergé. Qui fut ruiné? le Parlement. Là étaient les désespérés, les
meurtriers probables, les parlementaires ou leurs gens. Ce fut un de
leurs gens qui frappa Louis XV.
L'histoire des domestiques est une grande affaire en ce siècle.
Entre les classes, la plus dangereuse, à coup sûr, c'était celle-là. On
n'avait oublié rien pour les ravaler et les intimider. En vain. On ne
put pas arrêter leur essor. On disait plaisamment des laquais: «C'est un
corps de noblesse préparé pour suppléer l'autre.» De Crozat,
laquais-roi de la Louisiane, le siècle, par Jean-Jacques, va droit à
Figaro.
Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Système monter, descendre les
fortunes. Ils se sont vus eux-mêmes, du comptoir, du ruisseau de la rue
Quincampoix, sauter d'un bond aux Fermes générales. Des hasards de
bassesse souvent les élevaient. L'un naquit d'un soufflet, l'autre d'un
coup de pied. Ce coup bien appliqué vous lance un petit domestique de
Colbert le prélat au grand Colbert, qui le fera commis, caissier,
traitant, fermier, millionnaire.
Nul milieu dans leur sort: ou comblés, ou brisés, favoris ou
souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la
Delaunay). Leur sort, au XVIIIe siècle, s'est aggravé sous un rapport.
On ne les veut plus mariés (voir _Melon_). Ce siècle, si sociable,
devient pour eux l'état sauvage. D'ennui, d'oisiveté, plusieurs
deviendront fous. Dans le petit trou noir où couche la femme de chambre
(_Staal_), d'où elle entend et voit l'excès des libertés, on peut croire
que la servitude fut bien sentie, que fut rêvé, couvé bien souvent le
_Discours sur l'inégalité_, les mots que Pascal et Rousseau lancent
contre la propriété. Cela se traduisait par le vol domestique, leur
maladie commune.
Guerre à l'autorité, c'est toute la pensée des laquais. Portant l'épée
comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant
aux portes des théâtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la
Régence, ils se plaignent de ce qu'on les exclut de la milice. Sous
Fleury, ils se plaignent de ce qu'on veut qu'ils en soient (1742), et
ils parviennent à se faire exempter. On se moque de leur épée; et
d'autant plus, ils aiment à dégainer. En 1750, aux razzias d'enfants,
ils tirèrent l'épée pour le peuple. On put prévoir qu'un jour ils
tireraient aussi le poignard.
Celui qui le tira, Damiens, était d'Arras. Cette frontière wallone et
picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont
plus midi que le midi. Ils donnaient à l'Espagne ses plus impétueux
soldats. Ils donnèrent à la France de chaleureux artistes (les Watteau,
les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donné, par
contre, des têtes souvent étroites et dures, fortes, âprement
systématiques, les Calvin et les Robespierre. L'Artois spécialement est
marqué dans ce sens. Outre un grand mélange espagnol, les séminaires
d'Irlande y ont laissé leur trace, la grande machine régicide, terrible
au temps d'Élisabeth. C'est la garde avancée des jésuites contre
l'Angleterre. Là fut aiguisé le poignard des amis de Marie Stuart, là
plus d'un siècle travaillèrent les écoles de l'assassinat.
À côté des jésuites, chez ce peuple dévot, ne manquaient pas les
jansénistes. Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnête,
homme de bien, était un fervent janséniste, n'ayant pour meubles _que
des livres_, livres de piété. Damiens lui-même fut longtemps très-dévot,
entendant tous les jours la messe. (Je tire tout ce qui suit mot à mot
du _Procès_.)
Sa figure aisément l'eût fait prendre pour un Espagnol. Il avait la peau
assez brune (p. 350), les cheveux noirs, frisés (250), et volontiers
coupés sur le devant en vergettes très-rases (350). Son visage allongé,
marqué de petite vérole, le dessous de la lèvre inférieure très-creusé,
un nez d'aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distinguée,
belle (_Argenson_), tragique. Il était grand (cinq pieds cinq pouces)
mais paraissait très-grand, étant mince et fort élancé. Il portait la
tête un peu basse. Il n'était pas campé bien solidement sur ses jambes.
Avec des yeux hardis, il était pourtant vacillant.
Sa famille de bons fermiers d'auprès d'Arras était fort en débine. Son
père, de chute en chute, devint, de fermier, ménager, puis misérable
moissonneur et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui
moururent presque tous. Le second, Damiens, petit _diable_ indomptable
(et qu'on nommait ainsi), jusqu'à seize ans travaillait à la ferme,
cruellement battu de son père, qui, dans ces récidives, allait jusqu'à
le pendre par les pieds, la tête en bas. Un oncle, cabaretier à Béthune,
eut pitié de l'enfant, le prit, voulut le faire étudier. À seize ans,
c'était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. S'il devint
cultivé, ce fut par l'expérience seule, la conversation, les voyages.
