Mme HENRIETTE--LES BIENS D'ÉGLISE DÉFENDUS ET SAUVÉS

1748-1751

Cette ruine d'honneur, parmi tant de ruines, ce guet-apens royal fut

senti, je crois, du Roi même. Pris en ce vilain cas, comme homme et

gentilhomme, il semble que dès lors il commence à se mépriser. Je le

vois tombé bas, et dans telles choses honteuses qui jusque-là lui

auraient répugné. Il a goût à l'argent, tripote et boursicote. Puisant à

volonté au Trésor, il n'en est pas moins faufilé dans la bande des

loups-cerviers, spéculateur en blé. Très-dangereux trafic. Dans quel

but? Augmenter un peu l'argent de poche, de jeu, de fantaisies furtives.

Il a quitté l'armée pour toujours. Le travail, qu'on lui fit aimer un

moment, la Pompadour a su fort aisément l'en dégoûter. Que faire?

Enterré aux malsains cabinets de Versailles, aux malpropretés de Choisy,

il fuit le jour. La nuit, il s'amuse à griser ses filles.

Il était tout à fait indigne et incapable de soutenir la grande

révolution, qui, de Law aux Pâris, de ceux-ci à Machault, Turgot, alla

marchant toujours dans la pensée du siècle et qui devait plus tard se

formuler ainsi: _unité d'administration_, _suppression graduelle du

privilège (et de classes et d'états)_,--_égalité d'impôt_.

La nécessité impérieuse, l'embarras infini où se trouva l'État après la

guerre, faisait mettre les fers au feu, par un premier appel, timide

encore, aux quatre milliards du clergé. Chacun croyait qu'en France il

possédait le tiers des biens. S'il daignait faire l'aumône à l'État d'un

minime _don_, la charge portait toute sur les curés, le bas clergé. Le

haut, de luxe et de luxure, dépassait la cour même. Clermont, vaillant

abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui avait deux mille bénéfices à donner

(et à vendre), vivait avec les filles, enlevait des danseuses, tenait

bon gré mal gré par force ou peur la Camargo.

La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu.

Machault voulut d'abord que l'impôt du _Vingtième_, commun à tous,

s'étendît au Clergé (1749). Puis il lui demanda une _Déclaration de ses

biens_ (1750).

L'obstacle était que, nulle réforme ne se faisant dans les dépenses,

plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait

qu'augmenter le gâchis. L'obstacle était la défiance qu'opposaient les

pays d'États, leur attache à leurs privilèges. L'obstacle était surtout

la désespérée résistance du grand privilégié, du plus gras, le Clergé.

Si celui-ci eût été prévoyant, par quelque sacrifice, il se fût honoré,

soutenu sur la pente où il glissait. Il préféra l'abîme. Il mit son

adresse à périr. Il sut, par deux moyens, entraîner le Roi avec lui.

Moyens grossiers, qui réussirent:

1º Dès qu'on parle d'argent, le Clergé, calme depuis dix ans, redevient

fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, reprend la guerre

aux Jansénistes, aux Protestants, bref, fait craindre une Fronde.

2º Il obsède le Roi directement par la famille, employant sans scrupule

l'_ultima ratio_, la seule force efficace auprès d'un homme si vicieux,

l'énervante influence, l'aveugle dévouement de Mesdames qui s'y

immolèrent.

Mesdames Henriette, Adélaïde, vrais jouets de l'intrigue, de la

fatalité, avaient le coeur très-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. Leur

soeur l'Infante fort justement disait que c'étaient «deux enfants.»

Celle-ci était tout autre formée par la Farnèse, si dépravée. C'est

depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi vécut cyniquement à

l'italienne, ne ménagea plus rien.

