LA POMPADOUR ET FONTENOY--VOLTAIRE ET L'ORIGINE DE L'ENCYCLOPÉDIE

1745-1746.

L'opposition du roi et du dauphin s'est fortement marquée à Metz. Elle

nous donne le fil intime de l'histoire de Versailles et de nombre de

faits qui autrement seraient inexplicables.

Le roi, imprudemment, ne chasse le gouverneur du dauphin que pour lui

donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-là le dauphin n'avait

pas son guide-âne. Il l'eut dans ce nouveau venu, la Vauguyon, homme de

trente-neuf ans, et de certain mérite. Voilà l'inséparable ami du

prince, ou, disons mieux, son âme, et il sera plus tard le gouverneur de

Louis XVI. Dévot peu scrupuleux, il se démasquera en se faisant compère

et patron de la Du Barry.

En février la Vauguyon arrive et la cour du dauphin plus que jamais est

le foyer des critiques contre Louis XV. En février, le parti opposé

offre au roi, au bal de la Ville, la brillante maîtresse qui, malgré le

Dauphin, va régner vingt années. Le roi, fort peu séduit, ne l'accepte

pas moins (de la main des banquiers, des Pâris, ses patrons), en haine

de ses censeurs dévots.

Il était naturel que le roi, à la longue, las de ses hautaines

maîtresses, la Nesle et la Tournelle, peut-être aussi trouvant un peu

nauséabondes les facilités de Choisy, acceptât ce que jeune il avait

refusé, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse.

Mademoiselle Poisson, filleule des Pâris, et la fille du Poisson pendu

(en effigie), était de race de bouchers. De là de sots lazzis sur la

viande et sur le poisson. Elle n'avait nullement la fraîcheur des belles

de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade,

d'agréable médiocrité. Elle crachait le sang de bonne heure; c'était

peut-être la faute de sa mère (une grosse beauté hardie et forte) qui,

spéculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prédire à neuf

ans «qu'elle serait maîtresse du roi.» Sa mère, dont la maison attirait

fort les gens de lettres, sans cesse faisait l'exhibition du prodige,

vantant ses talents et ses charmes, disant: «C'est un morceau de roi.»

La mère Poisson, qui ne rougissait guère, autour de Louis XV, fit comme

un siège, une attaque en tout sens. Elle l'essaya en Diane, on l'a vu.

Elle l'essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, enchanta la

bonne Mailly. L'effet fut tout contraire sur la Tournelle. Une dame

ayant eu l'imprudence d'admirer, la Tournelle lui marche sur le pied et

lui écrase un doigt.

Donc, il fallut attendre. Le Normand, fermier général, plus qu'ami des

Poisson et peut-être père de la petite, la maria à son neveu d'Étioles.

Posée, encadrée dans le luxe, elle put dégorger ce qu'elle avait de bas,

se former et prendre attitude. Elle eut un salon, réunit artistes et

gens de lettres, les trompettes de la renommée. Mais, son grand moyen de

succès, c'est qu'elle se fit un théâtre, avec décors, costumes,

machines, etc. Elle jouait, déployait le talent d'une agréable actrice

de second ou de troisième ordre. Elle chantait d'une voix de serin,

qu'on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus haut. Le

président Hénault en fut ravi et put en parler chez la reine. Plus

directement les Tencin s'en occupèrent. Encore plus un Binet, un parent

des Poisson et valet de chambre du dauphin. Il la vantait au roi. Mais,

chez le dauphin, il disait qu'elle ne voulait rien qu'une place de

fermier général.

Par un autre canal encore elle arrivait au roi, par son écuyer Briges,

qui l'eut d'abord. Enfin tous firent si bien qu'un soir il la reçut. Il

n'en fut pas charmé. Elle avait vingt-trois ans, quatre ans de mariage,

deux enfants. Elle était déjà fatiguée, molle et loin d'être neuve. Elle

fit si peu d'impression que même, un mois après, il ne s'en souvint

plus. Il fallut aider sa mémoire, lui rappeler certain soir, certaine

dame. On lui disait que, depuis ce soir-là, la pauvre dame était restée

éprise, que son mari était horriblement jaloux, qu'elle est tourmentée,

désespérée, pensant à se tuer. C'était avril. Le roi allait en Flandre.

