Janvier-Mars 1757

Janvier 1757 s'ouvrit par un grand froid et qui alla croissant. Les

nouveaux droits d'entrée firent les denrées très-chères. On vendait ses

meubles pour vivre (_Procès de Damiens_). Des veuves affamées vendaient

leurs filles au Parc-aux-Cerfs (_Hausset_, 109).

Tout l'hiver on levait des troupes, et l'on allait fournir cent mille

hommes à Marie-Thérèse. Après avoir menti deux ans pour le clergé, le

Roi ment un an pour l'Autriche. Il promet vingt mille hommes, il en

donne cent mille.

Et cela malgré les ministres. Les deux ministres opposés ici se

rapprochèrent. Machault avait toujours été contre l'Autriche, et

d'Argenson fut contre aussi (_Barb._, VI, 472), quand il vit qu'on

donnait, non un petit secours, mais une armée énorme et d'énormes

subsides, le sang, l'argent, et tout, la France!

C'est aujourd'hui plus clair que le soleil. Alors, sans démêler la

conspiration de famille, sans savoir que le roi nous vend pour l'orgueil

de ses filles, on entrevoit fort bien que ni l'un ni l'autre ministre

n'est accusable. Le traître, c'est le roi.

C'est à lui désormais que remonte la haine, et sa tête dès lors est en

jeu.

Dès 1750, il le prévit, dit: «Je serai tué.» Autant qu'il put, il évita

Paris, fit le _chemin de la Révolte_.

C'est alors qu'en ses lettres fort sombres, l'homme aux mille projets,

Duverney, fait entendre qu'on ne peut plus s'appuyer que sur la noblesse

élevée exprès, qu'il faut créer l'_École militaire_, la pépinière des

défenseurs du roi. Il y faut de vrais nobles qui prouvent au moins

quatre quartiers. Adélaïde, tremblant toujours pour la vie de son père,

prit cela fort à coeur. On en vint jusqu'à l'ordonnance gothique de

1760: «qu'on n'approchera plus du roi sans prouver qu'on est noble

depuis 1400.»

Tant on a peur du peuple! Le roi aimait si peu à le voir, à le

rencontrer, qu'il évitait même Fontainebleau; il fit faire un chemin

exprès pour ne plus traverser cette petite ville de cour.

En fermant le Palais, il avait lâché tout un monde d'oisifs et de

parleurs, de gens ulcérés, ruinés. Plus de procès privés. Mais aux

Pas-Perdus, aux cafés, au» coins de rues, sur chaque borne, commence le

grand procès du roi.

Deux légendes terribles, mêlées de faux, de vrai, entraient dans ce

procès, menaient droit à 93:

1º Le _Pacte de famine_. Le roi certainement n'eut point l'idée, le

plan arrêté d'affamer le peuple, de l'irriter, de l'armer contre lui.

Mais il était marchand, il avait intérêt (avec Bourret et autres) dans

le trafic des blés, et, comme tout marchand, aimait à vendre cher.

2º Le _Parc-aux-Cerfs_. Plus les vivres sont chers, mieux le roi vend

son blé, disait-on, plus il a de filles à bon marché. On supposait que

cet homme (fort usé, surtout par la table) avait besoin d'un immense

sérail, de grands troupeaux de filles. Pas moins de dix-huit cents, dit

ridiculement Soulavie.

Voici la vérité: Le roi ayant Madame aux fameux cabinets (déc. 1753),

n'étant plus tout à fait chez lui, fut obligé de mettre sa ménagerie

féminine (les _modèles_ et la perruquière, etc.) aux combles de

Versailles. Ces grisettes effrontées et folâtres faisaient plus de bruit

que des rats. La Pompadour, avec une décence, une pudeur vraiment dignes

d'elle, imagina une chose très-noble, un couvent de jeunes veuves,

veuves d'officiers morts pour le roi! (_Argenson_) qui serviraient à ses

plaisirs.

Et elle eût fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le valet Lebel,

qui auraient trop perdu, n'eussent préparé une _petite maison_, bien

petite, secrète, honteuse, qu'on acheta dans le quartier nommé le

Parc-aux-Cerfs (25 novembre 1756).

Mais le roi aimait peu les rues désertes, surtout aux nuits d'hiver. En

février 1756, du Parc-aux-Cerfs on lui mena jusque dans sa propre

chambre à coucher une petite vierge de quinze ans. Amenée brusquement

sans qu'on eût pris la peine de la corrompre et de l'endoctriner, la

pauvre enfant eut peur, horreur, se défendit.

Le roi avait quarante-sept ans. Ses excès de vin, de mangeaille, lui

avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dénonçait plus que

le vice, le goût du vil, l'argot des petites canailles, qu'il aimait à

parler. Il le portait chez ses filles, si fières, leur donnant en cette

langue des sobriquets étranges (_Loque_, ou petit chiffon, _Coche_,

etc.). On peut juger par là des égards qu'il avait pour des enfants

vendues.

Il n'était pas cruel, mais mortellement sec, hautain, impertinent. Et il

eût cassé ses jouets. C'était un personnage funèbre au fond, il parlait

volontiers d'enterrement, et si on lui disait: «Un tel a une jambe

cassée,» il se mettait à rire. Sa face était d'un croque-mort. Dans ses

portraits d'alors, l'oeil gris, terne, vitreux, fait peur. C'est d'un

animal à sang froid. Méchant? Non, mais impitoyable. C'est le néant, le

vide, un vide insatiable, et par là très-sauvage. Devant ce monsieur

blême, l'enfant eut peur, se sentit une proie. Il n'eut nulle bonté,

nulle douceur, s'acharna en chasseur à ce pauvre gibier humain. Cela

dura longtemps, et tant qu'il enrhuma (_Arg._, février 1756, IV, 266).

Tout fut entendu et public. La cour tâcha de rire; Paris fut indigné. Et

les mères cachaient leurs enfants.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 52 / 86 题