L'Infante, presque chassée d'Espagne, et pas encore en Italie, existait

comme en l'air. Elle venait mendiante, affamée, sans chemise, demandant

de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des grandeurs,

un trône, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? la Corse au

moins. Elle était prête à tout. Ayant vu la faiblesse du Roi pour

Henriette, elle, la préférée, comptait avoir bien plus. Elle disait

venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait restée toujours, si

elle eût pu, eût oublié sans peine son ennuyeux Infant qu'elle n'avait

presque jamais vu. Elle était partie si petite que le Roi, qui lui

écrivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il alla au-devant et eut

l'agréable surprise de la trouver fort belle, grande, fraîche, parée

d'une gentille petite fille. Elle avait un grand air, et ses soeurs à

côté semblaient de maussades bourgeoises.

Elle avait fort bien deviné que la Pompadour, en haine de Mesdames, lui

ferait bon accueil, ne lui nuirait pas près du Roi. Elle eut en effet

tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que celle-ci

demandait, que le roi hésitait de lui donner, l'appartement de

l'escalier secret qui permettait de le voir à toute heure. Faveur

inestimable pour l'Infante qui avait tant à dire, tant à demander.

Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que la

Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, leur

ministre. La reine et ses filles en pleurèrent. Le prétexte de la

maîtresse fut certaine chanson sur ses infirmités de femme, «sur les

fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas.» Plus, une

accusation ridicule de poison, renouvelée de la Tournelle. Ce que

celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour

fanée le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret à qui on

ne refusait rien.

L'Infante paraissait s'établir tout à fait. Le Roi, que cela plût ou

déplût à la reine, lui faisait rendre mêmes honneurs. Elle siégeait

l'égale de sa mère, près de ses soeurs humiliées. Elle usait, abusait,

demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il eût fallu

de plus que le lendemain de la guerre, on y rentrât pour la faire reine.

Reine? c'est peu. Son idée fixe était de conquérir l'Empire, de faire sa

fille _impératrice_.

Funeste idée! Elle en viendra à bout, et pour cette sottise le sang

coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience

fatiguait, excédait le Roi. Son départ fut pour lui et pour tous un

soulagement (octobre 1749).

Elle fut très-funeste à ses soeurs. Le Roi, fait au laisser aller du

Midi, se lâcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre

beaucoup. C'était Fontainebleau, et le moment des chasses qui

finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs où l'on buvait la

nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces courses, et

l'orgie, où, jeunes demoiselles, elles étaient tellement déplacées. On

s'y contenait peu; car, depuis cette année, on trouva que la Pompadour

même gênait: on ne l'emmena plus.

M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les yeux.

À ces _retours de chasse_, le Roi n'eut plus personne que Mesdames,

toutes seules, aux petits cabinets (_Luynes_, 22 déc. 1749, 12 nov.

1750).

Quels étaient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il parle

d'une _cuisine nouvelle_, ailleurs du goût des salaisons, âcres,

irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles

buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivrées par

obéissance. Adélaïde, si jeune, ayant six ans de moins, était vaincue

sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-même

bientôt frappée et aveuglée, endurait cette veille et ces excès forcés

qui la menèrent vite à la mort.

Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout

pouvoir sur ses soeurs, n'ait pas essayé quelque chose pour les sauver,

n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de santé ou autrement, elles

éludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait tout à fait ce qu'il

était ou faisait dans l'ivresse (Voy. _Hausset_, l'aventure du privé et

de la d'Estrades à Choisy). Le matin, aucun souvenir.

Versailles tâchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Régent, eut

besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupé sans elles, il lui

passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles

étaient, _sans paniers_ (_Luynes_, X, 173, 23 déc), dans le déshabillé

de cette heure avancée.

Les paniers étaient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela

semblait nue. À Choisy, il était permis de s'en passer, d'aller en robe

flottante (de là plus d'un scandale). Mais à Versailles, lieu de

cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient, et traversaient

ainsi appartements et corridors, non sans pâtir sans doute, et faire

pâtir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et baissaient les yeux.

