LA CONSPIRATION DE FAMILLE--LA TOURNELLE--DÉSASTRE DE PRAGUE

1742

Quand Frédéric pressa Marie-Thérèse, Fleury, d'un air béat, dit au

Conseil: «Elle est comme Jésus sur la montagne, éprouvé par Satan. Mais

les anges la soutiendront.» Voici comme les anges s'y prirent au moyen

de Fleury.

Un jour, il va chez le petit Dauphin «pour assister à ses études.» Ce

prince, qui n'avait que douze ans, mais qui avait déjà la grosse tête,

le caractère lourd et fort qu'on vit plus tard, parla au vieux ministre

de la guerre commencée, l'interrogea sur la justice de cette grande

entreprise. Fleury très-volontiers s'y prêta, se laissa pousser,

embarrasser, battre, jusqu'à être forcé de reconnaître «que c'était une

guerre _injuste_.» Il sortit vite pour n'en dire davantage. Tous

restèrent stupéfaits. Le Dauphin fut dès lors l'espoir «_des honnêtes

gens_.» (Rich., VI, 168.)

Cet espoir dès longtemps était cultivé par l'Église. Il n'avait que six

ans quand le clergé de France, dans l'Assemblée de 1734, vint lui faire

sa harangue, demander sa protection. L'enfant, assis, couvert,

l'accueillit gravement, prit la chose au sérieux. Dans la réalité, en

toute occasion, il se déclara pour l'Église avec la chaleur de sa mère,

mais avec suite, autorité. Sa pesanteur physique y ajoutait. Il était à

douze ans un gros homme et un personnage, déjà un Stanislas pour

l'embonpoint, un Boyer pour l'esprit. Boyer, dont Voltaire a tant ri,

borné et entêté, s'était merveilleusement exprimé dans son élève le

Dauphin. Mais celui-ci, de plus, était mal né physiquement, mal

conformé, comme sont les enfants conçus en dépit de l'amour, produits

hétéroclites d'unions répulsives. Il grandit, il grossit, lourd,

bizarre, discordant, entrevoyant parfois sa fatalité très-mauvaise. À

dix-sept ans, dans une lettre au vieux Noailles, il dit: «Je traîne la

masse pesante de mon corps.» Il eût fallu du mouvement. Mais il y fut

absolument impropre. Il déteste la chasse, y va, et, pour son coup

d'essai, tue un homme. Une autre fois, il joue, et si gracieusement

qu'une dame est fortement blessée (_Arg._, VI, 229. _Luynes_, IX, 325).

Une chose très-grave, qui réfute ses panégyristes, c'est le jugement

sévère que M. de Luynes lui-même (intime de Marie Leczinska) porte sur

le Dauphin. Il le trouve _enfant_ à vingt ans, variable et lourdement

léger, passant d'une chose à une autre, de plus, étrange, absurde;

chantant _Ténèbres_ avec sa femme, la seconde dauphine, dans la chambre

lugubre où fut _exposée_ la première (_Luynes_, VIII, 367). Cela n'est

pas d'un esprit sain, mais d'un cerveau, ce semble, marqué des manies

sombres du roi demi-fou de Madrid.

Ce triste Caliban, qui après tout était honnête, se fût jugé peut-être,

eût décliné la responsabilité des grandes choses, si les gens qui en

étaient maîtres, ne l'eussent incessamment poussé, mis en avant. Il se

crut nécessaire, appelé et voulu de Dieu, fit effort et s'ingénia. Là

parut un esprit très-faux, un sot subtil qui, dans la main des fourbes,

eût pu aller très-loin et faire regretter son père même. Celui-ci

l'aimait peu, le voyait comme un être à part, déplaisant dans le bien

autant que dans le mal, en parfait contraste avec lui.

Le Dauphin fut le centre, le noyau fort et dur autour duquel la famille

royale et le clergé, l'intrigue espagnole-autrichienne, tous les

éléments rétrogrades se groupèrent peu à peu. Nous devons les énumérer.