On brusqua tout, on la lui ramena (la nuit du 22) à souper. Richelieu y

était et n'en fit pas grand cas. Mais, lui parti, en excellente actrice,

elle dit qu'elle était perdue, qu'elle ne pouvait pas retourner, qu'il

fallait qu'il la prît, la cachât n'importe où. Situation piquante. Le

roi la mit au petit entre-sol qu'il avait sur sa tête. Là, quelques

jours, en secret, il l'eut, la nourrit, tremblante et désolée des

lettres folles qu'écrivait le mari. Il vit comme on tenait à elle,

sentit le prix de ce trésor. Le voilà attaché décidément. Il ne la cache

plus. La famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le

piquent. N'est-il donc pas le maître? Pour faire dépit à tous, il la

déclare maîtresse, et, pour comble, à Pâques.

Quelle chute après cette bâtarde des Condés, que le roi appelait

_princesse_! Celle-ci, la grisette, _la robine_ (comme on dit tout bas),

n'est pas _née_. Eh bien! c'est tant mieux. Le roi la crée et la fait

_naître_; il y met son plaisir.

En quinze jours il la décore, l'honore, lui donne un train et des

palais. Il la titre du nom sonore d'une maison éteinte. Elle est et

restera la _marquise de Pompadour_ (26 avril-6 mai 1745).

Le roi était si mal avec sa famille au départ pour la Flandre, qu'il ne

dit pas même adieu à la reine. Il aurait bien voulu laisser ici le

paquet le plus lourd, son gros jeune dévot. Mais cela était difficile.

Arrivé le 9 mai au camp, devant Tournai, il apprit dans la nuit que

l'ennemi marchait, qu'il y aurait bataille. Il défendit qu'on éveillât

son fils, partit, voulant peut-être qu'il ne le joignît pas à temps.

Mais le Dauphin fit hâte, ne lui donna pas ce plaisir.

L'armée était très-forte (aux dépens de celle du Rhin); elle n'avait

guère moins de quatre-vingt mille hommes. Et tout cela était mené par un

malade, par Maurice, hydropique, à qui, au départ, on venait de faire la

ponction. Ce que ce héros de la mode avait tant poursuivi, et par tant

de moyens, intrigues et coups d'audace (plus que coups de génie), le

commandement en chef, il l'avait, et, mourant, il ne voulait pas le

lâcher. Autant qu'il le pouvait, il cacha son état. Il assiégeait

Tournai, mais souffrait tellement qu'il vit par l'oeil d'autrui, chargea

ses lieutenants de chercher, de choisir un lieu propice à la bataille

(_Rich._).

En passant l'Escaut on trouvait trois villages, Autoing, Fontenoy et

Barry, où l'on fit trois redoutes, et de plus les villages avaient

devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gâtait la chose,

c'est que l'armée française avait dans le dos la rivière. Sa retraite

c'était l'Escaut.--Des ponts étaient jetés tout prêts, un spécialement

pour le roi en cas d'échec. La retraite de tant de mille hommes à la

file sur des ponts étroits est une opération scabreuse. Notez que pour

garder ces ponts, on mit sur les deux rives un corps de vingt mille

hommes qui restait l'arme au bras.--Notez que pour garder le roi on

immobilisa encore sa Maison, une armée de six mille hommes d'élite avec

une batterie de canons. Plan étonnant, d'après lequel les combattants

réels n'étaient plus guère que cinquante mille. Notre supériorité de

nombre était parfaitement annulée.

Maurice vint de Tournai dans une carriole d'osier, vit fort bien le

danger (dit Richelieu[35]). Mais le temps lui manquait pour changer de

position. L'ennemi avançait, conduit par un fils du roi George, le duc

de Cumberland, et le roi allait arriver.

[Note 35: J'ai tous les récits sous les yeux. Le meilleur est

celui que Richelieu fit pour Louis XVI, en 1782 (_Rich._,

VII), sauf le point où il veut faire croire que seul il eut

l'idée, si simple, que tout le monde avait.]

Le 11 mai, de bonne heure, le brouillard s'étant élevé, notre artillerie

tirait déjà. Le roi était placé un peu haut et près d'un moulin, de

manière à voir sans danger. Couvert de sa Maison, de ses canons à lui,

il était gai. Et, dans ce groupe de seigneurs, de ministres, qui

l'entouraient, pendant que le Dauphin priait tout bas sans doute, il se

mit à chanter et à faire chanter une chanson, trop gaie, de corps de

garde. Cela ne parut pas humain, au moment d'une si grande destruction

d'hommes. «C'était bravoure?»--J'en doute. Les très-braves sont calmes

et froids dans les grandes attentes.