Qu'en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya
aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye,
Saint-Vast. Un matin, il s'engage, et quoique racheté par son bon oncle,
il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre ans dans la
guerre d'Allemagne (124). Il y put voir l'horreur du retour meurtrier de
Prague.
Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il
resta domestique, changeant souvent de maître et n'étant bien nulle
part. Honnête cependant et désintéressé, à ce point qu'il partait
souvent sans demander ses gages (32).
Les témoignages de ses maîtres (M. de Maridor, madame de la Bourdonnaie,
la maréchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il n'avait aucun
vice ordinaire des laquais; seulement il buvait; quoiqu'il bût sans
excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. de Maridor.)
Il avait quelque temps servi chez les Jésuites, au collège
Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d'hôtel. Il y resta
quatre ans. Les Jésuites voulaient «le mettre à l'eau» (lui refusaient
le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le
mirent chez un élève qui avait chambre à part. Il ne put y rester,
s'étant brouillé avec le précepteur.
Il resta estimé, protégé des Jésuites qui parfois le placèrent.
Cependant il avait fait preuve d'une grande liberté d'esprit,
s'exprimant sans ménagement «sur leurs doctrines relâchées, qui
sentaient le libertinage» (p. 145, nº 305). Il affirma toujours qu'il ne
servit chez eux que malgré lui, par nécessité de gagner son pain (p.
242, nº 266).
Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient
beaucoup plus du côté des Parlementaires. Il en servit plusieurs,
surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des héros de
la petite, intrépide minorité, politique plus que janséniste, et déjà
révolutionnaire, qui frappa au coeur la royauté par la dispute des
_Lettres de cachet_, la question (première et capitale) de la liberté
personnelle. Dans l'enlèvement général du Parlement (en mai 1753), M.
Bèze eut cette distinction d'être des quatre que l'on n'exila pas, mais
qu'on mit aux plus rudes prisons d'État. Nulle n'était plus dure et plus
sombre que Pierre-en-Cise, près Lyon, où on le conduisit (_Barb._, V,
383). Damiens était le seul domestique de M. Bèze. Il vit de près cet
acte, cette désolation des familles, les femmes en pleurs tâchant de
suivre leurs maris dans ce coûteux exil, et à Paris le monde du Palais
ruiné. Il devint ardemment et violemment parlementaire. Il échappait
souvent de chez ses maîtres pour aller au Palais le soir, la nuit,
attendre aux jours de crise la fin des délibérations (328). Il errait
dans les groupes où on lisait tout haut la _Gazette de France_ (147).
Les deux partis étaient très-irrités. Damiens entendit avec horreur,
comme il servait à table chez un sorboniste jésuite, les convives dire
qu'ils voudraient être les bourreaux des Parlementaires, et tremper les
mains dans leur sang (136). Deux jansénistes d'autre part parlaient de
tuer l'archevêque (_Barbier_). Damiens voulait qu'on le jugeât. Avec
l'ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, d'aller arrêter le
prélat. On aurait trouvé deux cents hommes bien aisément pour le mener à
la Conciergerie (143, nºs 287, 288).
Quelque effort que l'on fît pour croire le roi trompé, on savait bien la
haine qu'il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, à
Versailles, les croisées se peuplaient de visages moqueurs à l'arrivée
du Parlement, au débarqué «des singes» en robes rouges. Damiens était
avec son maître, M. Bèze, au jour où, le Parlement arrivant, le roi
sortit, dit qu'il allait dîner à la Muette, se fit attendre tout le
jour. Il vit les magistrats seuls, affamés, errer au château et au parc.
Un courtisan humain eut honte de cette indignité. Il fit excuse pour son
compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvés par bonheur.
On eût dit qu'un hasard terrible menait Damiens partout où l'on pouvait
amasser la colère. Resté seul sur le pavé, quand son maître fut arrêté,
il trouva place justement dans la maison, et la plus digne, et la plus
maltraitée, celle de l'ex-gouverneur de l'Inde, la Bourdonnaie.
Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu'il suffise de
dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgracié, prisonnier de
guerre, dès qu'il apprit à Londres qu'on avait l'infamie de faire son
procès à Paris, obtint de revenir, de venir voir si on lui couperait la
tête. On fit pis. On le tint trois ans à la Bastille, et on le lâcha
mort, mourant du moins, ruiné et de santé et de fortune. Il mourut de
chagrin et du déshonneur de la France (10 nov. 1753).
La mort de cette grande et illustre victime criait contre le ciel, et
Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zélé. Il
s'échappait à peine pour aller à deux pas s'informer des nouvelles «à la
terrasse du Luxembourg.» Sa préoccupation des affaires politiques était
visiblement extrême. Il ne resta pas chez la veuve, qui eût voulu le
retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu'on en sait alors, c'est qu'il
écrivit à quelqu'un une lettre contre le despotisme (_Barb._, VI, 481).
Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots seulement font
croire qu'il s'affranchit, qu'il vécut des petits métiers de Paris.