La reine, entre sa chaise et sa chaise percée, a l'air de n'agir pas, de

souffrir seulement. Son infirmité la stimule. Quand sa chère Espagne est

en jeu, elle fait écrire à Madrid les avis que ne donnaient pas nos

ministres. Les intrigants Lorrains, les Polonais jésuites, la lancent

par moments aux pieds de Louis XV. «Sire, sauvez la Religion»

(c'est-à-dire proscrivez Voltaire et l'Encyclopédie). Chose triste,

odieuse, pour chancelier intime elle prend Saint-Florentin, ministre des

prisons, geôlier des protestants, jansénistes et philosophes.

Les deux filles aînées, l'Infante et Henriette, qui ont seize ans

(1743), sont une avec leur mère. La première, grande et belle, fort

aimée de son père (stylée par la Farnèse), voulait non-seulement une

royauté du Milanais, mais, ce qui est plus fort, à la mort de Fleury,

faire ici un premier ministre.

Henriette, au contraire, très-douce et maladive, avait beaucoup

souffert. Promise au Bavarois, promise au duc de Chartres, qu'elle

aimait, qui l'aimait, puis refusée, brisée. Son père veut la garder. Il

craint les Orléans, est jaloux de ses filles. Nulle plainte. Mais la

pauvre Henriette (instrument de sa mère, du Dauphin), si elle ose

parler, doit, timide et tremblante, aller d'autant plus droit au coeur.

Une enfant de dix ans, la véhémente Adélaïde, aura un bien autre

pouvoir. Dans sa vivacité, son élan polonais, ses saillies précoces et

baroques, elle étonne. Seule des filles du roi, elle obtient de rester

près de lui, de ne pas subir le couvent. Elle prendra le Roi, sans nul

doute, lui fera faire ce que veut le Dauphin.

Tous Espagnols de coeur, voulant le Milanais pour l'infant et

l'infante.--Mais secondairement tous pour Marie-Thérèse.--Tous rêvant

l'avenir de l'hymen autrichien, visant pour une infante d'Espagne le

petit Joseph II[34].

[Note 34: «Mais il n'a pas six mois.» Il n'importe. Longtemps

avant qu'il ne fût né, il est rêvé de la Farnèse, des

Bourbons d'Espagne et d'ici. Cette Farnèse, en sa vilaine

âme, eut toujours deux idées: 1º prendre à l'Autriche ce

qu'elle peut; 2º l'épouser (par ses enfants, petits-enfants).

Dès son grenier de Parme, et avec la bassesse des petits

princes d'Italie, elle avait pour _César_, pour l'Empereur,

pour l'Autriche, cette admiration de valet, qu'ont eue les

Allemands, les Georges de Hanovre, restés valets sur le trône

du monde. Dès 1726, elle flatte l'Autriche, nomme sa fille

_Marie-Thérèse_. En 1741, Joseph est à peine sorti du sein

maternel, que notre infante de seize ans lui fait vite une

épouse. Cette maladie de mariages autrichiens gagna de Madrid

à Versailles, par cette infante aimée de Louis XV,

caressante, intrigante, et qui corrompit la famille.]

Funestes mariages, d'abord de Joseph II, plus tard de Marie-Antoinette!

Un million d'hommes ont péri pour cela.

_Bourbon_, _Autriche_, _Espagne_, trinité sainte. Union ardemment

désirée du clergé. Le sang du _Très-chrétien_, du roi _Catholique_ ne

peut mieux s'allier qu'à l'_Apostolique_ Autrichien.

La guerre n'est qu'extérieure. On reste ami, parent. Le coeur est pour

Marie-Thérèse. La bonne Autriche, l'_honnête_ Autriche, ce sont des mots

adoptés dans l'Europe. Sur la justice de cette guerre, l'opinion de

Versailles et de Madrid est tout à fait celle de Vienne. C'est celle des

_honnêtes gens_. Le vieux Fleury, en entravant la guerre, sert

directement la pensée de toute la famille royale. Elle pleure aux

victoires de la Prusse. Elle pleure aux succès de la France. Dès ce jour

est organisée, contre nous, contre la patrie, _la conspiration de

famille_.

Cette conspiration n'est devenue bien claire que plus tard, à mesure que

grandit le Dauphin. Mais déjà elle existe, elle agit sourdement, saisit

le roi d'autant plus sûrement qu'elle ne veut et n'insinue guère que ce

qu'il eût voulu lui-même. De fond et de nature, d'éducation, de

précédents, il était (sauf des échappées) homme du clergé et du passé,

bon Espagnol, bon Autrichien.