Les Anglais, Hollandais, Hanovriens regardaient cependant comment percer

à nous. Il fallait franchir les ravins; puis on était en face de trois

redoutes, de Barry sur la droite (regardant les Anglais), d'Autoing à

gauche et Fontenoy au centre. Dans ces redoutes tonnaient cent vingt

canons. L'embarras cependant pour Cumberland n'était pas médiocre de

s'être avancé là, si près du roi de France, nez à nez et de reculer. Le

vieil Autrichien Koenigseck conseillait de tâter, de ne pas trop

s'engager à fond. Cependant le prix était grand. Non pas Tournai, mais

le roi même. Pour qui se souvenait de Poitiers, de Pavie, de nos rois

prisonniers, cette présence de Louis XV était une grande tentation.

Il y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade

irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge,

les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie pour

prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-là les premiers durent voir

où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont Maurice fait

l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du vide, et nos

lignes bâillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer

à travers les boulets croisés de Barry et de Fontenoy, ce n'était pas

chose impossible. Mais il n'y avait guère de retour, ayant le ravin

derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dépasser

les canons, les laisser derrière (inutiles). Alors on perçait notre

armée, on la coupait en deux et l'on prenait le roi de France ainsi que

le Prince Noir prit Jean.

Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l'on passa encore les

deux colonnes sous la grêle. Cette grêle elle-même fit serrer les

Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dépassés derrière ne

tiraient plus, et les petites pièces que traînait l'ennemi, de moment en

moment, de la colonne ouverte, vomissaient le fer et le feu. Elle

avançait et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avança.

Comment pendant six heures Maurice fit-il si peu pour réunir nos forces,

comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges inutiles,

partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... Beaucoup s'y

obstinèrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six chevaux tués.

L'homme de Maurice, d'Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous

faire croire que ce désastre était le comble de l'habileté, que, plus

l'ennemi avançait, et mieux il était pris, que ce massacre inutile des

nôtres avait mis justement les Anglais dans la souricière. Ce qui est

sûr, c'est que Maurice, tremblant pour le roi, commençait à effectuer la

retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais

frémissaient de fureur.

Ce spectacle terrible, et rapproché du roi, le fit suer à grosses

gouttes (dit le témoin valet de chambre, _Rich._, VII, 143). Au moulin,

il était en vue, des boulets arrivaient et le passaient parfois. Il

descendit plus bas. Tous, autour de lui, fort émus. Les uns disaient

que, si le roi mettait en sûreté sa tête sacrée, on pourrait disposer de

ce gros corps qui le gardait. Que le roi prît part au combat, nul n'en

avait même l'idée.

Le Dauphin seulement, avec son tact sûr pour déplaire, demandait à

charger, à joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis XV

jamais ne l'emmena, ne l'envoya, ne l'employa à rien. Il crut, à tort

sans doute, que les conseillers du Dauphin l'avaient poussé perfidement

pour faire mieux ressortir l'inaction du Roi. Elle était remarquée et

surprenait. Nos Français, avec leurs idées de roi vaillant à la François

Ier, comprenaient peu cette sagesse. Ils l'appelaient «Louis du moulin

(_Frédéric_).»

Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les six mille

hommes de la Maison du Roi, qui gardait ses canons, si nécessaires

alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela crevait les

yeux, et chacun le disait. On ne l'entendait que de reste. Mais le Roi

ne l'entendait pas. Richelieu hasarda de dire «qu'il faudrait des

canons.--Où les prendre? dit un courtisan.--Tout près. Je viens d'en

voir.--Oui, mais le Maréchal défend que l'on y touche.--Le Roi peut

l'ordonner.»

Là-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d'un

véritable courage), Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa

Majesté voudrait envoyer ces canons.

Le Roi parut troublé (_Rich._, 141). Il hésita, puis consentit, ne

pouvant guère faire autrement. Ces canons, à l'instant traînés devant la

masse anglaise, tirés à quelques pas, y firent une horrible trouée. Le

Roi y lâcha sa Maison. Tous se lancèrent, même les pages. D'autre part,

Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isolés un ordre de

charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu

beaucoup, sous le canon tiré de près, n'était plus que de dix mille

hommes, et sous la charge, elle fondit.

Fontenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opérée heureusement par les

manoeuvres habiles de Maurice et de Lowendall, avançaient-ils la paix?

Point du tout; au contraire. Les Anglais ulcérés poussèrent en furieux

dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thérèse, et les principicules

nécessiteux de l'Allemagne, nous foudroyant de leurs guinées.--La grosse

reine des brigands du Danube riait, engraissée de ses pertes. Des

subsides énormes de Londres, elle avait, de quoi faire son mari

Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos victoires inutiles de Flandre

servaient si peu à Frédéric qu'il dit: «Autant vaudraient des batailles

au bord du Scamandre ou bien la prise de Pékin.» Au moment où il

espérait quelque diversion de la France, il apprit qu'au contraire notre

armée d'Allemagne affaiblie pour celle de Flandre, venait de repasser le

Rhin. Marie-Thérèse, impératrice, était encore plus implacable, enflée

d'orgueil et de fureur. Elle ne voyait, n'entendait plus. Frédéric, par

expérience, savait qu'elle ne devenait bonne qu'en recevant les

étrivières. Il les lui prodigua. À chaque refus, une victoire.

D'août en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, Angleterre, Piémont)

était vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et Gand, et l'on

investissait Bruxelles. En Italie, une armée espagnole, partie de

Naples, et ayant joint notre armée de Provence, secondée des Génois,

avait séparé brusquement le Piémontais de l'Autrichien. Ce qui est bien

plus grave, les Montagnards d'Écosse avec le Prétendant descendent à

Édimbourg (2 octobre). La claymore à Preston brise l'épée anglaise. Les

enfants de Fingal et l'aigre cornemuse traversent l'Angleterre et

directement vont à Londres.

Tout est merveilleux dans l'affaire, sublime et fou. C'est un chant

d'Ossian. Charles-Édouard, second fils du roi Jacques, qui n'avait rien

de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mère

Sobieska, unit trois avantages, beau et intrépide, ignorant, ne sachant

rien du réel, du possible. Quand notre embarquement manqua (en mars

1744), il eût trouvé tout simple de passer en bateau sur des coques de

noix. Il resta ici, remuant Versailles en dessous par son frère, plus

adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui espérait commander une

descente.

Versailles hésitait fort, voulait, ne voulait pas. On prêta seulement

deux vaisseaux à un armateur irlandais, de Nantes, qui disait «faire la

course.» On ne donna nulles troupes, quelques armes à peine, et peu,

très-peu d'argent. Le brave prince ne s'arrêta pas à tout cela. Il avait

son roman en tête, de laisser là les Jacobites trop prudents, mais de se

jeter tout d'abord dans les Hautes Terres, chez ces vaillants sauvages

aux courts jupons d'Écosse, sans calcul et prêts au combat. La folie

polonaise avec la folie gaélique, cela pouvait faire quelque chose

d'extraordinaire, de grand. L'absurde de la chose, l'improbable aidaient

au succès. Arrivant seul et sans force étrangère, il avait plus de

chance. Nul souci des moyens. Il calculait si peu qu'il avait pris

l'habit le plus impopulaire, le plus mal vu en Angleterre, celui du

séminaire écossais de Paris.

Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, ni

eux la sienne. Ils le virent, furent émus. Dès qu'ils furent douze

cents, la cornemuse en tête, ils descendirent dans Édimbourg; alors, ils

furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais à Preston,

Pans, et les défont. Toute l'Écosse se déclare. Mais la difficulté était

de mener jusqu'à Londres ces fils de la montagne, si attachés au sol

natal. Beaucoup laissent le prince, qui n'avance pas moins. Plus il

enfonce en Angleterre, plus il espère deux choses: que le vieux

_loyalisme_ va remonter au coeur des Jacobites anglais; que la France,

l'Espagne, rougiront à la fin, ne voudront pas le voir périr.

Le secours fut étrange: trois compagnies françaises, juste assez pour

nous compromettre sans le fortifier. Les Jacobites, d'autre part, loin

d'avoir quelque élan, furent plutôt effrayés. Ils ne voulaient rien

faire sans une grosse armée de la France. Les wighs, les anti-jacobites

ne bougeaient pas non plus. Il en fut justement comme à l'invasion de

Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l'un ni de l'autre parti. Mais

cette fois, la chose fut d'autant plus plaisante qu'elle eut lieu au

moment où les Anglais croyant la guerre très-loin, en Allemagne,

bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, impitoyablement

soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici, à deux journées de

Londres. L'un dit: «Je suis marchand;--moi banquier;--moi fermier.»