La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, sentait

la royauté s'avilir, s'abîmer. Elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de

défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose ne fût

pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi

soupât en bas, et dans une belle salle, moins fermée, qu'on faisait

exprès (_Luynes_, _ibid._). Le Dauphin aurait dû, ce semble, y aider

fort, obtenir par ses soeurs que l'on se rangeât à cela. Sa cabale

montra une étrange immoralité, et on peut dire aussi une grande dureté

pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On voulut l'employer à

mort et jusqu'au bout. Elle était bien commode pour le parti dévot. Tant

muette fût-elle, on la faisait parler. On cachait le Dauphin. On

montrait Henriette, comme la personne dirigeante de la famille, et _le

chef du conseil_ (_Arg._, III, 311).

Tout cela était peu connu hors de Versailles. Paris savait en général

que le Roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au

temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, qui jadis par deux fois

ont fait chasser les camarades. On disait: «C'est un Henri III.»

D'autres aussi, par un pressentiment trop précoce mais non erroné,

supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats d'enfants

qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était d'autant plus

disposé à le croire que des princes, seigneurs ou fermiers généraux,

enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames

même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille, à Noël

(_Barbier_, IV, 407), s'échappa, effarée; elle avait dix-sept ans, et on

l'avait tenue dès l'enfance à l'état sauvage. Que souffraient ces

victimes? On le sut par de _Sade_ (1754). Horrible histoire, certaine.

Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi,

l'imagination populaire s'exalta et reprit les vieilles histoires du

Moyen âge, de lèpres et de bains de sang. Les enleveurs étaient des

exempts déguisés. Ce mystère faisait dire: «C'est lui, c'est cet

Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire

par le sang innocent.»

Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Révolution, un

jour où le coeur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on

avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d'abord,

puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de

petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient 15

écus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier

trouva plus lucratif, pour 30 écus, de le rendre aux parents (février

1750, _Barbier_, IV, 437). D'autres furent volés par des femmes, vendus

à des gens riches (448.) De là, de furieuses batteries. Au quartier

Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, on poursuit

les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Dès lors,

tous les matins, la foule est dans les rues.

Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison

dévastée, saccagée. À la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son

enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le peuple,

ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est sauvé.

Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de pris. On

rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux

Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut

faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue

plusieurs archers.

Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint-Roch. Là, on tire sur

le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris

en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps à l'hôtel de

Berrier, lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse amuser. La

cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré.

Le peuple a le coeur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il

faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose très-grave en révolution. Sur

le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au Cours l'y

attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire: «À

Versailles!»--D'autres: «Brûlons Versailles!» Cela chauffait très-fort.

La peur était grande à la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis,

on avait dit: «Ce n'est rien.» Et là-dessus la Pompadour était venue

voir sa fille à Paris, dîner chez un ami. Tout pâle, il lui dit: «Mais,

madame! ne dînez pas ici. Vous allez être mise en pièces.» Elle fuit,

elle vole, rentre jaune à Versailles. Tous sont pénétrés de terreur.

Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une armée, on

tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres et au défilé de Meudon.

On eût dit que déjà la Bastille était prise, ou que les affamés du _6

octobre_ étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se

suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de

Compiègne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa Maison armée.

Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On prend le

parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à la Muette,

puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son échappée qui

a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: «Qu'ai-je besoin de voir un

peuple qui m'appelle Hérode?» À Paris, on disait: «Est-ce mépris? C'est

peur.» Donc, tout s'envenima, et ce fut un divorce. Madame Adélaïde,

«haute comme les monts,» blessée dans son orgueil, dans son amour pour

son père, fut ulcérée à mort. Et elle ne pardonna jamais.

Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mémoire par

un large chemin. Beau monument du règne. C'est le _chemin de la

Révolte_.

