GUERRE DE SEPT ANS

1756

Le roi ne riait guère. Il rit le 10 octobre. Il rit le 17 décembre.

Ses petites affaires allaient bien. Il espérait bientôt briser le

Parlement. Il voyait aboutir son affaire de famille, son Infante enfin

reine (l'Autriche offrait les Pays-Bas). Son commerce de blés n'allait

pas mal. Enfin, le 25 novembre, on lui créa le Parc-aux-Cerfs.

Du grand désastre qui eut lieu le 1er, qui écrasa Lisbonne, abîma tant

de villes en Espagne, en Afrique, fit trembler jusqu'au Groënland, on ne

sentit rien à Versailles. On s'en soucia peu. L'attention était tout

entière au débat intérieur, à l'intrigue autrichienne. La Pompadour qui

s'était vue en août au plus bas, en septembre (par la grâce de

Marie-Thérèse) fut merveilleusement relevée; au plus haut en janvier.

Jusque-là elle n'était qu'une favorite (_Duclos_), qui par moment

dominait les ministres. Depuis elle est reine de France.

Comment Vienne peut-elle réussir à ce point? En corrompant le Roi et la

famille par le vain leurre des Pays-Bas, en gagnant pied à pied

Versailles par la persévérante intrigue de la cabale lorraine. Pour

entraîner la France, Vienne se fit française, flatta et imita Paris.

Cette oeuvre difficile fut celle d'un grand homme de ruse, Kaunitz, un

Slave sous le masque allemand. Nous l'avons vu venir ici (septembre

1752), avec notre Infante de Parme. Il observa de près pendant deux ans,

et revenu ensuite près de Marie-Thérèse, procéda à ce que tout autre

aurait cru impossible; faire de son Autrichienne, épaisse, orgueilleuse

et colère, l'aimable amie de Louis XV, la convertir à l'esprit de

Versailles, lui faire accepter les idées, les modes et les arts de la

France, capter les gens de lettres, faire jouer au dévot Schoenbrunn les

pièces de Voltaire par ses filles les archiduchesses.

Kaunitz avait vu, très-bien vu, la France, la royauté nouvelle:

l'opinion. Deux choses lui avaient apparu: la caducité de Versailles et

l'avénement de Paris. Paris alors éclate pour le monde et rayonne. La

vie de cour obscure, furtive, est en parfait contraste avec les salons

lumineux sur lesquels l'Europe a les yeux. Dans la honteuse éclipse de

l'autorité souveraine, on admire d'autant plus la souveraineté de

l'esprit.

On imita nos vices, je le sais, autant que nos arts. Pétersbourg,

Vienne, prirent d'ici un vernis et le plus extérieur. On nous dépassa

dans la forme, en n'atteignant guère le dedans. Kaunitz, notre

ingénieux singe, pédantesque souvent dans son imitation, obtint pourtant

ce qu'il voulait. Il mit Marie-Thérèse dans la voie des idées, des

réformes, des lois, qui la rapprochaient de la France, de plus la firent

maîtresse de l'Autriche elle-même.

Sa haine de la Prusse et sa rage pour la Silésie, sa soif d'argent pour

la guerre imminente, rendirent la dévote docile à son ministre

voltairien. Elle devint révolutionnaire dans la question des biens

d'Église. Ces biens quasi-héréditaires dans les grandes familles, elle

voulait au moins les grever, les sucer.

Elle observait et convoitait un beau repas, le bien des deux mille

couvents de l'Autriche. Elle fit un barrage et coupa le canal par où

l'argent allait à Rome. Fort ignorante, elle savait du moins s'aider de

gens capables. Trois étrangers, un médecin hollandais, un légiste

souabe, un juif, firent la révolution (_Alfred Michiels_). Elle brisa

les tyrannies d'Église, n'en voulant d'autre que la sienne.

Contraste singulier. La dévote autrichienne touchait aux biens d'Église,

et notre Louis XV, dans ses scandales impies de famille, était timoré au

seul point qui touchait le salut de la France. Son imbécillité faisait

l'amusement des Anglais. Chaque année, hardiment, ils frappaient ce roi

Dagobert, puis s'excusaient, riaient. Il se plaignait, criait tout

doucement, se laissait pousser, reculait.

Pour toute explication, l'Anglais allègue la raison singulière que sa

main gauche (le roi) ne sait pas ce que fait sa droite (le ministère).

George, en bon Allemand, travaille dans l'Empire pour la maison

d'Autriche, pendant que ses ministres traitent avec la Prusse contre les

Autrichiens.