Quelqu'un dit l'avoir vu colporter des manchettes, vendre au Pont-Neuf
des pierres à dégraisser. Il était là au grand passage, à portée de
savoir les nouvelles, près du palais, au centre de l'agitation
parisienne.
L'idée de tous était qu'on devait _avertir_ le roi. Mais comment? Le
pauvre janséniste Carré de Montgeron s'était bien mal trouvé de l'avoir
essayé. Pour un livre offert à genoux, mis dans un cachot pour toujours!
On avait dit alors: «Si le roi n'est _touché_ d'un livre, Dieu le
_touchera_ autrement.»
Personne cependant n'eût voulu le _toucher_ à mort, pour avoir à la
place un autre pire, dangereux personnage, très-propre à faire un fou.
On eût voulu non que le roi mourût, mais fût ou malade ou blessé, qu'il
se souvînt de Dieu, de ses devoirs, qu'il se dît, comme à Metz: «J'ai
péché, j'ai mal gouverné!» Mais qu'il le dît sérieusement. Qui le ferait
rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le frapper?
lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont guérirait l'âme?
Damiens se dit en lui: «C'est moi.»
Il se le dit trois fois; à l'enlèvement du Parlement, en mai 1753,--en
mai 1756, au traité autrichien,--en décembre de la même année, lorsque,
le Parlement décidément brisé, on crut la tyrannie établie pour
toujours.
Mais, on l'a vu, il y eut un entr'acte. Pendant vingt ans et plus
(1734-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette
détente eut l'effet ordinaire. Après la grande exaltation, la nature se
relâche, souvent tombe assez bas. Jusque-là, il était (au témoignage de
ses maîtres), un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe.
Dès vingt ans, il s'était rangé et marié, épousant en secret une femme
beaucoup plus âgée et il en avait une fille. Elle était cuisinière, et
tous deux se faisaient passer pour non mariés, il la voyait fort peu;
beaucoup plus une femme de chambre avec qui il avait servi. Il portait
cependant parfois de l'argent à sa femme pour l'aider à nourrir
l'enfant.
Dans la misère croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut
manquer tout à fait. Il se refit laquais. On le plaça dans l'hôtel
équivoque d'une belle dame à la mode. Il avait été jusque-là, pour
parler en style parisien, homme de la _rive gauche_, des vieux quartiers
rangés. Cette fois, transplanté à la _rive droite_, aux boulevards, à la
rue Grange-Batelière, il vit un nouveau monde. La dame, avec un nom
très-aristocratique, était une petite femme de commis. On ne voyait pas
le mari qui, prudemment, se tenait à Versailles, dans sa vie d'humble
plumitif. Mais on voyait son chef, le brillant, joufflu Marigny, frère
de la Pompadour, qui avait enlevé la belle au quatrième jour de mariage,
et venait sans façon rire, souper, coucher là.
Maison joyeuse, quand tout était si triste. Éternel mardi gras. C'était
juste ce qu'il fallait pour assombrir encore cet esprit sombre, lui
ramener l'idée fatale. Il fit tache dans cette maison. Il y devint la
bête noire. Il se tenait à part, ne parlant guère que seul, et
marmottant tout bas, s'en allant au plus loin coucher dans un grenier.
Laissa-t-il échapper quelque signe imprudent de mépris pour cette
maison, pour l'entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain
qu'on le persécuta, qu'on le poussa à bout, qu'on fit ce qu'il fallait
pour que, de maniaque, il fût fou tout à fait. La dame était menée par
une femme de chambre coiffeuse, une Henriette qui se mêlait de deviner
et de prédire. Elle lui dit: «Tu seras pendu. On le voit bien aux lignes
de ta main.» La dame écervelée se mit de la partie, voulut aussi
regarder dans sa main, et elle y vit qu'il serait rompu vif. Un autre
jour, du haut d'un escalier, jetant un panier plein de bûches, elle dit:
«Ramasse! ramasse!... C'est signe que tu seras brûlé.»
Sa faible tête fut frappée. Il dit dans le Procès: «On me jeta un sort.»
Il jugea qu'il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut plus
cruel, c'est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse
Henriette lui dire: «Va!... tu feras un vol!»
Le coup porta comme en pleine poitrine. Il était sali, c'était fait; sa
destinée perdue. Ce fatal mot disait: «Tu ne seras point un martyr... Tu
mourras dans la honte, et, tout en t'immolant, tu resteras déshonoré!»
Le trait entra, et il n'eut pas la force de le lui rejeter, de rire. Il
la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu'il volerait... Il aurait
voulu la tuer! Il dit: «Je la tuerai!» Il ne lui fit rien cependant.
Seulement, en partant, il jeta des pierres dans les vitres.
