1748
Le fait le plus obscur et le plus surprenant dans toute l'histoire de
Louis XV, c'est l'assentiment passager qu'il donna aux grandes vues de
d'Argenson l'aîné, l'utopiste, disciple de l'abbé de Saint-Pierre.
Le fameux d'Argenson le père, le rude homme de police sous Louis XIV,
qui eut la large étoffe d'un grand homme et d'un bas coquin, eut deux
fils d'un esprit contraire. Le cadet fut très-fin, un renard, valet des
Jésuites. Par eux, il monta vite, les ayant bien servis dans leur
très-grande affaire de faire reine Marie Leczinska. La reine s'en
souvenait, l'aimait. Au grand drame de Metz, il joua double jeu entre la
reine et la maîtresse. Cela le fit très-fort quand celle-ci revint (nov.
1744), et il put faire donner les affaires étrangères au frère qu'il
croyait diriger. Il n'y voyait qu'un simple. Mais justement cette
simplicité loyale, hardie, fut une force,--à ce point qu'un moment il
fit marcher le roi contre la cour et la famille, dans la vraie voie de
la raison.
Il voulait l'alliance _protestante_ de Prusse, Saxe et Hollande (plus
celle du Piémont, qui aurait été chef de la libre Italie). La famille
voulait l'alliance _catholique_, d'Espagne-Autriche (avec une Italie
soumise aux Espagnols).
D'Argenson séduisait le roi par l'espoir de la paix. Le roi semblant si
haut (octobre 1745), heureux partout, en Flandre, en Piémont, en Écosse,
il y avait des chances réelles pour regagner, détacher de la ligue les
États secondaires, Saxe, Piémont, Hollande. Cela était sensé.
Il existait vraiment un parti en Hollande, anti-anglais et
anti-orangiste, qui se lassait de suivre l'Angleterre.
Il y avait pour le Piémontais un intérêt réel à se mettre avec nous.
Quant à la Saxe, à la Pologne, réunies sous Auguste III, d'Argenson
faisait un roman. Il eût voulu une Pologne héréditaire, l'assurer au
Saxon, aux Allemands, dans la supposition très-vaine que ces peuples
d'esprit contraire s'uniraient pour former une barrière contre la
Russie.
Pour l'Italie, le plan était très-beau. Une fédération d'États égaux
entre eux. Un gardien armé, le Piémont, qui aurait eu Milan. Venise
aussi avait un peu de Lombardie. La Toscane redevenait république.
L'Espagnol gardait Naples. Mais tout prince étranger devait opter, jurer
de se faire Italien. L'Autrichien à jamais chassé. La France se
chassait elle-même et généreusement s'excluait de l'Italie, libre par
elle.
La vraie difficulté était notre petit Infante, son mari qui alors tenait
Milan. Le roi, à cause d'elle, était fort Espagnol. Retirer Milan à sa
fille pour le donner au Savoyard, cela devait lui être dur. Il était, il
est vrai, pour le moment mécontent de l'Espagne, que le succès rendait
indocile, insolente. Il était peu content de l'Infante elle-même, qui ne
se fiait pas à lui seul, intriguait en dessous avec Versailles (le
Dauphin, Noailles, Maurepas). De plus l'Infante, belle et jeune, mariée
sans mari (avec l'Infant toujours absent), avait en attendant pris un
vieux galant, un évêque ambassadeur de France. Point fort sensible au
roi, qui était jaloux de ses filles.
Il aimait la géographie. De sa main il traça le plan du partage nouveau
qui rognait la part de son gendre. Tout se fit entre lui et d'Argenson.
Pas un mot au Conseil. Maurepas cependant le sut, et avertit
l'ambassadeur d'Espagne. Il accourt, il crie, pleure. «On l'entendait
hurler.» (_Arg._) C'est bien pis à Madrid. «On se couvre la tête de
cendres.» Ici, la reine et Henriette, la cour, tout entourait le roi de
désolation et de deuil. Le traité (qu'il signa à contre-coeur) alla fort
lentement à Turin. Très-rapide, au contraire, marchait une armée
autrichienne. Le Piémont a peur, nous trahit. Nos Français sont surpris,
et les sots Espagnols qui pleuraient tant pour le traité, pleurent
maintenant de l'avoir refusé, d'être battus, chassés partout.