De tout temps Louis XV avait été bon Autrichien, pour les intérêts de

l'Infante. Mais la guerre l'effrayait. Voyons ce que disait ce serpent

de Kaunitz pour l'y précipiter. J'y joindrai les réponses trop aisées

qu'on eût dû lui faire.

«Vous manquez de marine, disait-il. Eh bien, votre armée réunie aux

armées de l'Autriche, menaçant le Hanovre, contiendra le roi

d'Angleterre. (_Oui, le roi, mais non l'Angleterre._)

«Vous punissez l'orgueil, les risées de la Prusse.» (_Oui, et dès lors

l'Autriche seule aura l'Allemagne._)

Enfin, voici la pomme que montrait le serpent: «Vous vouliez pour

l'Infante nous enlever Milan. Eh bien, vous aurez davantage, un royaume!

_les Pays-Bas_.»

La Pompadour, l'Infante, étroitement unies, prêchaient Louis XV en ce

sens. Bernis que la première avait pour confident, qu'elle envoya en

Italie, donna pour amant à l'Infante, était l'intermédiaire, le pivot de

toute l'intrigue. Le frivole personnage, abbé galant, chansonnier

agréable, les deux femmes crédules, avalaient cet appât ridicule de

l'Autriche, ce leurre des Pays-Bas, qu'elle offrait pour le retirer.

Dans ses coquetteries avec l'impératrice, la Pompadour rencontrait un

obstacle, non à Versailles, mais à Vienne. Le mari de l'impératrice,

tenu hors des affaires, n'en trouvait pas moins déplorable que sa pieuse

Marie-Thérèse, vénérable déjà et mère de seize enfants, la glorieuse

Marie-Thérèse passée à l'état de légende, fît amitié avec une telle

femme, la fille d'un pendu, la Poisson. La Pompadour tenta de remonter

par la dévotion. On fut bien étonné de la voir tout à coup en septembre

parler de la grâce efficace, de son désir de s'amender. Elle se

ressouvint de son mari, lui demanda s'il voulait la reprendre. Elle fit

des avances aux jésuites, au confesseur du roi, le P. Sacy. Grand

embarras pour celui-ci qui, en la recevant, se fût fait du dauphin un

mortel ennemi. En attendant, pour mieux afficher sa conversion, elle se

fit faire une tribune au grand couvent de pénitence des dévots à la

mode, aux Capucins de la place Vendôme.

Cela faisait hausser les épaules à Versailles, non à Vienne. Elle parut

assez lavée pour que l'impératrice l'acceptât comme intermédiaire. C'est

elle qui reçut les propositions de l'Autriche (22 septembre 1755). Pour

cette conférence, on prit un lieu fort digne. Sous Bellevue était un de

ces pavillons d'aparté, de sans gêne qu'aimait le roi. Il l'appelait

_Taudis_ et la Pompadour _Babiole_. Trois personnes siégèrent en cet

auguste lieu, pour l'Autriche Starenberg, pour la France la Pompadour,

pour l'infante son amant Bernis (_Hausset_, 62). L'Autrichien à

l'infante offrait les Pays-Bas, se faisait fort de faire le père de la

dauphine roi héréditaire de Pologne. Enfin, on montrait davantage, tout

l'empire autrichien, le trône impérial, le petit Joseph II épousant

Isabelle, la fille de l'infante. La gentille Espagnole menant ces

Allemands soumettrait aux Bourbons la moitié de l'Europe. Quel rêve

éblouissant pour Louis XV! Par sa fille, par sa petite-fille, par le

père de sa bru, de l'Escaut jusqu'à la Vistule, il sera protecteur des

rois!

Quelque léger que fût Bernis, entraîné par ses deux patronnes, il garda

un peu de bon sens. Sous ces offres énormes du menteur autrichien, il

vit un piége, un trou, un abîme, comme un puits de sang. La peur le

prit. Trancher tout à huis clos, à l'insu du dauphin, par cette

Pompadour et lui chétif (Bernis), c'eût été monstrueux. Il obtint que la

chose fût connue des ministres, examinée. Là, comme on pouvait croire,

grande discussion. Machault, fort sensément voulait que l'on s'en tînt à

la guerre maritime. C'était assez, et trop, sans se précipiter dans une

guerre européenne pour être agréable à l'Autriche.

Bernis n'osait pas être de l'avis de Machault. Lui qui avait tout fait

pour nous amener là, il n'osait avouer qu'il avait agi comme un sot.

