MADAME ADÉLAÏDE--LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES SONT SAUVÉS

1752-1756.

Les tragiques et bizarres portraits d'Adélaïde la feraient croire

capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne

sait son nom, on dit en la voyant: «A-t-elle fait la Saint-Barthélemy?»

Le vrai, c'est que le signe d'une fatalité très-mauvaise, d'une grande

discorde de nature, d'esprit, de race, est là. Elle resta sauvage,

extrême et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrière tout

cela, certain mystère physique existait qu'il faut expliquer.

Sa mère naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles aventures.

Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on l'emportait, on

la cachait. À chaque instant, on se croyait atteint par la férocité des

Russes. Elle fut même un jour oubliée par ses femmes égarées qui

perdaient l'esprit. Ébranlements trop forts pour une enfant qui jamais

n'en revint. Son sang troublé parut impur dans ses enfants, la plupart

très-malsains. Avant le mariage, elle avait des tendances à l'épilepsie.

Même mariée, la nuit, agitée de peurs vaines, elle se levait, allait,

venait.

Madame Adélaïde semble avoir hérité beaucoup de cette agitation. Elle

eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccadé

de ces tempéraments. Ni l'âme ni le corps n'obtinrent leur harmonie.

Elle était courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs

enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie

furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main

discordaient.

La reine aimait son père et en était aimée extrêmement, rendait sa mère

jalouse. Adélaïde eut d'elle encore cela, aima éperdument son père, sans

mesure ni raison. Ce fut sa sombre destinée.

À six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta à ses pieds,

pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les soeurs, elle fut dispensée

du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vécut chez lui

pendant quinze ans, dans ses belles années de jeunesse. Et après, quand

il eut la dureté de la renvoyer (1768), elle resta la même.

À sa dernière maladie (horrible et répugnante), elle vint s'enfermer

dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui.

On vit combien elle l'aimait, à l'âge de douze ans, dans sa grande

maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrêter à Verdun,

elle eut la fièvre, de douleur, d'impatience. Il fallut la ramener à

Metz.

Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à

Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et

toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez elle

eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au

moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du _menuet

bleu_.)

Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre.

Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: «Où

allez-vous, madame?»--«Je vais me mettre à la tête de l'armée.

J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.--Mais comment?» Elle savait

l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords pour coucher

avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai tous l'un après

l'autre.--Ah! Madame, en duel plutôt?...--Papa Roi défend les duels, et

le duel est un péché.» (_Rich._, VIII, 77, 78.)

Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle.

Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité de lui

prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas

qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée et

l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues ne

faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même en son

âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les madrigaux que

fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes populaires où il fut

nommé Bien-Aimé, dans l'ivresse de Fontenoy, la tête polonaise de

l'enfant dut se prendre encore.

Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette

d'Angleterre (Voy. _Cosnac_) disait (et ce que tant de princes ont

pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de

tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point lui

semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, on

l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, incapable

des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y

figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise approchait où des

mesures hardies, violentes, deviendraient nécessaires. La cabale dévote

connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus

prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre idée leur

vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger près de

lui, chez lui, cette énergique Adélaïde.

L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule,

sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre

toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse absolue.

La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier

1752), elle fit une démarche bien singulière, de s'adresser à la cabale

même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, et de lui faire sentir

qu'il se démasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur

pouvait laisser le Roi communier dans cet état. «J'assurai que si le P.

Pérusseau n'enchaînait le Roi par les sacrements (_en les lui

refusant_), il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde

serait fâché[36].»

[Note 36: _Al. de Saint-Priest, Jésuites_, chap. II.--Notez

que ce mot n'a qu'un sens. Il ne s'agit que de maîtresses: on

proposa une Choiseul; mais cela avorta. Et il s'agit encore

moins des petites filles, de la Murphy qui ne commence guère

qu'en 1753, encore moins du Parc-aux-Cerfs dont Barbier parle

en 1753, mais dont la maison n'est achetée qu'en 1755. (Voy.

l'acte de vente, _Le Roy, Rues de Versailles_, p. 452.)]

On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la

Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que

Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au _rez-de-chaussée_

une partie de l'appartement qui possédait l'escalier dérobé,--_en

attendant_ qu'on lui fît au premier (_Arg._, IV, 448) un appartement

digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois mois. La

Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans.

Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale,

montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours

au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un

an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais,

Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans notre

Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les

nôtres à repousser la force par la force. On eût pourtant voulu la paix.

Elle était difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs

cent vaisseaux, leur cent frégates. En 1748, la France était réduite...

à un vaisseau!

Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci personnel du

Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les prêtres à se

conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition

tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement pour les

saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les prêtres. Il

imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa

démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait devant, en

saisissant son archevêque.

À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à la

fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste qui,

dans une thèse de Sorbonne, _humanisait_ trop Jésus-Christ, est décrété

et s'enfuit à Berlin. Les prêtres _refusants_ sont frappés d'arrêts

graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et défiait? On n'en

était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la famille royale, tremblant

pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi.

L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de

guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage encore

le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez

tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait être à

l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et l'on

allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, aux

libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen

puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque,

surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur,

l'escalier si commode, et s'éloigna du Roi. Comme Achille irrité, elle

se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain,

toujours vacant, de la duchesse du Maine (_Luynes_).

Cette férocité dura un mois ou deux. Le Roi vint à composition.

Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, sans

retour. Le Roi, dès ce moment, put feindre, varier d'apparence, traîner,

flatter le Parlement. De coeur, d'intention, il fut pour le clergé. On

ne fit rien à temps. On ne prépara rien. La guerre nous trouva désarmés.

À ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi ne

parlait guère. Elle parlait à sa place, et très-haut. Elle ordonnait en

reine, disant du roi et d'elle: «Nous»--réglant le présent, l'avenir:

«Nous ferons ceci ou cela.» (_Argenson._)

Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu.

Elle aimait la musique, comme son frère le Dauphin. Mais, comme lui,

elle était baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur

furibonde. Son père souvent par jeu lui mettait dans les bras un violon

(_Luynes_, XI, 168). Son excès d'ardeur, déréglée, était trop

dissonante. Elle ne put arriver à rien.

La majesté surtout lui manquait et la grâce. Hautaine, s'il en fut,

c'était pourtant toujours, à vingt ans, un page de quinze, un mutin

petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un

ardent petit garçon, âpre, colère. La colère rend vulgaire; elle avait

des mots lestes, qui n'allaient guère à son sexe, à son rang. Ses

risées de la Pompadour étaient souvent très-basses. Elle l'appelait:

«Maman putain.» Les petites Mesdames le répétaient. Et le roi

l'entendait. Cela faisait penser à tous que c'était fini d'elle, qu'elle

serait chassée de la cour (_Arg._, sept. 1752).

Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle eût voulu

être duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez la

reine, qui la souffrait chrétiennement.

Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses

parrains, ses patrons, les Pâris, crurent prudent de lui tourner le dos

(ils lui revinrent plus tard). Pâris Duverney, le guerrier de la

famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans à

l'ennemi de la Pompadour, à d'Argenson cadet. Pâris Montmartel apporta

sa bourse, offrit sa caisse à l'archevêque de Paris, en cas qu'il fût

saisi et frappé dans son temporel.

L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment décisif

du triomphe d'Adélaïde (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous

revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller à fond avec

l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique

ambassadeur, attentif à se faire Français.

Un mois après Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi

Autrichienne, possédée du grand rêve de faire sa fille impératrice. Elle

fut très-habile, enveloppa Adélaïde. Elle pleura dans ses bras

(_Luynes_, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (où était

la vraie royauté).

Tel est Fontainebleau dans ce mémorable moment. La représentation du

_Devin du village_, le succès de Rousseau, applaudi de la cour, en est

la forte date. Un philosophe avait contre les philosophes levé le

drapeau rétrograde (le _Discours contre les sciences_), frappé sur son

parti. En cette même année 1752, Frédéric fait brûler un livre de

Voltaire! Quelle joie pour les dévots! Montesquieu et Buffon plient

devant la Sorbonne.

Diderot, enfermé à Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopédie qu'en

prenant pour patron un ministre jésuite (1751), ne la sauve du coup de

mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prêtres. Il la continuera à

travers les saisies, les défections (celle de d'Alembert, et les mortels

coups de Rousseau 1757).