L'affaire d'Écosse alla de même. On paya pour Charles-Édouard des
Suédois qui ne partirent pas. On envoya Richelieu à Brest pour embarquer
des troupes; beaucoup d'argent, nul résultat. Cependant le roi George a
rassemblé trente mille hommes qui refoulent Édouard au Nord. Vainqueur
en reculant à Falkirk, il n'en est pas moins vaincu décidément à
Culloden (avril 1746). Là des massacres horribles. Un sur vingt décimé.
Le fer, le feu partout, la froide application du plan suivi depuis, de
faire des Hautes-Terres un désert.
Toutes les forces de la France (1746) sont concentrées en Flandre pour
la guerre de parade que le Roi fait en mars. On réunit pour lui cent
vingt bataillons près d'Anvers, cent quatre-vingt-dix escadrons. Anvers
pris sur-le-champ, le roi a ce qu'il veut, et le 30 mars, au début même
de la campagne, il a fini la sienne, revient droit à Versailles. Le
maréchal de Saxe, Lowendall et Conti, continueront l'oeuvre facile de
prendre les villes de Flandre, et Maurice gagnera l'inutile victoire de
Raucoux.
Toute l'année 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de
fêtes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole meurt
le 6 à Versailles, et son père, Philippe V, le 20. Cela finit le long
règne de la Farnèse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se défie de cette
belle-mère, l'éloigne, s'intéresse fort peu à son frère, D. Philippe,
mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, l'Infante et
la Farnèse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici sur Versailles
et voulaient y jeter le grappin. Le moyen eût été d'y mettre une seconde
dauphine, une soeur de la morte (une naine toute noire, dangereux
diablotin). Elles s'y prirent maladroitement et révoltèrent le roi. Par
un procédé double, en lui écrivant des tendresses, elles animaient le
Dauphin contre lui. «Dévotes, harpies, catins,» tâchaient de le rendre
amoureux. Elles parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un
mot. L'Infante en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gâtée, au point
qu'elle gronda son père, le menaça. Cela trancha. Le roi fit écrire à
Madrid que nous nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on
n'épousait pas les deux soeurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son
plan de demander plutôt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la
Pologne à l'alliance française.
Après la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on fît celle-ci
médiatrice. Des conférences furent ouvertes à Bréda. Il y reprit son
plan de nous regagner le Piémont en lui donnant Milan, en resserrant la
part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrètes qui transpirent à
Madrid. L'Infante et la Farnèse pleurent, crient. Un tonnerre de
sanglots s'entend des Pyrénées. Quel est l'indiscret? Le roi même. Il
dénonce là-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par extrême
faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V mourant. Il
sentait que l'Infante serait désespérée, furieuse, si (sans lui dire un
mot) on lui ôtait Milan, la couronne de fer, pour la donner au Savoyard.
Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson.
Celui-ci était seul. Il pouvait se vanter d'avoir réuni tout le monde,
mis les partis d'accord. Tous contre lui. Il eût fallu bien du courage
dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la famille. Ce triste
visage (à la crème, qu'on voit dans le pastel) n'en était guère capable.
Elle baissait. L'année 1746 fut terrible pour elle. Le pouvoir lui
venait, mais la vie s'en allait, d'abord la santé, la beauté. Si le Roi
eût été un peu absent, elle eût pu remonter. Il ne le fut qu'un mois, et
elle ne put pas respirer. Ministre tout le jour, la nuit chanteuse,
actrice, mise au lait et crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi
était ennuyé. Aux ballets où elle figure, il bâille. «J'aime la
comédie,» dit-il, et il y bâille aussi. Il ne se plaît un peu qu'aux
Italiens, au spectacle où elle n'est pas. Elle semble finie déjà (1747).
Elle a l'air épuisé, «sucé,» dit d'Argenson. Elle souffrait du mépris de
Paris. Point d'affront qu'à Versailles elle n'ait du Dauphin, de
Mesdames. La nuit, c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle,
ce qui trompait les simples. Mais en réalité, c'était pure habitude. On
sut lui mettre en tête qu'elle était très-malsaine. Sous tel ou tel
prétexte, il couchait sur un canapé (_Hausset_).
«La Pompadour va être renvoyée. Le Roi vivra dans sa famille.» (_Arg._,
1747.)
La famille? qu'était-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la
Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille
aînée du Roi, la très-douce madame Henriette, sa petite soeur Adélaïde.