Mais il aurait voulu que le pas en arrière, que le recul eût lieu par la

Pompadour même. Il lui montrait le saut qu'elle allait faire. Elle,

usée, maladive, elle allait de sa faible main prendre ce gouvernail

énorme de l'Europe, dure barre de fer sanglante!... En quel moment,

grand Dieu! avec une nation irritée, qui déjà parlait haut. L'embarras

le danger, malgré elle, la feront tyran. Déjà elle a été forcée de

s'assurer de la Bastille. Sinistre augure! Bientôt, il lui faudra

peupler les cachots, les prisons d'État. Elle, née douce, sera entraînée

à trembler, à sévir, à devenir cruelle!

Elle n'était pas brave, ne sentait que trop tout cela. Elle serait

restée à traîner, hésiter. Mais à la peur on opposa la peur. On lui fit

croire que le roi allait avoir une maîtresse, une grande dame. Cela la

mit hors d'elle. Elle était prise à la glu du pouvoir, en avait tant

besoin! Elle disait: «Plutôt je me tuerai!» On a vu sa bassesse

incroyable devant la famille, ses tentatives honteuses près du roi (pour

servir n'importe comment). Il n'y eut jamais âme plus plate. Que

devint-elle donc, dans cette anxiété, lorsque le ciel s'ouvrit, et que

d'en haut Marie-Thérèse la souleva par une lettre (décisive vraiment

pour le roi), l'appelant: «Chère amie, cousine!» C'était trop, la voilà

pâmée, qui ne se connaît plus.

Marie-Thérèse était déshonorée. Elle crut s'excuser en disant: «J'écris

bien à Farinelli» (le célèbre ténor). Mais le chanteur, fort estimé, qui

gouvernait la cour d'Espagne, n'était nullement ce que cette Poisson est

près de Louis XV, entremetteuse et racoleuse, pourvoyeuse de petites

filles. Koenitz avait obtenu la lettre de sa grosse maîtresse, à l'insu

du pauvre empereur. Ce mari dont l'énorme dame, malgré l'âge, eut

toujours chaque année un enfant, quelque réduit qu'il fût au métier de

mari, éloigné des affaires, eut cependant horreur de la boue où elle

roulait. Quand il connut la lettre, il fut pris d'un accès de rire

convulsif et strident. Il brisa plusieurs chaises. Il la voyait sifflée,

huée partout, piloriée dans Londres. Elle y fut promenée (en effigie)

par la Cité, exhibant sous la verge un monstrueux derrière, tandis qu'à

côté Louis XV, maigre singe ou grenouille, présentait, chapeau bas, au

roi George un petit placet.

Tout ce que nos ministres obtinrent, c'est qu'on ne romprait pas avec la

Prusse, qu'on lui enverrait ambassade. Essai tardif et ridicule. Pour

gage d'alliance, on lui offrait une île... Tabago, aux Antilles.

Frédéric en rit fort, dit qu'il ne voulait pas de la royauté de Sancho à

l'île de Barataria. Il avait pris parti et signa contre nous son traité

avec l'Angleterre (16 janvier 1750).

Louis XV en fut indigné. Il voulait avec Vienne l'alliance _offensive_!

Bernis pria, obtint qu'elle ne serait que _défensive_, qu'on enverrait

seulement 24,000 hommes. Vaine prudence! on ne s'arrête pas ainsi en

telle affaire. Celle-ci, immense et monstrueuse, était un laminoir

terrible, où, le doigt seulement étant mis, tout passait... le corps

n'en sortait qu'aplati.

Quel fut l'effet dans le public? Mon pauvre d'Argenson aîné n'est plus

dans les coulisses. Il n'apprend le traité qu'avec tout le monde (mai

1756). On voit par lui (frère d'un ministre!) combien la France était

dans l'ignorance de son sort. Vivement, naïvement, dans ces notes si

brèves qu'il écrit pour lui seul, on voit l'amère surprise, l'effroi

qu'on eut de tout cela. On voit aussi l'indigne imprévoyance des gens

d'en haut, leur affreuse glissade en plein abîme, et leur air effaré,

leur fausse audace de peureux qui tremblotent en fredonnant. La nausée

en vient à la bouche, la bile et le vomissement.

Le bonhomme, le simple, la _Bête_, Argenson, a des mots crus et forts:

«Cela pourrait aller à la _Révolution_.» Le redoutable nom apparaît pour

la première fois.