On put juger de l'état violent où se trouvait le peuple par le mépris

qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. Dans

son irritation la foule s'en prend à tout le monde, poursuit comme

mouchard, comme enleveur, le premier passant (_Barb._, 429). Rien

pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques

misérables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule

s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infâmes. Elle eut

plaisir à voir étrangler et brûler deux petits Henri III, je veux dire

deux garçons qui trop naïvement avaient singé Versailles et les jeunes

seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leçon pour les moeurs de

cour (6 juillet). Mais en même temps le Parlement, pour relever

l'autorité, consoler la police, fit pendre trois pauvres diables qui,

légitimement, justement, avaient résisté.

On eut beau faire. L'autorité était blessée, à n'en point relever.

Elle-même s'avilit, se contredit, se démentit. D'une part, Berrier vint

déclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlèvement. D'autre part,

les archers, craignant l'enquête et la potence, vinrent montrer les

ordres de Berrier pour qu'on fît les enlèvements, ordres royaux qui

venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de Paris (20

juillet 1750, _Barb._, IV, 455).

Cette agitation violente donnait une grande force aux résistances du

clergé, décidé à ne payer rien. Dans sa grande Assemblée qui se tenait

ici, il trônait, pérorait à l'aise, voyant Paris contre le Roi, et

d'autre part les États provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier

leurs privilèges à l'uniformité d'impôt. L'Assemblée ecclésiastique se

posait fièrement le chef des résistances, le parti de la liberté. Audace

révoltante en tout sens. Dans le Clergé, ainsi qu'en ces États, le haut

rang écrasait le bas. Fausses et dérisoires républiques au profit des

privilégiés!

Si terrible était le Clergé d'opposition républicaine, si emporté ce

corps où les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait.

Plusieurs osaient parler des États généraux (imprudents

idiots!)--D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au vrai

roi du Clergé. Ils avaient hâte, se disaient: «Louis XV n'a que quarante

ans.» Le Roi savait leurs voeux, se souvenait de Jacques Clément, disait

parfois tout haut: «J'aurai mon Ravaillac.» La crainte alla au point

qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer aucun abbé

(_Argenson_, III, 362).

Le Dauphin était en disgrâce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait

fait de plus une étrange balourdise, d'écrire à Maurepas, l'exilé, le

futile oracle de l'intrigue, où la famille et le Clergé voyaient l'homme

du futur règne. On pinça l'envoyé, valet de chambre du Dauphin. Le roi

le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien à son fils, mais le

suspecta d'autant plus.

Jamais le Roi n'avait été si triste. Entouré de tant de dangers, il

recula, réduisit ses demandes. Il fit dire au Clergé «_qu'il n'exigerait

pas le vingtième_, qu'il se contenterait de la Déclaration des biens.»

Il déclara dissoute l'effrayante assemblée, renvoya chez eux ces Brutus

au plus tôt dans leurs diocèses (15 sept.).

Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le

tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clergé. Les

affaires étaient tristes, l'intérieur encore plus, Henriette toujours

plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, voler

d'un lieu à l'autre, la tristesse l'y attendait (_Arg._). En vain la

Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, improvisé.

On y joua la farce des _Pots de chambre_ (ou petites voitures) de Paris.

Mais le Roi ne rit guère. Bellevue avait le défaut d'être trop bien

placé, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil le voyaient

illuminé, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, exagérés et

faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de fleurs de

porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le tirer de ce

noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit à Verrières de

galants pavillons pour une ménagerie en ce genre. C'était trop tôt

encore. Il était sombrement engagé dans la tragédie, un drame obscur qui

n'éclata que vers la fin de février.

En octobre 1750, Henriette succombait à la situation. Les meneurs le

sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi eût reculé, le

Clergé renvoyé n'en voyait pas moins s'écouler le délai de six mois

qu'on lui donnait pour déclarer ses biens. Le Dauphin était en disgrâce,

et cela au moment où, devenant majeur, il serait entré au Conseil. S'il

n'y entrait, s'il n'était là pour contenir, intimider Machault, celui-ci

(armé du besoin) pouvait bien passer outre, faire lui-même et par des

laïques cette terrible enquête que redoutait tant le Clergé. On allait

découvrir le mystère, ouvrir l'Arche, pleine d'or, étaler cette grande

pauvreté du Clergé qui montait à quatre milliards.

Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour

décisif où l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le roi

le tiendrait à la porte (et l'excluant exclurait le clergé).

Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le Dauphin,

le Clergé obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le roi, le

Conseil, l'autorité publique, tout alla dans un sens nouveau. Tout fut

retourné comme un gant.

Explique qui pourra. Dans une révolution si brusque, je ne sens plus la

main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens déjà

une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle qui

emportera d'un tourbillon l'année suivante (1751), et qui en février va

avoir son avènement. C'est le règne d'Adélaïde.

Enfant, elle avait rêvé d'être une Judith. Il en fallait une pour le

Dauphin, pour le Clergé, pour tous les honnêtes gens. Elle dut s'avancer

et sauver le peuple de Dieu.

Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait jamais

quittée, et révérait son droit d'aînée. Mais Henriette gisait inutile,

servait trop peu la cause. On la dédommagea, on tâcha de la consoler, en

lui donnant enfin sa Maison princière et royale. Elle fut enterrée dans

l'honneur.

Même procédé pour Machault, avant de s'en débarrasser. Par-dessus les

Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte

d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientôt les Finances.

Cela se fit très-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des

grandes parties, des chasses et des _retours de chasse_ où le roi était

moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au Dauphin de

venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une petite misère, une

épreuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le gros baissant la tête:

«Je ne m'en souviens plus.» Le roi, content de ce mensonge, le croyant

aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord aux Dépêches. Et, pour

l'initier, il lui donna Machault, sa bête noire.

Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, même muette, pèse

énormément. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les

ministres agiront de manière à lui plaire. Il est là le 28 octobre, et

déjà en novembre, Saint-Florentin reprend la persécution du Midi. (Voy.

_Sismondi_, _Peyrat_, etc.) Les troupes revenues de la guerre vont faire

la guerre aux Protestants. Le sévère intendant qui pendait les pasteurs,

ne suffit plus. Il faut des courtisans, des zélés, qui troublent le

peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par une ordonnance qui veut

qu'on rebaptise, qui provoque follement une inquisition des curés.

Ceux de Paris, de même brusquement réveillés, faisaient la chasse aux

Jansénistes, épiaient les mourants, ne se contentaient plus d'un billet

de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour réponse ils

agonisaient.

On fit mourir ainsi un véritable saint, Coffin, le bon recteur qui

obtint du Régent que l'instruction fût gratuite, Coffin, l'auteur des

hymnes qu'a adoptés l'Église. Chose odieuse qui criait au ciel. Des

rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait intervenir.

Le Parlement, dans ce cas évident où la Paix publique est troublée,

appelle les curés refusants. L'un, ne daignant répondre, il le met aux

arrêts. Le roi blâme le curé sans doute? non pas, le Parlement. Le roi

goûte l'affront qu'on a fait à ses juges, enhardit la persécution.

Est-ce la peine de dire que la fameuse _Déclaration des biens d'Église_

qu'il exigeait va à vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne se fera pas

pour le roi, mais seulement _du Clergé au Clergé_, tout à fait en

famille, et par ses agents seuls, estimant les biens à leur guise (déc.

1750).

Que le Clergé doit rire! Il l'a échappée belle. Le voilà qui n'a plus

besoin de se défendre. Il va devenir conquérant.

Et conquérant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se

trouve, en mai, si bien son homme, que lui-même il lui livre le droit

des magistrats.

Un droit énorme, immense. Quel? la charité de Paris.

Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmités, de vices. Par le doux mot

chrétien de Charité, on entendait non-seulement _la bienfaisance_ et les

hospices, mais _la pénitence_, la correction, Saint-Lazare et le nerf de

boeuf (Voy. Blache), les filles, même filles de théâtre, disciplinées à

la Salpêtrière, les enfants, apprentis ou pages, qu'on moralisait par le

fouet, c'était un triste monde, obscur, l'_anima vilis_ infinie. Sept

mille à la Salpêtrière! Le gouffre d'arbitraire était depuis cent ans

soumis du moins à l'oeil du magistrat, à une certaine surveillance de la

Justice. Cet oeil était gênant. On le crève un matin, si j'ose ainsi

parler. Et le roi remet tout aux prêtres.

