VOLTAIRE--LE ROI NE FAIT POINT SES PÂQUES

1734-1739

Dans cette paix malsaine qu'avaient rétablie les Walpole, une chose

devait les contrister; c'est ce qui avait apparu si fortement en 1733:

_La France était par elle-même._

Fort opposée à son gouvernement. Celui-ci avait renoncé à toute marine

militaire. Mais la France faisait des vaisseaux. À Lorient, à Saint-Malo

renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire.

Autre découverte fâcheuse. Quelque soin que Fleury prît pour faire une

guerre ridicule, le Français apparut un dangereux soldat.

La presse a pris l'élan, ne retournera plus à l'état étouffé, muet, de

1728. Des livres forts éclatent de moment en moment.

L'histoire a commencé,--narrative dans le _Charles XII_

(1731),--réfléchie, politique, dans la _Grandeur et décadence des

Romains_ (1734). Ébauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses,

montrant dans sa hauteur la colossale antiquité, fait rougir le

présent.--Autre effet, et plus vif, quand les _Lettres anglaises_

opposent à nos misères la grandeur britannique, l'empire que

l'Angleterre a pris dans les affaires humaines.

Dans ce livre, Voltaire, trop favorable à l'Angleterre, n'en établit pas

moins une grande vérité qu'avaient dite les _Lettres persanes_: «Le

protestantisme a vaincu; dans tous les sens, il a pris l'ascendant.» Il

tolère et fait vivre en paix toute la variété des sectes. Il a donné

l'essor au gouvernement libre, à l'activité énergique qui fait trembler

les mers.--Grands efforts. Et le peuple n'en est pas écrasé. Ce peuple,

si différent du nôtre, est vêtu, est nourri. Il est fier, il raisonne.

Il a jugé ses rois.

Newton à Westminster, le solennel hommage à la science, au génie, la

royauté de la raison, c'est ce qui couronne le livre. Il essaye de nous

introduire, non pas dans la vie du savant (comme fit l'ingénieux

Fontenelle), mais dans la science elle-même, dans l'exposition difficile

des lois astronomiques, physiques, au sein même de la nature. Il ouvre

au grand public, à l'ignorant, à tout le monde, l'entrée de la _via

sacra_, où la science et la religion se confondront de plus en plus.

Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la chute

de Fleury. Il ne le lâcha qu'en anglais et à Londres (août-septembre).

Il retenait encore l'édition française à Rouen sous la clef. Mais ce

terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures,

s'envola de lui-même. En France, en Hollande et partout, il circula,

pour l'effroi de Voltaire qui, dans ces circonstances toutes nouvelles,

eût voulu le garder encore.

Grand changement. Il redoutait l'exil. Il avait pris racine. Il était

marié.

Marié d'amitié avec un esprit sérieux, l'un des plus virils de la

France, madame Du Châtelet, si lettrée, si savante, éprise des plus

hautes études, traduisant Virgile et Newton. Elle était parfaitement

libre, dans les idées d'alors, délaissée, oubliée de M. Du Châtelet.

Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l'étude et le

monde, n'avait rien trouvé pour le coeur. Elle avait des méthodes, point

de fonds. C'est le fonds, la vie même qu'elle sentit en ce petit livre.

Son coeur fut plein, et se donna.

Voltaire était malade et dans sa crise obscure de 1733, lorsque cet ange

de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis près

Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et il lui

donna une femme, éprise et dévouée, très-noble compagnon de travail qui

adoucit sa vie, qui n'altéra en rien, mais augmenta sa liberté.

Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la

frontière, qui lui permit d'oser, mais parfois d'éluder l'orage. Il

était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la

liberté.

En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de

cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps le

Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre

par la main du bourreau (juin 1734).

Il était près d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le

cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Châtelet franchit le pas,

et le cacha chez elle.

C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du

Châtelet. Homme d'esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il

trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami,

ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.

Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre

figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de

plus, toujours mourant, entre la casse et le café _une ombre d'homme_,

il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. Enfermé tout le

jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet de passage, même à

Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffigny qui l'y vit, et madame

de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine

d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'âme curieuse viendrait de

l'autre monde visiter celui-ci.

Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans son

âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont

ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres,

très-intimes, secrètes, à d'Argental, lui font beaucoup d'honneur.

Elles démentent ce qu'on a dit si légèrement: qu'elle n'aimait Voltaire

que pour le bruit et le succès. Elles sont graves et d'un honnête homme,

mais fort passionnées, d'un véritable culte pour Voltaire. Dans ses

constantes inquiétudes, elle reste très-noble; elle désire sans doute

«qu'il soit sage», ne se compromette pas trop; mais elle ne l'exige

point. Elle n'impose aucun sacrifice, respecte tout à fait la mission de

ce grand esprit. Loin de le détourner vers la littérature secondaire,

les petits succès, elle l'admire, le suit de son mieux dans son essor

philosophique. Elle l'éloigne au contraire de son faible _Louis XIV_,

oeuvre médiocre et légère. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le

manuscrit sous la clef.

Cirey, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait

plaire qu'à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient

habitables. Au premier la sérieuse dame calculait, traduisait

Newton[31]. Sous elle, à l'entre-sol. Voltaire écrivait tout le jour. Là

il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel et

rayonna de tous côtés. À travers les poèmes et les drames, les traités

de philosophie, il expose Newton, étudie la chimie, fait ses

expériences, son _Mémoire sur le Feu_. Il défend Réaumur dont on

méprisait les insectes. Il pose le principe admirable: «Nous devons à

notre âme de lui donner toutes les formes possibles.» Ce principe, il

l'applique, avançant en tout sens avec une vigueur merveilleuse et cette

ambition conquérante que Vico appelait «un héroïsme de l'esprit (_mens

heroïca_).»

[Note 31: Et, de Newton, elle passait, non sans grâce, aux

arrangements intérieurs. Elle apparaît charmante dans cette

jolie lettre de Voltaire:

«La voici qui arrive de Paris. Elle est entourée de deux

cents ballots qui ont débarqué ici. On a des lits sans

rideaux, des chambres sans fenêtres, des cabinets de la Chine

et point de fauteuils. Nous faisons rapiéceter de vieilles

tapisseries. Elle est devenue architecte et jardinière; elle

fait des fenêtres où j'avais mis des portes, change les

escaliers en cheminées. Elle fait l'ouvrage des fées, meuble

Cirey avec rien...»--_Lettres_, nov. 1734, p. 536, 537.]

Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent à

chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses

livres hardis. Pour le _Temple du goût_ il est persécuté. Persécuté pour

une épître à _Uranie_. Madame Du Châtelet est toujours dans les transes.

En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, alerte (26

décembre); il s'en va de Cirey, se met en sûreté. Autre plus grave, en

décembre 1736, pour la plaisanterie du _Mondain_, et cette fois il part

pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la neige à Vassy (quatre

heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey

désert? Où va-t-elle avec lui, en laissant là ses enfants, sa famille?

Voltaire l'en empêcha. Tout souffreteux qu'il fût, seul il passa l'hiver

dans cette froide et humide Hollande, caché le plus souvent, redoutant à

la fois la haine de nos réfugiés et les calomnies catholiques du vieux

J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu'à Fleury même, pour éterniser son

exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l'asile que lui avait fait

l'amitié.

À ces misères joignez les procès, les libelles. On lui avait lancé le

libraire de Rouen, destitué pour les _Lettres anglaises_. Sous le nom

du libraire, on publiait cent calomnies. Le faux protecteur de Voltaire,

Maurepas, prétendit tout arranger en écrasant Voltaire, lui infligeant

la honte d'une amende à payer aux pauvres.

La situation générale empire en 1737. Toute liberté perd espérance avec

l'homme de ruse et d'audace qui avait cru succéder à Fleury. Chauvelin

est chassé (février), chassé pour toujours.