«J'ai soupé avec les ministres... vieux libertins malades, usés et

épuisés d'esprit.» C'est d'Argenson cadet, Puisieux, etc. Mais tous ces

gens-là sont trop forts. La Pompadour, au moment de la crise, va leur

substituer des sots, des subalternes, de plats petits commis.

Elle règne. À l'instant, subit enfoncement. Tout baisse. C'est

l'avénement désolant de la platitude. On voit avec effroi ce qu'elle

était. Voltaire dit: _la grisette_. C'est trop. La vaillante _grisette_

de Paris, que nos voyageurs ont trouvée si souvent dans les aventures

périlleuses, et jusqu'aux trônes d'Orient, est une bien autre créature.

Celle-ci, avec l'éducation forcée qui l'avait dressée comme un singe, ne

passa jamais le niveau d'une femme de chambre agréable, qui a quelques

petits talents, peut servir de doublure aux théâtres de société.

Servile, impertinente, des deux côtés elle eut ce fond de domesticité.

Chanteuse poitrinaire, et fade _entretenue_, tout d'abord fanée, molle,

elle ne put qu'énerver, détendre, détremper, gâter tout, rendre tout

malpropre et malsain.

C'est quand on vient de faire la déclaration de guerre, alors seulement,

dis-je, on s'aperçoit qu'on n'a _ni_ ministres _ni_ généraux. «Plus

d'hommes en France!» Ce mot que Louis XV a dit à la mort de Fleury

(1743), est encore vrai quinze ans après. Versailles n'est plus peuplé

que d'ombres. Plus de favoris même; les anciens camarades, les seigneurs

qui faisaient au moins décoration, ont reculé dans le néant. Les

maréchaux sont morts, moins deux, le vieux Bellisle, hors d'âge, et le

fat Richelieu, un jeune homme de cinquante-cinq ans (fort de deux

anecdotes, son faux exploit de Fontenoy, et la cheminée fausse de madame

la Popelinière). Les ministres! où sont-ils? Le goutteux Argenson, et

Machault fort en baisse, dureront peu. Nos finances _in extremis_ sont

aux mains d'un pauvre incapable. Ne voyant rien qu'impasses, abîmes et

précipices, il consulte tout le monde. Il est docile, et prêt à tout. On

lui donne des petits avis, des recettes misérables. Les Pâris lui font

faire un petit changement dans la Ferme (en supprimant les

sous-fermiers). D'autres lui font pressurer les commis, dire à

l'employé: «Donne ou meurs.» Puis, il fait des loteries. Puis rêve des

utopies qui donneraient l'argent dans cinquante ans. Il écoute Gournay,

goûte la liberté du commerce (c'est bien de cela qu'il s'agit!). Il

pense aux protestants; c'est tard; les réfugiés riches ne reviendront

pas de Hollande.--Il se souvient de Law... S'il faisait un

papier?...--Il ne fait rien du tout. Pleine guerre? et l'épée dans les

reins! Il veut emprunter, et la banque de tout pays ferme ses coffres.

Alors le misérable s'en prend au peuple de Paris et lui ôte le pain de

la bouche, frappe un octroi cruel...--Son coeur saigne, il se trouble,

son cerveau dans l'étau, n'en peut plus... son front craque... Il est

devenu _fou_ (2 mars 1756).

«Sire, dit la Pompadour, si vous rappeliez Chauvelin?» Insigne fausseté.

L'ennemi de l'Autriche rappelé pour servir l'Autriche! Elle savait fort

bien que c'était l'impossible.

Elle n'eût jamais mis Richelieu aux armées si Choiseul (par conséquent

Vienne) ne lui avait conseillé, on peut dire ordonné. Il lui fut imposé

aussi par Duverney, que Richelieu flattait.

Il fut arrangé que, pendant que l'Angleterre craignait une descente,

Richelieu irait _à Minorque_ et prendrait aux Anglais Mahon. Il fallait

frapper et fort. On ne pouvait que les flottes anglaises ne vinssent

bientôt nous écraser par le nombre. Mahon était très-fort, et la

Pompadour espérait que Richelieu brillerait peu. On l'envoya sans le

génie, si nécessaire pour abréger le siége. Peut-être lui-même

pensa-t-il que, s'il avait l'infaillible Vallière, le grand ingénieur,

l'honneur serait à celui-ci. Bref, une fois arrivé là, même débarrassé

du souci de la flotte anglaise que la Galissonnière dispersa (le 20

mai), il fut arrêté court, forcé de demander Vallière. En attendant,

fort triste, il essaya pourtant si l'absurde serait possible, si nos

lestes Français, vrais chats dans leur furie, ne pourraient grimper là.