Autre chose. Minime, mais sensible à Paris. Les dons des fêtes (aux

naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des

magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont données

aux curés, qui les distribueront à mesure par parcelles, selon qu'ils

sont contents du mari, de la femme. Belle réjouissance qui devient un

pouvoir de chicane et d'inquisition!

Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clergé, que c'eût

été dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il

s'assouplit. Il se fait tout petit. On dirait qu'il retient son

souffle. On en est très-content. Il est tellement discipliné qu'au

besoin il se prête à couvrir de son caractère, de son austérité connue,

certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la Muette,

Choisy, Compiègne, montant avec ses filles en voiture à Versailles, pour

imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais là, au bout d'un jour,

le Dauphin sent discrètement qu'il peut gêner, et revient seul

(_Luynes_, 1750, 4 janvier, 1er juin).

La comédie de la cabale était d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames qui

conseillent le roi. Elles posent en homme d'État. Leur singe, la petite

Louise, une soeur de dix ans, prend la gravité d'un ministre (_Luynes_,

XI, 6). On fait pour les aînées des extraits du P. Barre, de sa

nauséabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adélaïde en prend

ce qui plaît à son père, les généalogies, le cérémonial, l'étiquette.

Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. Elle est la

favorite. La _déclarer_, c'était annoncer l'action dominante ou régnante

désormais du parti dévot. Ce pas hardi fut fait le 17 février 1751.

Toute la cour était sur la glace, ou glissait. Elle monta dans le

traîneau royal, où l'aînée jusque-là était toujours avec le roi. Elle se

fit aînée, siégea près de son père. Henriette eut le second traîneau.

Dans cet état bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en étaient

étonnés. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dévotions du

Jubilé (la cinquantième année du siècle). Grande occasion de pénitence.

La reine y était absorbée. Elle était souvent seule, enfermée,

disait-elle, avec sa favorite, la _Mignonne_, une tête de mort, qu'on

croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces impressions funèbres devaient

troubler fort la malade Henriette, Adélaïde, si imaginative, peu

rassurée dans son triomphe. Le clergé usait, abusait, d'un si violent

état de conscience. Il fallait le payer, et d'une monstrueuse indulgence

il voulait un prix monstrueux, une chose excessive, imprudente, où

Mesdames risquaient de choquer fort le roi. Le clergé exigeait qu'on

déclarât son _Droit divin_ d'exemption. Il élevait son égoïsme avare à

la hauteur d'un dogme: _Divine immunité._ Symbole exactement opposé à

celui du roi, à la foi de Louis XIV et de Louis XV: «Tout appartient au

Roi de France.»

Une telle thèse devait brouiller tout. On était à Compiègne, aux

chaleurs de juillet qui bientôt le 2 août éclatèrent en terrible orage.

Adélaïde en avait un bien autre. Elle dit à son père: «Je serai

Carmélite. Je veux entrer au couvent de Compiègne.» Était-ce dévotion?

ou menace? Posait-elle un _ultimatum_ pour obliger le Roi de céder au

Clergé? Il lui dit sèchement: «Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si vous

devenez veuve.»

Lutte violente. Le Roi piqué alla à Crécy chez la Pompadour, et y eut un

peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excès de

zèle. À Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le

regagner. Si bien qu'à Versailles en novembre, l'âme d'Adélaïde

(colérique, intrépide) parut en lui, un démon provoquant. Il veut

décidément brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clergé. Mais ce

n'est pas assez. En dépouillant le Parlement, il lui faut l'insulter.

Ordre au Président d'apporter les Registres, les délibérations

intérieures de la Compagnie.