C'est l'affaire du Roi, des soldats.

Situation comique. Celle d'Auguste III devant le roi de Prusse ne l'est

pas moins; il s'enfuit en Pologne, et Frédéric, pour la seconde fois,

gardant la Silésie, a fait plier Marie-Thérèse. Le Savoyard, chassé par

nous de la Savoie, de tous ses États presque, voit tomber ses places une

à une; on conduit en triomphe notre Infant Philippe à Milan. En Flandre,

nous serrons Bruxelles. Tant de succès, par dessus Fontenoy, mettent le

Roi plus haut qu'il ne le fut dans tout son règne. Ses censeurs de

Versailles sont désorientés. La maîtresse, déclarée à Pâques, au mépris

des saints jours, n'a pas porté malheur. En septembre, à Versailles,

elle a son Fontenoy.

La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui

l'attaquent, les innombrables _poissonnades_, obligent la Poisson

d'avoir un grand mérite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours

de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle humble

et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d'être aimée. À sa

présentation, sous les yeux de tant d'ennemis, elle fut et charmante et

touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la rassura, lui fit un

accueil quasi-maternel. Elle jugea qu'après tout, si le Roi devait avoir

une maîtresse, celle-ci était la meilleure. Cette faveur alla bien loin.

Elle la fit dîner avec elle à Choisy.

Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumière sur Versailles. La reine

n'était pas en tout de la cabale. Ses lettres (à l'occasion de Fontenoy,

_Arg., éd. J., t. V, sub: fin_.) montrent qu'en bien des choses elle

était séparée du Dauphin. Elle le fut bientôt de ses filles, vouées

passivement à leur frères, contre la Pompadour, lui enlevant le roi et

blessant la reine elle-même.

Tant que nous n'avions pas le _Journal de M. de Luynes_, nous ne savions

pas la part immense que les filles du Roi eurent dans sa vie. Et partant

nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour faire équilibre

à cette funeste influence. Nous aurions pu le deviner pourtant en voyant

qu'aux premières années, les hommes de valeur, Argenson, Machault,

Duverney, Quesnay, les Encyclopédistes, sont tous avec la Pompadour.

C'est évidemment le parti de Voltaire et de Montesquieu. Dans le

très-beau pastel que Latour a fait d'elle, déjà pâle et usée, elle se

pare de ces beaux génies. Elle a sur son bureau, très-ostensiblement,

l'_Esprit des Lois_, la _Henriade_, je crois même un volume de

l'_Encyclopédie_.

Elle était médiocre et froide, mais dirigée par des têtes plus fortes

(une Lorraine surtout, madame de Mirepoix). Elle sentit très-bien, dès

la seconde année, qu'elle n'avait nulle chance de garder un amant

satisfait, un homme secrètement dominé par ses filles, que par

l'amusement, une vie d'art et de plaisir, tout opposée à la torpeur

malsaine de ces influences secrètes. Son _théâtre des cabinets_ groupa

près d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher

le maître. À la réalité, aux soupers, aux caresses qui servaient le

parti dévot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du théâtre, les

séductions de l'esprit. Elle s'y mit, s'y usa sans réserve. Sa jolie

voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient

tous les soirs. Sa douceur fade allait à l'_Herminie_ du Tasse; sa

simplicité (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergères,

_Églé_ et _Galathée_. De bonne heure, elle fait des rôles humbles de

vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prétend qu'amitié pure,

elle joue _Uranie_, dans une robe pailletée d'étoiles.

Quelque peu digne qu'elle en fût, il est sûr qu'elle fut (pendant près

de dix ans, 1745-1755), avant la grande guerre, un centre pour les arts

et les lettres. Elle fut bien moins une maîtresse qu'un ministère. Ceci

explique un peu pourquoi elle eut besoin de tant d'argent. Elle ne put

avoir, avec cette énorme dépense, le désintéressement de la Mailly, la

Nesle. Des arts charmants naissaient, dans la décoration intérieure,

dans l'ameublement. C'est un trait spécial, original du siècle. Ces dix

ans en furent l'apogée. Le déclin commença après, vers 1760.