On le tenta à l'étourdie, avec des échelles trop courtes. Perte énorme!

n'importe. Nos furieux, exhaussés sur leurs morts, et se hissant l'un

l'autre, arrivent aux remparts, et sont maîtres sur quelques points. Les

assiégés s'effrayent, se livrent à Richelieu, lui-même stupéfait et plus

heureux que sage.

L'effet fut grand en France. On vit le roi vainqueur, même sur mer, la

flotte anglaise en fuite. Cela tuait la résistance. L'impôt, légal ou

illégal, fut très-exactement payé. Le Roi put à son aise fouler aux

pieds le Parlement.

L'insolence monta au comble après Mahon. Dans un lit de justice, devant

le Parlement, on enregistre, avec les impôts refusés, l'aggravation

désespérante _qu'on les payera encore dix ans après la paix_. Autrement

dit _toujours_ (21 août 1756). Dans une tribune faite exprès, on voyait

derrière une gaze madame Adélaïde (avec la reine et le Dauphin), à qui

le Roi avait voulu faire voir son triomphe sur le Parlement.

Il est étrange à dire, mais vrai, que le seul défenseur de la liberté en

ce monde était alors le roi de Prusse. Il défendait au moins et les

droits de l'Empire, et le protestantisme, la liberté de conscience. Il

avait jeté loin de lui ses misérables petitesses d'homme de lettres,

fait réparation à Voltaire à sa façon, en musicien (il fit _Mérope_ en

opéra), et il lui envoya sa soeur qui le caressa, le combla. Dans le

péril immense qu'il voyait tout autour, cet homme singulier montra la

joie des forts, une bonne humeur héroïque. Le jour même où Versailles

était bouffi de sa victoire ridicule sur le Parlement, Frédéric est en

Saxe, il y joue avec cent mille hommes une amusante pièce, où sur le dos

d'Auguste, le père de la Dauphine, il donne aux nôtres mêmes une volée

de coups de bâton.

Une _ligue_ générale _des femmes_ existait contre lui. Avec

Marie-Thérèse, Élisabeth, la Pompadour, était unie étroitement la femme

du Saxon Auguste, la mère de la Dauphine. Cette furie, laide autant que

haineuse, était une Autrichienne, haïssait Frédéric à mort, et lui

cherchait partout des ennemis. Il le savait. Il avait acheté d'un commis

saxon le traité dans lequel la Saxe, l'Autriche, la Russie, se

partageraient la Prusse (_Hertzberg_, _Dover_). Il le prévint. En Saxe,

le peuple était pour lui, et comme protestant, et par reconnaissance,

pour les blés qu'il avait donnés dans la famine. Le 29 août, il demanda

à Auguste seulement le passage. Refusé, il passe et prend Dresde (en

dépôt, disait-il). Il bat les Autrichiens qui arrivent au secours. Il

pourrait prendre Auguste, ne daigne. Il le nourrit. Chaque jour un

chariot va au camp de Pirna pour la table du roi. L'armée saxonne,

obligée de se rendre, entre dans l'armée prussienne. Au misérable

Auguste qui n'a plus que deux hommes, Frédéric galamment renvoie les

étendards, lui écrit en ami ses voeux pour son heureux voyage. «Mais

rendez-moi mes gardes, dit Auguste.--Je ne veux pas avoir bientôt à les

reprendre.--Du moins un passe-port.» Frédéric le lui donne, et lui offre

des chevaux de poste.

La reine était restée dans Dresde, comblée d'égards par Frédéric et

enrageant. Elle craignait surtout qu'il n'y prît les pièces honteuses

qui constataient leur perfidie. Elle lutta, s'assit sur le coffre où

elles étaient. Il fallut bien la faire lever de force, prendre dessous

l'ordure diplomatique que Frédéric fit connaître partout. Elle creva de

colère impuissante. Cependant Frédéric de son mieux tondait les Saxons,

du reste affable à tous, exact au prêche, bon protestant, tenant cour et

donnant des fêtes. Le plus original, c'est que, dans cet hiver où tout

le monde s'armait contre lui, il régalait Dresde de concerts, y figurait

lui-même, nouvel Orphée, apprivoisant la Saxe, non pas avec la lyre,

mais la flûte, sur laquelle il avait un joli talent.