L'opposition naturelle à cela furent les maîtresses. Dans quelle mesure?

médiocre pourtant, la Nesle avait l'instinct du grand. La Mailly eut du

coeur. Leurs efforts avortèrent. La Tournelle voulut, exigea _qu'il fût

Roi_, le rendant seulement plus absolu, plus dur. La Pompadour lui fit

un peu tolérer les idées. Mais ce ne fut jamais qu'en haine et envie du

Dauphin. Donc, rien ne fut gagné. Le parti du Dauphin le reprit par ses

filles. Ceci soit dit pour tout le règne. Revenons à la fin de 1741.

L'affaissement d'esprit pitoyable où fut Louis XV, sa peur profonde de

la mort après la catastrophe horrible de la Nesle, donnait bon espoir au

clergé. La Mailly, plus qu'usée, ne pouvait pas faire contre-poids. Le

roi reprendrait-il maîtresse? cela semblait douteux. Le parti bien

pensant croyait que, si parfois revenait l'ardeur libertine, la petite

maison de Choisy y suppléerait de reste, les dames complaisantes, les

nocturnes hasards sans amour et sans souvenir, donc, sans effet ni

influence.

Il fallait un courage réel pour entreprendre de refaire une maîtresse,

de rendre le roi amoureux.

Deux sortes de personnes y étaient cependant infiniment intéressées, les

courtisans, les gens d'affaires. Parmi les premiers, Richelieu,

jusque-là écarté, mais uni aux Tencin, ne désespéra pas de s'emparer du

roi en lui donnant une maîtresse quasi-royale, bâtarde des Condés. Dans

le monde d'affaires, on présentait d'en bas un bijou plébéien, une

enfant accomplie, une Pandore douée de tous les arts. Créature et

filleule des Pâris, la petite Poisson était née _in telonio_, dans leur

propre comptoir. Celle de Richelieu, la Tournelle, avait vingt-cinq ans.

Celle des Pâris, la Poisson, n'en avait que dix-huit. Laquelle des deux

aurait le coeur et le courage de reprendre le rôle dangereux de la

Nesle? Laquelle agirait pour la France? c'était au fond la question. La

Tournelle, qu'on croyait bâtarde des Condés, donnait espoir; on

supposait qu'elle serait, comme eux, du parti Chauvelin, anti-dévot et

anti-autrichien. La petite Poisson promettait encore plus; le salon de

sa mère, fort mêlé, recevait avec les fermiers généraux, beaucoup de

gens de lettres, les plus libres esprits. Filleule des Pâris, elle était

caressée de tous et put jouer enfant plus d'une fois entre Voltaire et

Montesquieu.

La mise en scène de l'enfant fut jolie et fort bien entendue. Les Pâris,

relevés, redevenus puissants (Montmartel, banquier de la cour, Duverney,

fournisseur général des armées), gardaient une note fâcheuse, celle

d'avoir eu leur commis Poisson pendu en effigie. La petite Poisson avait

un beau prétexte, touchant, d'aller au roi, sa piété filiale. On la

faisait voltiger dans les chasses, en robe rose et phaéton bleu. Elle

allait, revenait, tournait autour. Le parti contraire s'en moquait,

disait: «C'est l'amoureuse du roi.» Mais d'autres plus sérieusement:

«C'est pour la grâce de son père.» Quelque part qu'il allât, il revoyait

ce doux petit visage, muet, qui pourtant implorait. Il souriait,

regardait volontiers. On s'alarma. On coupa court en décidant le roi,

non à prendre la fille, mais à faire grâce au père (en 1741). Cela

finissait tout.

Les Pâris comprirent mieux qu'il fallait d'abord la marier, la faire

dame d'un salon, une reine de la mode et des arts, mais surtout lui ôter

ce fâcheux nom de Poisson, dont on plaisantait trop. «La caque sent

toujours le hareng, etc.»

Le roi, qui avait eu la Nesle, un des grands noms de France, eût bien

fort descendu avec celle-ci. La famille royale, la cour, supportaient

mieux la Nesle, disant: «Elle est de qualité.» Cela retarda la Poisson,

et plus de trois années.