Par là elle avait prise sur le Roi pour qui l'intérieur était beaucoup,

si ce n'est tout. La question était de savoir si, de l'art, il pouvait

passer aux idées de progrès politique, social, aux nouveautés qui

venaient rajeunir, sauver ce monde vieilli. C'était là le débat et le

combat réel entre la Pompadour et la famille royale. Déjà assez

adroitement on avait introduit Voltaire, comme victime de la cabale du

Dauphin. La forte antipathie de Louis XV pour son fils lui fit même

accepter les risées que Voltaire faisait tous les jours de Boyer.

Celui-ci se plaignant de passer pour un sot, le Roi dit: «C'est chose

convenue.» Richelieu, la Tournelle, firent envoyer Voltaire auprès de

Frédéric. On lui fit rédiger le manifeste de la descente en Angleterre.

La Pompadour inaugura le théâtre des cabinets par son _Enfant Prodigue_.

Voltaire fut entraîné. Elle le fit académicien, gentilhomme de la

chambre, historiographe du Roi. Dans sa vivacité crédule, il partageait

le rêve de d'Argenson et de tous. Ils croyaient que le _Bien-Aimé_, à

force d'amour et d'éloges, de flatteries qui étaient des leçons, aurait

pu être transformé, mis sur la voie des grandes choses.

Il est certain que la nécessité semblait fatalement y pousser elle-même.

Sans un changement radical qui étendrait l'impôt à tous, au clergé et à

la noblesse, on succombait, on périssait. La Pompadour avait pour

patrons les Pâris, ce Pâris Duverney, qui, sous M. le Duc, voulait

imposer le clergé. Machault, contrôleur général, partageait cette idée.

Elle le soutint, le prit à coeur, le défendit longtemps. C'était l'idée

du siècle, et pour la France et pour l'Europe. Voltaire, après la

guerre, ne voit pour l'Allemagne ruinée nul remède que ceux de Frédéric

(plus tard de Joseph II), la sécularisation des biens ecclésiastiques

(éd. B., t. XLVI, 534.)

Question financière qui touchait le terrain moral. Le clergé, c'était le

passé. On ne pouvait toucher au clergé, qu'en suscitant l'idée nouvelle.

Non formulée encore, elle se faisait jour par les belles lueurs isolées

qui perçaient çà et là dans les sciences et les arts. Faire un corps

général des lettres, arts et sciences, au point du XVIIIe siècle,

c'était évidemment le travail préalable.

Voici ce qui advint. Le vieux et savant d'Aguesseau, malgré les côtés

tristes, misérables de son caractère, avait deux côtés élevés, sa

réforme des lois, et une passion personnelle, le goût et le besoin de

l'universalité, certain sens encyclopédique. Un jeune homme, un jour,

vint à lui, homme de lettres vivant de sa plume, et assez mal noté pour

des livres hasardés que la faim lui avait fait faire. Cet inconnu

suspect fit pourtant un miracle. Le vieux avec stupeur l'écouta,

déroulant le gigantesque plan du livre où seraient tous les livres. Dans

sa bouche, les sciences étaient lumière et vie. C'était plus que parole,

c'était création. On eût dit qu'il les avait faites, et les faisait

encore, ajoutait, étendait, fécondait, engendrait toujours.--L'effet

fut incroyable. D'Aguesseau, un moment au-dessus de lui-même, oublia le

vieil homme, fut atteint du génie, grand de cette grandeur. Il eut foi

au jeune homme, protégea l'_Encyclopédie_.

Prodigieuse sibylle du XVIIIe siècle, combien d'autres il fit ou

changea, ce grand magicien Diderot! Il souffla, certain jour; il en

jaillit un homme, et son homme opposé: Rousseau.

L'énorme et indigeste monument, l'_Encyclopédie_, tout informe qu'il

est, étonnamment fécond, où la Révolution déjà coule à pleins bords,

avait pourtant besoin, contre son ennemi le Clergé, d'avoir son ennemi

le Roi. C'est pour la Pompadour un titre de l'avoir si longtemps, si

obstinément soutenu, jusqu'à l'achèvement, pendant plus de dix ans. Plus

d'un article hardi en fut fait à Versailles, au petit entre-sol qu'y

occupait Quesnay, l'illustre créateur de l'Économie politique, le

médecin de la Pompadour.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 38 / 86 题