Notre Dauphine, une Allemande grasse, féconde, vraie femme de la maison

de Saxe, toute en chair, en nature, en sensibilité, eut un débordement

effroyable de larmes, quand elle sut l'aventure de sa mère, assise sur

ce coffre, le défendant en vain, touchée de l'ennemi. Outrage

incroyable, inouï, aux Majestés royales! Tous les rois de l'Europe

devaient prendre parti, combien plus la maison de France, insultée en

l'aïeule de ce gros nourrisson (qui régnera, c'est Louis XVI). Le Roi y

fut sensible et se sentit blessé. Après le succès de Minorque, en plein

triomphe, recevoir un tel coup! Notre guerre avec l'Angleterre fut en

quelque sorte oubliée. On ne songea plus qu'à la Prusse. Ce n'est plus

24,000 hommes qu'on donnera contre elle, mais 45,000, cent mille! On

décida deux choses dans cette ivresse de colère, la guerre continentale,

et le renversement de l'obstacle intérieur qui l'entravait, le

Parlement.

Victoire définitive et de l'Autriche et du clergé! L'intrigue que

l'Autriche pousse depuis 1748 aboutit et triomphe, elle entraîne la

France et s'en sert. La trame par laquelle le clergé a sauvé ses biens,

par un succès plus grand, le rend indépendant de la censure laïque, de

la justice de l'État.

Girard ne sera plus devant un Parlement interrogé pour la Cadière.

Le 13 décembre 1757, par un temps beau et froid, tendu, un grand

appareil militaire occupe Paris silencieux. Pour la première fois, le

Parlement lui-même ne dresse pas le Lit de justice. Il refuse de

coopérer au meurtre de la Loi. Ce sont les ouvriers _du tyran_ qui ont

envahi le palais et tout préparé.

Le _tyran_, c'est le mot nouveau qu'on échange à voix basse.

Depuis six mois et plus, on avait suspendu sur les Parlementaires l'épée

de Damoclès, l'annonce d'une grande suppression de charges, qui

remboursées presque pour rien mettraient la plupart à l'aumône.

Terrorisme très-lâche qui spéculait sur les douleurs de la famille, la

faiblesse du père, la mère désespérée en voyant ruiner ses enfants.

Deux chambres des enquêtes sont effectivement supprimées et plus de

soixante conseillers. Le Parlement est mutilé en la partie active,

ardente aux remontrances politiques, aux accusations du clergé.

Celui-ci, n'ayant plus d'enquête à craindre, peut se tranquilliser.

Maintenant, au Parlement eunuque et énervé que va-t-on ordonner?

1º SOUMISSION AU PAPE.--Un bref conciliant est arrivé de Rome qui limite

les refus de sacrements, mais en maintient le droit. Toute affaire de ce

genre ira aux seuls juges d'Église. Le Roi, quoiqu'il désire le silence,

déclare que les évêques peuvent dire ce qu'ils veulent, «s'ils le disent

avec charité.» (_Is. Lois_, XXII, 269.)

2º SOUMISSION AU ROI.--Le Parlement, désormais simple scribe, enregistre

aussitôt que le Roi a écouté ses remontrances. Remontrances illusoires.

Le faux Parlement de Versailles, le Grand Conseil, a sa part de ce

droit, joue aussi cette comédie.

Les jeunes conseillers ne votent plus, s'ils n'ont jugé dix ans. Les

vieux conseillers de Grand'Chambre usés, timides, les têtes

tremblotantes, peuvent seuls décider s'il y aura assemblée générale.

C'est là le coup mortel. Un corps non assemblé, dispersé,

existera-t-il?

_Morta la bestia._--Le Parlement ne remue plus. Le clergé peut danser

autour. Plus d'_Enquêtes_, plus de surveillance sur ses moeurs, plus

d'accusation. Mais si, par impossible, un cas se présentait où l'on dut

faire semblant d'examiner et de juger, on doit se rassurer, on fera

juger ces vieillards de la Grand'Chambre, intéressés à plaire, pour

monter dans des siéges mieux rembourrés de présidents.

Cette Grand'Chambre montra tout de suite combien elle était digne de la

confiance de la cour, combien elle avait peu à coeur l'honneur du

Parlement. Elle alla pleurer à Versailles, s'aplatir, lécher la

poussière au nom de ce grand corps qui ne l'en chargeait pas, demander

pardon, crier: «Grâce!»

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 48 / 86 题