Où en était Paris? La trahison d'Autriche, le viol de février, c'est ce
qui sans doute occupait. Damiens n'y tenait pas. Sa main avait soif du
couteau. Il eut l'idée de fuir loin de Paris et d'aller à Arras. Et
d'ailleurs, dût-il faire le coup, il fallait avant tout qu'il réglât ses
affaires de famille, ramassât pour sa fille ce qu'on lui redevait là-bas
sur certaine succession. Comment faire le voyage? Il servait un M.
Michel, négociant de Saint-Pétersbourg, de passage à Paris. Cet
étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille,
simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L'or était
disponible. Quoi de plus aisé que d'en prendre pour le voyage, sauf à le
remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du démon qui le
travaillait au dedans. Il dit, répète et jure avec persévérance qu'il
prît seulement cent trente louis (p. 104, nº 162; p. 556, nº 2). Il y
avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne toucha pas.
C'était le vol d'un maniaque. Il n'eût su à quoi dépenser. On ne voit
pas qu'il ait joui ni profité en rien, sauf un habit et cent écus de
laine qu'il acheta afin que son frère l'ouvrier travaillât à son compte.
Mais son frère, très-honnête, fut pénétré d'horreur quand une lettre
d'un jeune frère qu'ils avaient à Paris lui fit savoir que cet argent
était volé. Damiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du suicide:
il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; il alla à la
mer, avec l'idée de s'y jeter. Mais son frère le gardait, ses parents le
forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fit restitution. Pour
qu'il en eût le temps, ils proposaient que lui-même se mît dans une
maison de force. Il pleurait, s'y laissait mener comme un mouton.
Malheureusement, cette maison qui était un couvent ne voulut pas le
recevoir.
Alors, craignant toujours qu'il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la
frontière. Au moment d'y passer, la maréchaussée lui barre le passage,
et il était happé, s'il n'avait donné cent écus.
Son état était effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour
calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. Le
_Consummatum est_, la fin des fins, semblait arrivé, et par le Parlement
brisé, et par les cent mille hommes qu'on livrait à l'Autriche, et par
le mariage autrichien (_Barbier_). Damiens retourna à Paris.
Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 décembre. Son jeune
frère, domestique d'un conseiller, le reçut durement. Sa femme, qui
était chez un négociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur
accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle. Elle était allée se jeter
aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grâce pour lui.
Cette fille, grande et jolie, mais boiteuse, était placée rue
Saint-Jacques chez un enlumineur, client et agent des jésuites. Elle y
colorait des découpures d'estampes (sotte mode d'alors pour détruire
souvent des chefs-d'oeuvre). Avertie, elle vint (1er janvier); elle lui
demanda s'il lui apportait des étrennes, puis, n'en recevant pas, elle
l'accabla de reproches. Il pleura, et reçut encore même semonce d'une
ancienne amie, qui s'attendrit pourtant en le voyant abîmé de douleur.
Elle se tira du cou une médaille de la Vierge, la lui passa, en
l'assurant qu'avec cela il n'avait rien à craindre. Sa femme eût voulu
le garder, mais elle n'était que cuisinière, et la femme de chambre lui
avait reproché de l'avoir fait coucher à l'insu de ses maîtres.
Il avait dit aux siens: «J'irai parler au Roi.» Puis pour les rassurer:
«Je m'en retourne en Flandre.» Il part le 3 janvier au soir. Ils le
conduisent à mi-chemin, à la Cité. Là adieu éternel.
Il continue et soupe rue de la Comédie dans une auberge; mais à dix
heures, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le froid
était très-vif. Au coin de la rue de Condé une grosse et joyeuse fille
l'appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l'heure de partir,
muet, immobile et lugubre. Enfin, honteux de faire veiller pour rien la
pauvre créature, il part avant une heure, va aux voitures publiques,
prend à lui seul un de ces méchants cabriolets qui menaient à
Versailles. Il y arrive à trois heures du matin.
Il paya très-bien le cocher, et pour le réchauffer de ne voyage dans une
si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: «Je vais
aux îles... dans telle île... bien loin. Mais j'y serais pourtant dans
vingt-quatre heures.»
À l'auberge, il apprit que le Roi était à Trianon pour quelques jours.
«Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut.» Il
avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse: «Je me sens bien
incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me
saignât?» Elle rit: «En effet, joli temps pour se faire saigner.» Au
fait, il gelait à pierre fendre.
Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans rencontrer autre
personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouvé une machine,
voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme
Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par cet homme) que, Madame
étant enrhumée, le Roi la viendrait voir (5 janvier). Il l'attendit à la
tombée du jour sous la voûte qui mène aujourd'hui au Musée. Damiens
paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la
voiture qui était attelée, ce qui lui permettait de rester et de
s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant
l'avoir perdu: «Il cherche ici ce qu'il n'a pas laissé.» (263.) Il
n'avait pris aucune précaution et ne comptait point fuir. Il était fort
reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le
chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tête.
Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen (64). Il
avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, ordinaire
(76): «On m'a poussé le dos. C'est cet ivrogne-là qui m'a donné un coup
de poing.»
Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de
canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait.
Un garde: «Qui est cet homme qui ne se découvre pas devant le Roi?» Il
lui jette son chapeau par terre (51, 76).
Cependant, avant de monter, le Roi dit: «Est-ce qu'une épingle m'aurait
piqué? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite et
sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: «C'est ce
Monsieur (_Hausset._) Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue pas.» Puis il
remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.
Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le
secouèrent, le jetèrent contre un pilier, puis sur un banc, le lièrent,
le traînèrent à la salle des gardes. On lui arracha ses habits, et on le
mit tout nu.
Ayen (Noailles), capitaine des gardes, était là. Damiens lui dit avec
grande assurance: «Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le
peuple. (65.)
«C'est pour la religion.--Qu'entendez-vous par là.
J'entends que le peuple périt. N'est-il pas vrai, monsieur, que la
France périt?» (45.)
On insiste. On demande: «Quel principe de religion[40]? Mon principe, ce
fut la misère qui est aux trois quarts du royaume.» (146.)
[Note 40: «La pitié qui estoit au royaume de France.» C'est
la fameuse réponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.]
On lui trouva un petit livre (Prières et instructions chrétiennes) que
son frère le janséniste lui avait donné. Mais il avait refusé à Arras un
confesseur janséniste (234), et il méprisait les jésuites (145, 242),
n'était d'aucun des deux partis religieux. Barbier a très-bien dit: «Il
est parlementaire plutôt que janséniste.»
Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un
garde les voyant, dit: «Misérable, tu as reçu cela pour faire le
coup?--Je répondrai devant mes juges.» (52-53.)
Se voyant houspillé, il écarta les mains avec un mot adroit: «Qu'on
songe à M. le Dauphin!--Eh bien! si tu conserves quelques bons
sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grâce.--Non, il ne le peut
pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, dans les
douleurs, comme Jésus.» (72.)
Il soutenait qu'il aurait pu bien aisément tuer le Roi, mais qu'il ne
l'avait pas voulu. Cela était très-évident. Il avait sur un même manche
deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'était servi que du canif.
Il eût pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa nullement
pour aller jusqu'à la poitrine. Il érafla le dos en remontant sur une
longueur de quelques pouces (75-76). Déchirure si légère et si
superficielle que les médecins dirent: «Si ce n'était un roi, il
pourrait dès demain aller à ses affaires.» Mesdames étaient en larmes,
mais la reine, très-froidement: «Allons, sire, dit-elle, calmez-vous.»
La peur du Roi était que le canif ne fût empoisonné. On envoya deux fois
le demander à Damiens, qui répondit: «Non, sur mon âme!»
Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi eût
pendu quatre évêques, cela ne fût pas arrivé. Du reste, il assurait
n'avoir aucun complice. Il accentua même étrangement son affirmation:
«Je l'exécutai seul, parce que seul je l'avais conçu.»
Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accusât leur
adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jésuite, comptait qu'il
parlerait contre les jansénistes. Il dit, montrant le feu: «Chauffons
cet homme-là!»--Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait
que c'était un coup des jésuites pour faire régner leur prince, le
Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un second Ravaillac,
à ce point que le collège Louis-le-Grand fut insulté et menacé. Les
parents y coururent, en retirèrent deux cents enfants (_Barb._, VI,
434). Machault, dur, entêté, voulait à toute force que l'assassin se dît
jésuite. Il fit un acte étrange. Il prit le patient, il fit rougir des
pinces par des gardes (à qui il promit de l'argent) et il lui fit brûler
le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en tira que des hurlements et
ce mot: «C'est toi qui es un misérable!... Si tu avais soutenu ta
Compagnie (le Parlement), cela ne fût pas arrivé!» (189-190.)
Machault était si furieux qu'il cria: «Deux fagots!» Et il allait le
brûler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait être jugé par
la Prévôté de l'Hôtel. C'est ce que dit le prévôt qui survint et qui
sauva le patient (131-132). Le prévôt était le beau-père d'un des
maîtres de Damiens.
Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice,
seulement des prophéties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: «M. le
Dauphin périra et bien d'autres... De grands événements arriveront!»
Seulement il croyait que tout viendrait bientôt (61). «Et qui fera
cela?--Je le dirai si j'ai ma grâce.» (61-62.)
Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on lui
avait mis des menottes de fer horriblement serrées (180-181). La nuit,
qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un exempt
doucereux, lui témoigna de l'intérêt, lui fit tout espérer, s'il
parlait franchement. Il écrivit pour lui une lettre de repentir (68-69),
feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: «Le Roi est content. Mais il
faut davantage. Quel conseiller _connaissez-vous_?» (77, 78, 163.)
Damiens lui dicta quelques noms. Et alors on lui fit cette étrange
question qui lui montra le piége: «Et ces messieurs qui vous payaient,
où tenaient-ils leurs assemblées?» (78.) Il fut saisi d'horreur, jura
qu'ils n'étaient pas complices (79, 157, 372), qu'ils étaient incapables
d'un tel complot. Dans la confrontation, il accabla Belot, qui ne sut
plus que dire (288).