Son crime fut d'avoir forcé Fleury, forcé l'Autriche à en finir, par une

ligne ajoutée de sa main à une lettre de Fleury: «_Qu'en attendant, le

Roi garderait Philipsbourg, Trèves et Kehl_,»--que, si l'on ne finissait

rien, nous resterions toujours en Allemagne.

Acte hardi, qui fit peur, décida tout, mais perdit Chauvelin.

Depuis deux ans l'Autriche et les Walpole le travaillaient. D'abord on

lui offrit de l'argent. Puis, comme il refusait, on le calomnia, on

soutint qu'il volait. Il aurait volé... une montre (Barbier, etc.).

Enfin, par un coup plus habile, Walpole se procura des lettres où

Chauvelin communiquait avec l'Espagne (dans l'intérêt de la France). On

cria à la trahison.

Les dates répondent à ces sottises, disent la vraie cause de sa chute.

Vaincu et effrayé par sa fermeté, l'Autrichien lâche enfin la Lorraine,

15 février 1537[32]. Le 23 février, Chauvelin est exilé pour la vie.

Jamais l'Autrichien, ni l'Anglais, jamais le parti prêtre, ne

consentirent à son retour.

[Note 32: D'Haussonville, _Réunion de la Lorraine_, IV,

429.]

Il laissait des regrets à la cour, dans l'armée, au Parlement, partout.

Il avait un parti ou deux partis plutôt: celui du bien public, et celui

de la guerre. Et ce dernier si fort, qu'il fallut l'occuper, en donnant

aux Génois un secours pour réduire la Corse, armée contre eux sous un

aventurier qui se proclamait roi de l'île.

À la cour, les meilleurs étaient pour Chauvelin: j'entends M. de la

Trémouille, alors bien réformé, et la bonne Mailly, d'un coeur honnête,

ardent, fort désintéressée, qui resta toujours pauvre, ne voulant que

l'amour, l'honneur, la gloire du Roi. Elle l'avait aimé de plus en plus,

mais avait peu d'esprit, de la jalousie, l'ennuyait.

Il aimait beaucoup mieux la jeune femme de M. le Duc, comme on a vu.

Seulement, pour la tirer de Chantilly, le premier point était de

renvoyer Fleury, de donner au mari pour sa femme la royauté même. Il

aurait fallu que le roi changeât sa vie, ses habitudes, immolât aux

Condés non-seulement Fleury, mais les légitimés, le comte de Toulouse et

l'aimable comtesse qui, si souvent, si bien, le recevait à Rambouillet.

Ainsi troublé, indécis, en 1737 et 1738, entre la reine et la Mailly,

seul en réalité, il eut des échappées sauvages et de hasard, non sans

danger pour sa santé. D'ennui, d'épuisement ou d'autre cause, il fut

malade (février 1738), et juste au même mois où Fleury, très-malade

aussi, semblait près de s'éteindre. La nuit du 20, celui-ci appela son

vieux valet Barjac, et lui dit: «Je me meurs! (Luynes, II, 41).» Grande

agitation dans Versailles. Que serait-ce si tout à la fois le ministre

et le roi manquaient?

La reine serait-elle régente? Ses amies en parlaient. Sous elle eût

gouverné un second Fleury, et tout prêt, Tencin, le fourbe, l'intrigant,

dont l'oeil dur et faux faisait peur. Le Roi y répugnait. Mais il avait

pour lui toutes les saintes, et celles du cercle de la reine, et les

dames de Noailles, la perle des Noailles surtout, madame de Toulouse.