Pour le moment, Duverney, ajournant sa petite merveille, se rangea à

l'avis des Tencin et de Richelieu, qui était de donner au roi une

_princesse_, mais encore une Nesle. M. le Duc, qui avait eu longtemps

madame de Nesle, se croyait père de plusieurs de ses filles, et il en

avait doté, marié une à un gentilhomme. Bientôt veuve, fort belle et

brillante, cette dame, qui se sentait Condé, en avait la hauteur, malgré

sa pauvreté. «Haute comme les monts,» disait madame de Tencin, sa

patronne. Elle n'en fut pas moins basse, avare, débattant longuement

dans sa froideur sordide combien elle aurait de son corps. Bien

différente de la Nesle, elle facilita son traité, en demandant beaucoup

pour elle-même et rien pour la France, en se séparant des Condés qui

soutenaient Chauvelin. Elle endura Fleury, et Tencin, et Noailles, les

influences de famille. Elle employa Voltaire, l'homme de Richelieu,

auprès du roi de Prusse, mais ce qui fut bizarre, le fit écrire aussi

pour les plans de Tencin, et la folle croisade qui nous brouillait avec

la Prusse.

Revenons en septembre, en 1741. Fleury, disons plutôt Versailles (et la

famille, les Noailles, Maurepas, etc.), parut se proposer deux choses:

Sauver l'Autriche, et blesser Frédéric.

1º _On n'alla pas à Vienne_, comme il voulait. Et on amusa le public en

portant jusqu'au ciel un brillant coup de main, Prague emportée par

escalade. Maurice de Saxe, le bâtard, la commanda. Chevert l'exécuta. Et

la gloire en fut à Maurice (18 novembre 1741).

2º Fleury accorda au roi George, oncle et ennemi de Frédéric, _la

neutralité du Hanovre_ (octobre 1741). George est mis à son aise. On ne

peut l'attaquer. Et lui il peut donner des subsides à Marie-Thérèse, lui

payer des Danois, des Anglais et, chose impudente, douze mille de ces

Hanovriens que l'on vient de déclarer neutres.

3º Bien loin d'écouter Frédéric, on prend pour général, celui qui lui

déplaît le plus, un sot brutal, un Broglie, qui l'a blessé, le blesse

encore. On rit de Frédéric. On élève ridiculement en face de ce grand

homme un nain, ce Maurice de Saxe, officier subalterne et caractère

suspect, qui a l'incroyable insolence d'être jaloux du roi de Prusse.

Frédéric sentait tout cela. Il se trouvait seul, sans terreur. Ce grand

et ferme esprit avisait froidement à vaincre et à traiter sans nous.

L'infortuné Bellisle voit tout fondre en ses mains. Le Prussien et le

Saxon flottent. L'Empereur a perdu tous ses États héréditaires.

Bellisle, en mars, court à Versailles. Il trouve autour du fauteuil de

Fleury ceux qui perfidement ont agi contre lui, contre la Prusse et pour

l'Autriche. La Mailly eut alors un beau mouvement de coeur. Elle força

d'écouter Bellisle qui écrasa ses ennemis.

Le roi ne disait rien, et l'on croyait que, pour des paroles si libres,

il serait mis à la Bastille. Quelques honnêtes gens réclamèrent. La

Mailly pleura pour l'armée qui périssait si l'on brisait Bellisle. Le

relever, c'était sauver l'armée, nous ramener la Prusse, raffermir

l'Allemagne.--Revirement subit. Le roi signe un brevet qui le fait duc,

et duc héréditaire. L'Empereur le fait prince d'Empire.

Tout cela vient bien tard. Frédéric serré de très-près, non soutenu par

les Saxons, abandonné de nous, et seul, gagna la bataille de Chotusitz.

Vainqueur, il écrivit à Broglie qu'il était quitte envers la France

(mai). Broglie, sourd aux conseils de Bellisle, se fit battre et

s'enfuit dans Prague.

Marie-Thérèse qui, avant la bataille, ne savait pas si elle ferait grâce

au roi de Prusse, dégonfla, devint souple. Le traité était imminent.

Bellisle accourt chez Frédéric, et s'emporte dans son désespoir.