Madame Henriette était une pâle fille du Nord, très-maladive et
très-timide, qui avait près du Roi comme un respect tremblant, presque
peur. Cela lui plaisait. C'était un coeur charmant et bon, coeur brisé
et la victime de son père qui l'avait traité durement. Élevée presque
avec le petit d'Orléans et jouant avec lui, elle avait bien cru
l'épouser. Mais le Roi était tout à fait pour les Bourbons d'Espagne, ne
voulait nullement approcher Orléans du trône. Il aimait mieux d'ailleurs
l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. Qu'arriva-t-il? Cette
bonne soeur n'en fut pas moins toujours du parti de l'Infante à qui on
la sacrifiait. Comme les chiens battus qui d'autant plus s'attachent,
elle se donna toute à son père. La cabale dévote lui faisant un devoir
de l'envelopper, le gagner, elle trouva ce devoir très-doux. Élevée par
la vieille madame de Ventadour, une dévote bien peu scrupuleuse,
Henriette prit le rôle qu'on voulait; elle força sa timidité, fit chez
elle des _soupers_ au roi (_Luynes_, _Argenson_, _Campan_, etc.). Chose
certainement pénible à une si modeste personne, et si souvent malade.
Mais elle se vainquit tellement qu'il se trouva chez elle à l'aise plus
que partout ailleurs, s'habitua à elle, comme à un doux animal
domestique dont on ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais,
accepte tout caprice, qui voit sans voir et souffre tout.
Succès réel du parti du Dauphin qui par la soeur faisait arriver,
réussir, tout ce qui eût choqué du frère. Le roi croyait pour elle n'en
jamais faire assez. Il lui donne à Versailles (où elle n'avait besoin de
rien) _huit cent mille livres de rente_, justement quatre fois plus qu'à
la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout à l'heure, il va lui créer
une Maison, dames et grands officiers, presque au point d'éclipser la
reine.
La reine y gagna fort. Autant le roi avait été jusque-là sec pour elle,
même dur, autant il fut aimable. Nul doute que la très-bonne fille n'eût
obtenu cela de lui. La reine eut des étrennes et la Pompadour n'en eut
plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria les seigneurs de la
distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit tout le monde. La
_Bête_ fut chassée, je veux dire Argenson. Quelle joie pour notre
Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble soeur, empressée à
servir celle à qui on l'a immolée.
Argenson renvoyé (février 1747), c'est toute une révolution. Nous
tournons le dos à la Prusse, à la Hollande et au Piémont. Nous
reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols,
aux Autrichiens.
Même avant qu'il tombe, on a à regretter d'avoir négligé ses avis.
L'alliance du Piémont manquée nous ruine en Italie, nous amène en
Provence les bandes autrichiennes, dont nous étions noyés sans un hasard
heureux, l'insurrection de Gênes (V. le très-beau récit de Sismondi).
L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on fit avorter en
envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna force au parti
anglais et orangiste. La populace des ports fit ce qu'elle avait fait
pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un stathouder, imposa à
la république un très-indigne chef, Orange, serviteur des Anglais. Notre
imprudente attaque eut ce beau résultat de sceller l'union de
l'Angleterre et de la Hollande, d'opérer l'anéantissement définitif de
celle-ci.
Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conquêtes.
Et l'on n'en voulait pas. Cependant tout le monde était bien las,
surtout les États secondaires, pauvres comparses du grand drame où ils
ne gagnaient que des coups. Les obstinés eux-mêmes commencèrent à se
faire plus doux aussi, quand Maurice menaça Maëstricht, le boulevard de
la Hollande, quand il gagna tout près la victoire de Lawfeldt, peu
décisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta Berg-op-Zoom. Sac
cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, et terrifia la
Hollande. Si l'on prenait aussi Maëstricht, notre armée débordait, et ce
riche pays, si peu fait à la guerre, se voyait appelé aux cruels
sacrifices, aux affreux moyens de défense qu'il prît contre Louis XIV,
s'inondant, se noyant, s'infligeant un désastre plus grand que n'eût
fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant anéanti jusqu'au dernier de nos
vaisseaux, ayant fait son oeuvre de guerre, devenait pacifique pour ne
pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc on négocia. Malgré
le maréchal de Saxe qui raisonnablement voulait d'abord Maëstricht, on
se dépêcha de traiter.
Le but primitif de la guerre, où était-il? Et qui s'en souvenait?
L'Autriche, que l'on devait détruire, malgré sa cession à la Prusse,
était plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son établissement, sa
royauté lombarde, qu'étaient-ils devenus? Notre Infante voyait tout lui
échapper, l'espoir même. Le frère de son mari, Charles, le roi de
Naples, s'il eût succédé en Espagne à Ferdinand (faible et malade),
entendait laisser Naples au second de ses fils, non à son frère
Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnèse, a
régné à Madrid, qui un jour eut Milan, qui (d'après le traité de 1736)
pouvait espérer Naples, se voit, entre trois trônes, à terre.