Celle-ci, douce et fine, avisée, travaillait à la fois et pour l'Église,

et pour son fils. Les Condés demandaient que ce fils, le jeune

Penthièvre, à la mort de son père Toulouse, ne gardât pas le rang si

élevé que l'amour du grand roi avait fait aux légitimés. Madame de

Toulouse, même du vivant de son mari, serra le roi de près, lui donna de

petits soupers (Luynes, II, 169), au grand étonnement de la cour. On

savait à quel point le Roi, après boire, s'oubliait. M. de Toulouse

mort, Madame, éplorée, inondée de larmes (très-sincères), en revoyant le

Roi, se jeta dans ses bras, lui donnant le fils et la mère. Le Roi fut

fort touché. Elle semblait un peu sa mère aussi, et il l'aimait

d'enfance. Dans cet aimable Rambouillet, dans cette idylle austère d'un

ménage accompli, elle le recevait, le caressait avec une grâce

maternelle, le formait, l'amusait d'agréables propos, mondains, dévots,

des histoires du grand règne et de la belle cour. Avec sa gravité

souriante, une vertu si sûre, vingt-deux années de plus, elle pouvait

s'avancer plus que d'autres, avertir l'enfant mal guidé de bien des

choses délicates, l'ennoblir, l'épurer, lui dire ce que c'est que

l'amour.

Une seule chose fait ombre; c'est que la faible mère, cherchant avant

tout la faveur, laissait jouer son fils (du premier mariage) Épernon aux

petits cabinets, si mal notés. Et, pour son fils Penthièvre, elle se

hasarda elle-même. Elle avait un grand avantage, gardant dans son

veuvage un appartement très-commode, où le Roi à toute heure descendait

sans chapeau, par un escalier dérobé. M. de Toulouse avait eu (de sa

mère Montespan) une clef pour entrer chez le Roi. Cette faveur

subsisterait-elle? Madame de Toulouse y réussit adroitement. Comme le

Roi s'amusait à tourner, elle lui fit tourner dans un bois qui lui

venait de son mari, un étui pour mettre la clef. En lui rendant l'étui,

le Roi donna l'inestimable passe-partout (17 mars 1738).

Ayant la clef et l'escalier, on arrivait au dernier cabinet où le roi

écrivait, à la fameuse garde-robe où se trancha deux fois le destin de

la monarchie. Intimité si grande que le Roi la refusa à sa fille

Henriette, ne l'accorda jamais qu'à son Adélaïde. On pouvait, en effet,

lui absent, voir tous ses papiers. On pouvait le surprendre à telle

heure bien choisie, où la surprise est désirée.

Quoi qu'il en soit, madame de Toulouse, véritablement affligée, restait

dans sa ligne de deuil, passant souvent deux heures à la chapelle au

fond d'un confessionnal où elle lisait à la bougie. Son appartement

même, avec la petite cour pavée de marbre blanc et noir, avait un air de

cloître à l'espagnole. Tout cela imposait. Et si quelqu'un pensait, du

moins on n'aurait pas jasé.

L'excuse au reste était le fils et l'extrême besoin qu'elle avait du Roi

pour ce fils. On lui reprochait peu des amitiés utiles qu'il lui fallait

subir. Les complaisantes invariables des plaisirs du Roi (la Charolais,

d'Estrées), chez qui souvent il se grisait, se trouvèrent très-liées

avec madame de Toulouse. D'Argenson, par deux fois, observe un peu

cyniquement que celle-ci «qui a l'escalier dérobé,» peut se faire

désirer par sa dévotion même. Elle était blanche et grasse (la Mailly

maigre et noire), et, malgré les années, fort conservée par sa vertu. À

cinquante ans, elle était belle, une très-agréable maman.

Entre mai et octobre, elle avait, mois par mois, et degré par degré,

refait tous les honneurs, biens et dignités de son fils.

Au souper de Fontainebleau, ce jeune fils (nommé prince) servit le Roi à

table. Elle-même servit au dessert, donna au Roi un verre et une

assiette, et par là constata son rang.

Plusieurs crurent voir une Maintenon, mais celle-ci non sèche, au

contraire, douce, aimable. L'âge n'aurait rien empêché. L'amour dévot,

jésuite, avec ses vastes complaisances, eût fait plus que beauté,

jeunesse.