Frédéric froidement tire de sa poche les lettres que Fleury a écrites en

Autriche, offrant de laisser là la Prusse, de faire rendre la Silésie si

l'Empereur a la Bohême. Lettres honteuses où le radoteur confiait à

l'ennemi tous ses chagrins secrets. Dans ces missives étranges, l'esprit

_prêtre_, l'esprit de police, de lâcheté, d'enfant _rapporteur_,

brillait, comme dans celles de 1737. Il a accusé Chauvelin alors,

aujourd'hui dénonce Bellisle (2 juillet 1742). Marie-Thérèse imprime

tout cela pour l'amusement de l'Europe. Versailles est démasqué-honni.

Le roi de Prusse s'arrange avec l'Autriche et l'Angleterre (28 juillet).

Hollande et Danemark, Pologne et Saxe, y accèdent bientôt, et six mois

plus tard la Sardaigne nous laisse aussi et traite. Seule restera la

France. L'autre année, Louis XV parut le général du monde (août 1741).

En août 1742, il n'a plus d'allié que l'inutile Espagne et le Bavarois

ruiné.

La situation était grande, terrible. Les nôtres, abandonnés, n'ayant ni

Prussiens, ni Saxons, sont enfermés dans Prague. Rien n'y vient plus.

Dès août la disette commence. Les bandes innombrables de Marie-Thérèse,

ses cavaliers barbares, guêpes féroces, voltigent tout autour et coupent

toute communication. L'impératrice dit: «Je les tiens.» Fleury prie, et

elle s'en moque. Elle veut qu'ils sortent désarmés, prisonniers.

Bellisle, très-généreusement, pour réparer les fautes de Broglie,

s'enferme dans Prague avec lui. Il répond à Marie-Thérèse par des

sorties terribles. Dans l'une, nos Français vont droit aux batteries

autrichiennes, les enclouent, avec grand carnage, enlèvent le général

Monti. Insigne gloire, mais qui ne nourrit pas. On tue, on mange les

chevaux.

Cela le 22 août, que fait-on à Versailles!

Une voix sourde, profonde, s'y élevait pour Chauvelin. Dans un si grand

péril, dans un tel abandon, tous sentaient qu'il fallait à l'heure même

un pilote, une main sérieuse au gouvernail. Les Condés, les Conti, la

Mailly, même le contrôleur des finances Orry, créature de Fleury,

étaient pour Chauvelin. Mais personne hardiment n'osait s'avancer et

déplaire, risquer «d'attacher le grelot.» La question était de savoir si

les influences nouvelles, Richelieu et les autres, agiraient dans ce

sens. Ils s'abstinrent lâchement.

Les Maurepas, les Noailles, tremblaient. Ils firent parler Fleury. Il

dit que la religion était perdue si l'on rappelait Chauvelin. Il avoua

que le Conseil n'était pas fort, qu'il fallait le fortifier, pour cela

appeler... Tencin, avec le jeune d'Argenson (souple et fin valet des

Jésuites). Le 27 août cela se fit. Tencin, que jusque-là on avait cru

homme d'esprit, au pouvoir parut un néant.

Il y avait pourtant de vrais Français. Un M. de Merlé, que connaissait

un peu Fleury, vint le trouver, prier pour notre armée, demander qu'on

envoyât à son secours l'armée inactive de Maillebois, Fleury y

consentit. Maillebois alla jusqu'à Égra. Mais cette fois encore, on

attrapa Fleury. Le secret agent de l'Autriche, Stainville (Choiseul),

lui dit que, si près de la paix, il allait gâter tout par une collision

inutile. Et il rappela Maillebois. Prague et nos enfermés furent

abandonnés à leur sort.

Avec la faim, le froid bientôt sévit. On put voir (là comme en Crimée) à

quel point ces extrémités, loin d'abattre l'âme française, la tentent au

contraire et l'exaltent. La poudre leur manquait. Ils faisaient des

sorties, des charges à l'arme blanche, et parfois en triomphe

rapportaient un morceau de bois. Dans leur gaieté, leur bonté généreuse,

ils partageaient leurs rations réduites avec de pauvres spectres de

femmes indigentes qui trouvaient auprès d'eux plus de pitié qu'auprès

des leurs.