Cette collection vénérable est triple, comme on sait. _Arrêts_, _Édits_

enregistrés, enfin _Conseil secret_. En la dernière partie est l'âme

même du corps, mille choses délicates et scabreuses qu'on agitait portes

fermées. Les minutes en petits cahiers restaient et ne sortaient jamais.

Mais cette fois le président (Maupeou), disant que la copie n'était pas

faite encore, prit les originaux, remit au Roi ces dangereuses notes où

tout était, les choses et les personnes, les noms, les mots

compromettants. Le Roi avec dédain regarda, prit, froissa, mit le tout

dans sa poche (pour en faire faire sans doute un sévère examen). Puis la

défense hautaine de s'occuper de cette affaire.

Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de

religieuse, deviendra révolutionnaire. Barbier confond les mots

_janséniste_ et _républicain_. De plus en plus, on s'en prend au Roi

même. On était indigné de voir en pleine paix durer les impôts de

guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dépense de bâtiments, de

petites maisons, Choisy et autres lieux, où tout coûtait trois fois plus

qu'à Versailles. Un million dépensé pour amener Victoire, la moitié pour

l'Infante. Dix-huit cent mille francs à Bellevue pour l'appartement du

Dauphin! Et cela au moment où l'on réduit _le pain des prisonniers_! Une

révolte de ces affamés a lieu au For-l'Évêque. On tire tout au travers.

Force blessés, deux femmes tuées!

Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. Barbier trouve

lugubre le tocsin de réjouissance. Versailles, aux fêtes qu'on en fit,

se trouva lugubre lui-même (21 déc). La bise avait éteint les

illuminations (_Arg._). Dans la grande galerie, huit mille bougies

fumeuses éclairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. Mais

placées extrêmement haut, elles éclairaient moins les vivants, cavaient

les yeux, creusaient les joues, donnaient à tous l'air vieux. Beaucoup

d'habits riches et usés. Plus usé était le dessous. Des trois femmes

régnantes, nulle qui ne fût malade. La reine et son infirmité, la

Pompadour, fade et terne, blanchâtre, n'égayaient pas. Mais combien

affligeait la pauvre victime Henriette, pâle, éclipsée, déchue, muette,

et bien près de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin sous la

graisse couvant la maladie (bientôt la petite vérole).

Dans cet affaissement, le nerf évidemment, l'ardeur, la volonté, c'était

Adélaïde avec ses dix-huit ans, un attrait d'énergie. Elle était plutôt

rouge que dans la fraîcheur de son âge. Ses portraits sont tragiques,

d'une personne dont on peut tout attendre, ayant l'esprit court, faux,

impétueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs (Saint-Séverin, un

Italien bavard), parlaient fort de potences et d'exécutions.

Comment Adélaïde traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle

l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui échapper.

Madame, qui vivait fort à part, et ne lui confiait rien de ses misères

de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle à

tout prix en supprimant cette petite gourme qui par moment lui déparaît

le front. L'Infante pour cela lui avait laissé un remède fort dangereux,

qui la tua (_Luynes_, XI, 397, février 1752).

Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On

n'entendit dans ses délires que ces mots: «Ma soeur! ma chère soeur!»

Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troublé, et on lui fit

entendre que Dieu la sauverait peut-être, s'il voulait faire une bonne

oeuvre: _supprimer l'Encyclopédie_. Il le fit de grand coeur. Le 13,

après la mort, un Arrêt du Conseil légalisa et proclama la chose.

Cette grâce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la

pauvre âme, les confessait tous trois, le bon P. Pérusseau.

Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait. Mais il

n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adélaïde et

lui furent troublés bien plus qu'affligés. Elle ne pleura pas, et seule

de la famille elle fut exemptée d'aller au service funèbre. Si la reine

fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 mars, un

mois après cette mort. Le 12, Adélaïde étant incommodée, on joue dans

ses appartements (_De Luynes_, XI, 440, 455).

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 42 / 86 题