Cependant, le Roi, sur son lit, noyé des pleurs de Madame et de la
Dauphine, amolli, détrempé, donnait répétition de la scène de Metz. Il
se crut mort, cria: «Un prêtre! un prêtre!» On trouva aux Communs un
chapelain de domestiques; il le prit tout de même, se confessa
_prestissimo_. Mais son jésuite qu'on cherchait bride abattue arrivait
de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Père, lui aussi, fait sa
scène de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la maîtresse.
Accordé sans difficulté.
En ce moment, il était tellement sous la main du Clergé, sous
l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il oublia
ses défiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma _lieutenant général
du royaume_, lui dit: «Gouvernez mieux que moi.»
Grand changement qui ne pouvait venir qu'_in extremis_. Le Roi, plus que
jamais, était éloigné du Dauphin. Dans les épines qu'il trouvait au
confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jésuites avaient
du futur Roi. À cause du Dauphin, il avait déserté ses cabinets secrets
où Madame voyait tout ce qu'il écrivait, et il allait écrire tout seul à
Trianon. C'est la cause réelle qui l'éloignait d'Adélaïde, le séparait
de celle qui l'aimait tant, mais le surveillait trop. Ici, croyant
mourir, il se remit si bien au frère et à la soeur, que d'Argenson, leur
homme, reçut de sa main même la clef de Trianon pour en rapporter ses
papiers (_Arg._, IV, 330).
Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagérée en tout et
d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot vague
de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on avait
lu _numéro_ 1. Les autres? où étaient-ils? Autour du Roi peut-être? Dans
la foule suspecte de tant de valets, d'employés? Et dans ce noir Paris,
gouffre ignoré, profond, combien de gens perdus peuvent, avec Damiens,
avoir aiguisé le couteau! Ce Paris qui criait en 1750: «Allons brûler
Versailles!» n'est-il pas du complot? Et son âme homicide ne s'est-elle
assez révélée (contre Madame même) au gibet de la Lescombat?
Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, près de lui, se
croyant en péril, gardait l'aumônier de quartier qui l'absolvait de
minute en minute (_Besenval_), le tenait prêt à partir pour le ciel. Le
9, une scène touchante et bouffonne changea les pensées. Les États de
Bretagne, jusque-là en révolte, apprenant l'accident, eurent un coup à
la tête, un mouvement de folie généreuse (comme on n'en voit qu'entre
Rennes et Quimper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils accepteraient
tout: «Prenez nos biens! nos vies.» Leur sensibilité grotesque imagine
d'envoyer au blessé un don d'amour... une robe de chambre. La Reine en
fut aux larmes, et Madame, jalouse de n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit
avec passion: «Oh! je voudrais être Bretonne!» (_Richelieu_, VIII, 359.)
L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aimé. Rassuré,
attendri par les larmes de ces imbéciles, voyant là la bonne vieille
France, il ne crut devoir faire aucune concession au public, à la
justice, à la raison. Jusque-là il avait quelque velléité de se fier au
Parlement (_Arg._, IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait
présidé le 6 le Conseil des ministres. Modeste et réservé, discret pour
tout le reste, il avait opiné nettement sur un point (le point grave en
effet): Faire le procès _par une commission_ dont le travail serait
couvert, sanctionné, par quelques magistrats valets qui seuls restaient
de la Grand'Chambre. C'était étouffer le procès, l'étrangler doucement
entre deux murs, entre deux portes.
Les vrais Parlementaires s'étaient offerts pourtant. Leur chef,
l'illustre Chauvelin, avait dit: «Il faut que l'on sache qui est
coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour
Ravaillac, la Grand'Chambre s'y déshonora, ne laissant du procès
qu'obscurité, nuages. Il y faut la lumière et tout le Parlement.»
Le 9, le roi décide (avec le Dauphin, les Jésuites) que le procès serait
fait dans un coin, croqué entre Meaupou, Molé et deux comparses, signé
de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le change, on en lira
extrait aux pairs et aux princes, qui seront appelés pour honorer la
chose, un semblant de publicité.
Qui voulait-on couvrir avec tant de précaution? Pour qui avait-on tant
de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du
jurisconsulte: «_Cui prodest?_ Qui peut y avoir intérêt?»
On se répondait: «Les Jésuites, selon la vraisemblance. Damiens, de son
canif, eût fait un roi jésuite. Il avait fait du moins un quasi-roi,
_lieutenant du royaume_ (le titre de Henri de Guise).»
«Les Jansénistes auraient été bien fous de tuer Louis XV pour faire
arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital
ennemi.»