Le Roi était-il averti? M. de Beauveau, échappé à grand'peine, vint, lui

dit tout. Et il resta muet. La Mailly se désespérait. Il parla, mais

pour ne rien dire. Il ne fallait qu'un mot, rappeler Chauvelin. Son nom

seul aurait fait songer Marie-Thérèse, eût aidé Frédéric dans l'idée

admirable qu'il eut pour nous sauver, pour relever le Bavarois: c'était

de décider les princes allemands à faire une armée de l'Empire. Mais

sans la France, ils n'osaient faire ce pas.

Pour dire le vrai, le Roi était tout absorbé dans le traité de la

Tournelle. Elle exigeait des choses énormes et insensées: un duché

(Châteauroux); plus l'état fastueux qu'avait eu Montespan; plus des

avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait. Et ce traité immonde

publié à grand bruit, à son de trompe, le duché vérifié, enregistré en

Parlement, comme on eût garanti un traité avec telle puissance

étrangère.

Elle exigeait encore une chose bien dure, qui coûtait fort. C'était

qu'on chassât la Mailly.

Donc le traité traînait. Une chose juge cette femme, c'est que,

craignant que le Roi à la longue ne perdît patience, elle usa d'un moyen

étrange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infâme. Elle lui

envoya à sa place sa soeur, amusante et cynique, laide et drôle, qu'il

eut à Choisy.

Mais le Roi enfin fait effort. La grande exécution s'accomplit. Le

secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante à

Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, dit-on,

en eut l'honneur. Le clergé volontiers en eût chanté des _Te Deum_. Car,

tant que la Mailly restait, la Nesle n'était pas enterrée. Il y avait un

coeur pour la France.

Le désastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thérèse y

usait son armée. Elle voulait à tout prix sa vengeance. Les

supplications sottes de Versailles avaient ajouté à son orgueil bouffi.

Ne sachant plus que faire, nos ministres écrivent qu'il faut revenir...

Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts détruits. Des

montagnes à passer. Très-hautes, car elles versent des rivières

opposées, au Nord et au Midi, à la Baltique, à la mer Noire. À ces

hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula.

Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt là,

c'est fini; c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant derrière lui

une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra condamné,

flétri et maudit.

Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre

(1742). Bellisle dit à Chevert: «Garde tous les malades. Tu ne te

rendras pas.--Certes, non, général.» Il en était bien sûr. Il se fût

fait sauter.

Maintenant le voilà, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmène la

nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore,

affaiblis, amaigris. C'était la miniature du retour de Moscou. Bellisle

n'en fût jamais sorti s'il n'y eût eu avec lui un homme de génie,

Vallière, vrai créateur de notre artillerie. On emmenait trente canons.

On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout où les

affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se présentaient sur nos

gelés pour faire leur petite récolte de têtes, et de nez, et d'oreilles,

nos canons volants y étaient pour faire voler leurs escadrons. C'est la

première fois qu'on vit ces canons animés, pleins de verve française.

Le très-attentif roi de Prusse, studieux, et qui aimait son art, en

profita, en fit autant, et d'un bout de l'Europe à l'autre dans la

guerre de Sept Ans. Il imita Vallière, fut imité de Bonaparte.

On perdit énormément d'hommes. Mais on arriva à Égra, fièrement. On

sauva le drapeau. Chevert se défendit à Prague, et si bien que

Marie-Thérèse, le coeur crevé, y manqua sa vengeance, dut le laisser

aller.

Le Roi, pendant ce temps, avait eu sa victoire. La victoire achetée et

que d'autres avaient eue. Les chiffres parlent. Il l'eut le 10. Du 17 au

27 notre armée fut gelée. Le 19, cette fille se montra triomphante à

l'Opéra qui l'applaudit. Vingt jours après, le dévoiement de Fleury

évacua le peu qu'il avait d'âme. Tous en rirent, et dans l'antichambre,

chez le mort même, on en fit des chansons. Chacun se sentit soulagé. Le

Roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde à la Muette, d'après un

air nouveau qu'on avait fait sur Maurepas, sur son sexe équivoque, son

incapacité d'amour (_Revue rétr._, t. V, 213).

Cela ressemble à Charles VI.

C'est lui faire tort. Au moins Charles VI était fou.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 34 / 86 题