L'opposition a bien peu d'unité. Le Parlement n'est pas moins divisé que

le parti philosophique. Avec son vieux fond janséniste et sa jeune

minorité politique, révolutionnaire, il marche de travers, il boite

ridiculement. Tout en attaquant l'archevêque, il attaque l'Encyclopédie;

il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularité.

Les Jésuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), leur

machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe indiscret,

violent, madame Adélaïde, put dire: «Nous voulons... Nous ferons.»

Elle lança le roi, bride abattue, dans le plan du parti: «Exaspérer le

Parlement, amener une crise où ce corps se ferait broyer. Chasser

Machault, sauver les biens d'Église.»

Un coup sec fut frappé (déc. 1752). Paris était ému, indigné contre

l'archevêque qui refusait les sacrements à une pauvre vieille

religieuse. Que fait-on? On enlève du grabat la mourante; on la livre

aux béguines du parti opposé. Paris est furieux. Le Parlement saisit

l'archevêque dans son temporel, veut l'arrêter, ne peut; car il est

pair, et les pairs ne veulent siéger. On remonte plus haut. On examine

le droit royal d'arrestation, les _Lettres de cachet_! Discussion

violente qui ne finira plus qu'à la prise de la Bastille.

Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme même,

la question brûlante des blés et des spéculateurs en blé. La majorité

janséniste veut l'arrêter. En vain. Il montre qu'à côté des greniers

d'abondance légaux, officiels, on cache des magasins secrets,

quatre-vingts repaires d'affameurs (_Barbier_, V, 314).

Le roi aigri refuse d'écouter de telles remontrances. Le Parlement

refuse de siéger, de juger (7 avril 1753).

Ce corps se sentait nécessaire. La guerre venait. Pas un moment à perdre

pour les nouveaux impôts. Deux intérêts immenses étaient en jeu: En

Amérique, la longue voie des fleuves qui vont du Canada à la Louisiane.

Aux Indes, un vaste empire que Dupleix nous fondait, et dont le grand

Mogol eût été tributaire. Mais il fallait armer; donc, avoir de

l'argent; donc, ménager le Parlement. Cela fut agité la nuit du 8-9 mai.

Qui trancha? On ne sait. Mais le roi immola deux mondes.

Quand le Dauphin l'apprit, il embrassa son père (_Arg._, IV, 136).

Le 9 mai, à quatre heures, on enlève tout le Parlement.

En juin, on dit Madame enceinte (_Arg._, IV, 143)[37].

[Note 37: Même dans les journaux que l'on écrit pour soi, on

pense à la cage de fer où l'auteur d'un distique sur madame

de Maintenon finit ses jours, cette cage où Desforges vient

tout récemment d'être mis. D'Argenson prudemment ajoute: «Les

médisants le disent.» Mais dit aussi: «Le matin, elle a mal

au coeur.» On accuse, dit-il, le cardinal Soubise. D'autres

en nomment _un autre_ encore moins à nommer.» (_Arg._, IV,

143.)]

Ces choses ne se prouvent jamais. Ce qui est plus certain, c'est la

ruine du Parlement.

Ce n'est pas l'exil débonnaire du Régent qui leur envoyait de l'argent

pour faire bonne chère. C'est une cruelle dispersion. Quatre dans les

cachots. Tous jetés dans je ne sais combien de villes. Un exil combiné,

non contre le corps seul, mais pour appauvrir, ruiner, affamer les

individus.

Le Parlement fut vraiment admirable. La Grand'Chambre que seule on avait

épargnée, eut honte et se fit exiler. De là rigueur nouvelle. Tous sont

cruellement exilés de l'exil. Il faut en plein hiver (avec leurs

familles ruinées, tel faisant deux cents lieues!) qu'ils aillent

s'interner à Soissons. Quel résultat? Aucun. Le pouvoir est vaincu. Une

_Chambre royale_ qu'il substitue au Parlement reste oisive, honnie,

ridicule. Personne ne veut y plaider.

Et cependant la crise arrive. Le _mob_ de Londres hurle la guerre. La

_Compagnie anglaise de l'Ohio_, sur les fleuves intérieurs de

l'Amérique que nous croyons à nous, établit son commerce et ses postes

armés. L'assassinat d'un Français, Jumonville, envoyé en parlementaire,

va commencer bientôt la grande lutte des deux nations.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 44 / 86 题