L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas
coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient
rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de
leur corps, les libertés publiques. Là ils furent intrépides, il faut
l'avouer. C'était un moment de trouble, de terreur, de réaction. Le
Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du royaume. Argenson, un Jésuite,
outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas
grave, _de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du
Dauphin_, de transférer là le pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et
Molé, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent
fourré les Parlementaires dans le Procès Damiens? Notez que Damiens
avait été leur domestique. Au milieu des tortures, pour être ménagé, il
pouvait déposer contre eux. Superbe occasion de transférer le crime du
domestique aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de
leur sang!
Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale
autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la
maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, mais
les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les
avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin,
faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.
La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault
assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait
de grands dîners (_Arg._, IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y
allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon
qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si justement entre ces
grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire
de Damiens, où l'on ne voyait goutte, l'inquiétait et de plusieurs
façons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que
les Jésuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il était blessé,
s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier).
Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle
voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était la
difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu de
sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était frappé de
l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu
lui-même d'avoir, étant si peu blessé, donné le pouvoir, et à qui!
Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe courte. Muy le fanatique,
et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères eux-mêmes ne lui plaisaient pas
trop avec leur fausse austérité. Gens trop connus pour leur peu de
scrupule. Dans sa correspondance étroite avec l'Espagne, qui ne cessa
jamais, il savait l'audace inouïe des Jésuites (1753), lorsque leur
Paraguay fit la guerre à deux rois.
Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une
autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la
destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis
huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la
tempête était désarmée.
Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte
Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par la barrière
de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force
carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville
prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver?
Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fenêtres! Fermez, ou
l'on fait feu! (_Barbier_, VI, 345.)
C'est un mystère d'État. Silence. La _Gazette de France_ n'ose en dire
que trois mots. Et le _Mercure_ n'en parle que pour dire qu'il n'en peut
parler. La magistrature le défend.
Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? Qui
est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et
Machault sont à cent lieues de croire qu'ils vont tomber en même temps,
Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la
Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa
chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le roi m'aime.» Il se
croyait _le favori_. Choiseul sort. Une lettre du roi, sèche et dure,
lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault était
affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension.
Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut
rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son
ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au
roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le
Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne
désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger,
s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre
secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée comme
eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait porté
un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de leur
collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de
Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Leur guerre américaine à l'Espagne et
au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel.
Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain
commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août
(_Rich._, VIII, 363-399).
Le 1er février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et
montrant le Dauphin et les Jésuites en baisse, on sut comment on ferait
procès. On n'employa pas Damiens à écraser les jansénistes avec qui on
négociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait
servi. Leur présence, en effet, leurs paroles fières et imprudentes
auraient pu gâter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'éclat, le
bruit. Le peuple leur était si hostile que le 29, tenant une audience
publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivèrent par certaine
porte de derrière.
Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il fût démenti
en tout, fut de supposer qu'il était l'instrument gagé d'un parti. Quel
parti? anglais? janséniste? jésuite? on ne l'éclaircit point.
On tenait fort à faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit
comparaître les siens, père, frères, femme, fille, pour le charger et
parler contre lui. On les terrifia, les faisant _accusés_, et non
simples témoins. Épouvantés, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond
très-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'être souvent
six mois sans revenir coucher.
Ses maîtres ne l'accusèrent que de manies, mais plusieurs déclarèrent
qu'ils tenaient fort à lui. Et lui aussi il fut souvent attaché à ses
maîtres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et
s'essuya les yeux. On voit, par la déposition remarquable de ce témoin,
le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de la piété,
mais n'avait pas passé impunément par les Jésuites: il dissimulait par
moment, et se mêlait de trop de choses (194).
Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue qui lui fut si
fatale «et lui jeta un sort,» ne lui reprocha rien dans sa déposition,
sauf d'avoir montré répugnance à faire certaines commissions, autrement
dit de n'avoir pas aimé le métier de mercure galant. Il avait l'air
sinistre, parlait seul et se regardait dans les glaces. Du reste, point
méchant, ni adonné au vin, dit-elle (182).
Ainsi les maîtres, pas plus que les parents, ne le chargèrent. De lui et
de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Précieuse occasion pour les
juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. Maupeou en
sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à la fois et la
cour et le Parlement.
Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on
endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son
amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé (je l'ai dit) par
griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, qu'ayant la
fièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On desserra un peu.
Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lança un regard
enragé et désespéré (181). À Paris, enfermé dans la tour régicide (de
Montgommery et Ravaillac), il y fut sanglé jour et nuit étroitement sur
un lit de fer. Ses gardes, tout autour, étaient là attentifs, écrivaient
ses mots ou ses cris: «On me fait parler, disait-il, quand j'ai le
transport au cerveau.» Cependant, à côté, dans cette terrible tour, on
mangeait, buvait et riait. Il y avait un cuisinier du Roi, et table pour
quinze personnes.
Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu dans l'idée de faire
croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa fille et sa
femme. À cela près, il parut franc et vrai, et non sans présence
d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: «Vous étiez dans de bonnes
maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.» Il répliqua:
«Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.»