Elle savait très-bien l'intérieur de Versailles. Elle voyait monter
Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle,
avait gagné le Roi. Comment? par cela même, par l'excès de l'obéissance.
On savait bien pourtant ce qui était derrière et la poussait. Que lui
ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir croissant? Trois
personnes étaient inquiètes, fortement attristées: la Reine, la
Pompadour, l'Infante.
La reine, tout à coup flattée du Roi (déc. 1746, déc. 1747, _De
Luynes_), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses filles,
se fatigua du baiser d'étiquette qu'elles lui donnaient toujours chaque
fois qu'elles entraient dans sa chambre (_Luynes_, VIII, 173, 12 janvier
1748).
La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des
deux aînées, de tirer du couvent et de faire venir à Versailles, madame
Victoire, jolie fille, grande fille, déjà de quatorze ans.
L'Infante corrompue et hardie (comme élève de la Farnèse), qui avait
hasardé déjà, comme on a vu, d'intimider son père dont elle savait le
faible coeur, hasarda un moyen d'arrêter le progrès de son goût
singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Régent, avait fait une pièce
hardie contre l'inceste, _OEdipe_. Elle le pria (c'est lui qui nous
l'apprend), de faire une _Sémiramis_. L'inceste était fort à la mode. Le
roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille à son fils. La
chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frère, avait fait éclat et
légende (1742). Les Choiseul imitèrent. La femme de Hérault, le dévot
lieutenant de police, était publiquement maîtresse de son père,
très-riche, que souffrait le mari. Les moeurs étaient sur cette pente.
La pièce aurait paru toucher bien moins Madame (après tout respectée)
que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non blessé
directement.
Voltaire était alors retiré, mécontent. Son zèle de courtisan avait fait
mauvaise campagne. Sa familiarité hardie, parmi les flatteries, avait
choqué le Roi, choqué la Pompadour qui visait à la majesté. Il avait fui
Versailles, revenait volontiers à Sceaux chez la duchesse du Maine.
Cette vieille petite fée, brouillée avec la cour, jusqu'au dernier jour
conspirait, mais littérairement, accueillait les satires. C'est chez
elle jadis que Voltaire fit _OEdipe_ (1721). Chez elle, il fit
_Sémiramis_ (1747). Il l'achevait à Sceaux (déc). En janvier il est à
Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame Henriette, à ce
moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait au nord pour le
grand logement royal qui termine l'aile du midi, qu'elle quittera
bientôt pour un appartement central entre le Dauphin et le Roi (_De
Luynes_). Là est le médiateur, _le chef du conseil_ de la famille (c'est
le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort inquiet, écrit de
Lunéville, pour ajourner _Sémiramis_ (févr. 1748).
À Versailles, une scène violente éclairait la situation (17 avril,
_Luynes_, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait une
poupée. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame Victoire. Le
Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et bonne autant que
belle. Elle se suspendit à lui, ne s'adressa qu'à lui. Il se montra
très-faible. Dépenses énormes, et ridicules honneurs (pour une enfant de
quatorze ans), rien ne fut épargné. Henriette souffrait et se taisait.
Mais Adélaïde éclata. Elle crevait de jalousie. Elle cria. Tout en
retentit. Elle s'indignait, non pour elle, mais pour sa soeur, l'aînée,
une princesse de vingt et un ans, à qui la nouvelle venue dérobait les
honneurs et le coeur de son père. On vit là pour la première fois la
violence d'Adélaïde, le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant
que quinze ans. Mais on lui obéit. Victoire fut éloignée, et logée au
second étage, confinée dans le petit rôle de soigner deux petites
soeurs.
Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage.
L'Infante, pour qui il fit la pièce, disait-on, allait arriver. Et ce
drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. Il fut
probablement montré à son père Stanislas. Bref, _alea jacta_... Le 29
août, la pièce est représentée à Paris. On voulait retrancher deux vers
trop dangereux. Mais on eût paru craindre. Tout au contraire la
Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion écartée, si
lui-même le Roi se faisait protecteur de la tragédie. Elle lui fit
donner un décor pour _Sémiramis_.
Ce que l'auteur avait le plus à craindre, c'était qu'une parodie, trop
claire, ne forçât de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans une
étrange agitation. Il écrit à la fois de tous côtés, prie le cardinal
Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-même. Six lettres à
la reine! qui répond froidement que la parodie est d'usage.
Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins peur, ayant
(par le décor) fait le Roi patron de la pièce, fit défendre la parodie
(septembre).
Voltaire la remercia, par une autre imprudence,--vaillante et
honorable.--C'était le moment triste où le traité brusqué qui finit
cette guerre, d'un trait de plume nous ôtait nos conquêtes, toutes ces
places fortes que l'on venait de prendre, ce royaume des Pays-Bas. Le
maréchal de Saxe entourait et tenait Maëstricht, la clef de la
Hollande,--bien plus l'occasion d'infliger aux Anglais un affront
solennel, de voir prendre la place, à leur nez, sans rien faire. Il
gémissait, écrivait à Versailles. Et Versailles était sourd. Excessives
étaient les misères, il est vrai. Il ne restait d'argent que pour les
fêtes. Les dévots d'autre part, la famille, toujours avaient maudit la
guerre, fait des voeux pour les Autrichiens. On précipitait tout. On
jetait les fruits de la guerre et du sang de tant d'hommes, on brûlait
de se dépouiller. Peu réclamaient. Voltaire l'osa. Dans certains vers,
au Roi et à la Pompadour, il finit par ce trait: «... Et gardez tous
deux _vos conquêtes_.»
Le traité était fait, mais n'était pas signé (il ne le fut que le 18
octobre). Plus il était honteux, plus on trouva blessant le conseil de
Voltaire. On n'avait pas osé s'irriter pour _Sémiramis_. Pour les vers,
on cria. Mesdames et leur parti s'élancent et courent au Roi (V. Laujon
dans _Hausset_). L'État, le Roi étaient perdus, si un homme de sa
maison, son _domestique_, osait lui donner des avis, mêlant impudemment
au nom du Roi la Pompadour. Celle-ci s'aplatit, ne dit pas un mot pour
Voltaire. Pour bien faire comprendre à Mesdames qu'elle n'était plus
rien près du Roi, qu'une amie, une _ancienne_ amie, elle joua la vieille
_Baucis_ (nov. 1748). Le Roi la releva de ces humilités en la nommant
surintendante de la maison de la reine (_Campan_). La reine, refroidie
pour ses filles (_Luynes_, VIII, 173), d'autant mieux recevait les
respects de la Pompadour.
Le vrai mot, juste et fort, sur la paix d'Aix-la-Chapelle, fut dit aux
Halles, resta proverbial. Pour injure, on disait: «Bête comme la Paix.»
Nous rendions _un royaume_, les Pays-Bas; et _un empire_, les Indes, où
notre grand Machiavel Dupleix faisait l'oeuvre de ruse, de cruauté, de
force, qu'ont fait les Anglais par lord Clive.
Nous avions dans les Indes un génie, un héros. Nous ruinons Dupleix,
emprisonnons la Bourdonnais.
Et cette paix contenait la guerre. Le traité fut si vague et si mal fait
pour l'Amérique qu'à volonté l'Anglais pouvait mordre sur nous. D'où la
guerre de Sept Ans.
Étrange chose qu'après Fontenoy, nous subissons encore la vieille honte
de Dunkerque, le rétablissant, comme il fut, quand l'Anglais mit le pied
sur la tête de Louis XIV.
Un trait encore nous entra plus au coeur: _l'hospitalité de la France
violée cruellement, pour obéir à l'étranger_. Louis XV avait donné
parole à Charles-Édouard de ne jamais le renvoyer. L'Angleterre
l'exigea. Ce héros, Polonais et fou, n'entendit à nulle offre, nulle
raison, nulle prière. Il n'obéit pas plus à une lettre de son père.
Dans son hôtel garni, avec tous ses vaillants, il était armé jusqu'aux
dents. Peut-être il avait quelque écrit. Il voulait se faire tuer, et
pouvoir à jamais déshonorer le roi de France. On croit de plus qu'il
était amoureux, aimait mieux mourir que partir. On le surprit en traître
à l'Opéra, on le lia. Pendant ce temps on prit tous ses papiers. On
l'emporta. Il faillit crever en route de fièvre et de fureur, criant
«Paris! ou Paradis!» (_Arg._ III, 221-227.)
Tout cela fut cruel, nous retourna au coeur notre plaie de Dunkerque.
Chacun se sentit avili. Un jeune homme, Desforges, qui avait vu la chose
à l'Opéra, ne put se contenir. Il fit les vers fameux qui le mirent pour
longtemps en cage à Saint-Michel. Tous les dirent et les surent:
Peuple, jadis si fier, aujourd'hui si servile!
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