Sauf la nuit où l'homme de police le surprit et le fit mollir, il
n'espéra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point,
ne récrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants enlevés,
vendus, etc. Il gardait le respect. L'effronté président, sûr qu'il ne
dirait rien, osa le mettre là-dessus, pour bien isoler cette affaire du
mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du moins s'il
faut en croire le Procès imprimé.
«Point de complices ni de complot.» Sur cela il fut immuable. Grand
chagrin pour la cour. La famille restait inquiète. La Pompadour eût
donné tout pour qu'il compromît les Jésuites. Mais pas un mot. Les juges
humiliés, «pour le faire chanter,» demandèrent, firent venir d'Avignon
une savante machine papale, admirablement calculée pour donner
d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle eût trop
abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, aimèrent mieux
qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, faisant craquer les
os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à volonté, et aggravé ou
répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on ne s'arrêta qu'au point
où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans
l'horrible épreuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il
ne céda à la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des
complices. Il n'articula rien qu'un propos léger d'un Gauthier, le jeu
de mots banal du temps: «Le point, c'est de _toucher_ le Roi.»
Tout fini, arrangé à huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des
quarante coquins qui simulaient le Parlement (_la carcasse_ de la
Grand'Chambre, dit Argenson), une scène de séance solennelle, où
siégeaient les pairs et les princes.
Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et on le fixa par des
sangles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut point
déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa mort
prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: «Voici MM.
d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis à table.» À M. de Noailles:
«Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la
cheminée.» À M. de Biron qui lui demandait ses complices: «Vous,
peut-être,» dit-il en riant. Cette gaieté alla un peu loin pour les
quatre: «M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un ange.
Il devrait être chancelier.» (_Rich._, IX, 29.)
On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne
répondît mal, qu'il parlait à sa place, lui laissait à peine dire un
mot.
On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures à lire et
ne leur apprit rien. Orléans et Conti furent indignés. Conti, alors
disgracié et qui le 13 décembre avait opiné hardiment, eût été
volontiers le chef des résistances. Il demanda où était le journal tenu
par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas comparaître «ceux
avec qui Damiens avait eu des rapports.» Cela voulait dire les Jésuites.
Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt,--l'arrêt de
Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais
(brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore et mis
en cendres). L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges,
en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en vain, ne
trouvèrent mieux.
Le Roi souffrirait-il cette abomination? «On a dit qu'il eut quelque
idée d'enfermer Damiens chez les fous.» (_Hausset_, 165). Il aurait fait
un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour
assurer sa vie? c'était prendre sur soi, sur son nom, sur son âme, un
horrible fardeau, et pour tous les mondes à venir.
Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit
au _Procès_), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait
relevé. _Avant_, huit Parlements lui refusaient l'impôt. Ses financiers
ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: «C'est le dernier
soupir de la monarchie expirante.» (_Argenson._)
Mais _après_ l'écorchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le
Parlement, bon gré mal gré, se calme, ayant peur qu'on ne dise: «Ils
sont pour Damiens.»
Le Roi d'ailleurs était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: «Je
pardonne.» C'est qu'il croyait mourir, paraître devant Dieu. Guéri, il
écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la terreur.
Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le
greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en resta
un morceau:
«Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien
déclaré. Là, les prières chantées, et la bénédiction du Saint-Sacrement
donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, il a
été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai dit, «qu'ayant
porté ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et le meilleur des
rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la Justice humaine;
que la Justice divine lui en réservait de plus grands, s'il ne révélait
ses complices.--_Réponse._ Ni complot, ni complices. Mais j'ai insulté
M. l'archevêque. Je lui en demande pardon.»
«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel de
Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation fût
grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on lui
brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses
complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et
mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus.
Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu!
donnez-moi la patience.»
Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en
ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant
pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires «la
permission de donner un coup de tranchoir aux jointures,» ce qui fut
refusé d'abord «pour le faire souffrir davantage.» (_Barbier_, VI, 507.)
Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames,
qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour
leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi.
Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit
de trancher. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule.
Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).
Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la
religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (_Barbier_, VI,
508).
Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne,
qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et
il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de
l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le
peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple
vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, nºs 156-157.)
Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des
pensions du Roi (_Barbier_). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont
le fils deviendra plus tard chancelier.
Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès dans
l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, écourté,
avec un précis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les
historiens ont religieusement copié.
Les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en ce
volume du greffier, quoique mutilé, m'ont permis de refaire cette vie
selon la vérité. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien
plus complets sans doute. Quand je commençai ces études aux Archives, il
y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en main les
registres du Parlement au Palais de justice (où ils étaient alors), me
mena au coin d'un grenier, me dit: «Voici tout ce qui reste du procès,»
et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise du
patient qu'on avait conservée. Pour les registres, rien. Les feuilles, à
cette place, étaient brutalement arrachées.