Madame de Toulouse, unie avec la reine et Tencin, le parti des honnêtes

gens, eût pu garder le Roi par l'attrait maternel, la saveur du

demi-inceste, ce lien équivoque, que tous favorisaient, honoraient et

voilaient. Cependant, elle-même se cacha peu en août, ayant laissé le

Roi se faire chez elle à Rambouillet une chambre à coucher, puis certain

cabinet, dont elle l'entretint longuement, tout bas, devant tous, à

Versailles[33].

[Note 33: _Luynes_, II, 226, 21 août 1738. Il ajoute: «Le

fait est certain.» Mot grave, accentué, fort rare, chez un

chroniqueur si discret, qui presque toujours ne veut pas

voir, baisse les yeux.]

Cela dut attrister madame de Mailly, qui vit qu'elle ennuyait, et que le

roi peu à peu échappait. Elle chercha un amusement. Elle appela sa laide

et spirituelle soeur, mademoiselle de Nesle, dont la figure la

rassurait. Cette grande fille, lâchée du couvent, avec une vive gaieté,

remplit le maussade Versailles de sa jeunesse et de ses badinages,

hardis, mordants, qui n'épargnaient personne. Elle étonna le roi en se

moquant de lui. Et il y prit plaisir. Il ne pouvait plus s'en passer.

Dès le 22 décembre, il voulait qu'elle soupât avec sa soeur aux petits

cabinets (Luynes, II, 295). On eut peine à parer ce coup.

Cette rieuse était fort redoutable. Elle lançait d'ineffaçables traits.

Dans le pays de cour, si sot, où on craint tant les ridicules, on avait

peur. On remarqua le plat de la situation. Un ministre en enfance, une

maîtresse usée, Toulouse la maman complaisante de l'escalier furtif,

tout était misérable, ennuyeux, excédant. Il était trop facile de faire

honte au jeune roi de sa patience. La Nesle était impitoyable, et le

plus dangereux c'est que, sous ses plaisanteries, sous ce rire moqueur,

il y avait une force réelle.

Le roi était timide, il baissait la tête et riait. Ceux qui voyaient de

près les choses, Bachelier, le valet intime, suivirent le vent,

tournèrent. La première girouette de France, Maurepas, tourna non moins

vite. Il crut Fleury fini et Chauvelin possible. Il avait vaillamment

aidé à la noyade de celui-ci, profité de sa chute. Ministre de Paris, et

en même temps de la Marine, il se trouva de plus comme un secrétaire de

Fleury pour toutes les Affaires étrangères. Plus encore, son _alter ego_

contre le parti Chauvelin, jansénistes et libres penseurs. En 1736, il

accabla Voltaire pour les _Lettres anglaises_. En janvier 1739, il est

changé; il écrit à Cirey, il courtise Voltaire et l'assure de son amitié

(Lettres de madame du Chât., 135).

De graves circonstances arrivaient, la guerre presque certaine, donc

Chauvelin, le seul capable de la soutenir. Elle éclatait déjà entre

l'Espagne et l'Angleterre. La mort prochaine de l'Empereur allait la

rendre européenne. Si Fleury restait là (c'est-à-dire l'impuissance et

l'absence de gouvernement), un grand désastre était certain.

La Nesle ne perdit pas de temps. Aux premiers mois de 1739, sans faire

de bruit, et sous le couvert de sa soeur la Mailly, elle prit Louis XV

comme on pouvait le prendre. Elle n'était pas belle, mais plus blanche

que la Mailly, plus jeune que madame de Toulouse. Elle ne coûtait rien,

ne demandait rien, et n'exigeait nullement que le roi renonçât à rien.

Il n'était pas moins assidu le jour chez la maman; le matin, comme à

l'ordinaire, il allait quelques heures bâiller au lit de la Mailly.

Situation bizarre. Par moments, le roi la sentait. Ce lien triple, impur

(deux soeurs et une mère) lui donnait des scrupules, pas assez pour le

rompre, assez pour n'oser communier. Il y avait des exemples de la

colère de Dieu, des gens qui, mettant l'hostie à la bouche, ayant avalé

leur jugement, étaient tombés roides morts. Cela lui donnait à penser.

Six années avec la Mailly il avait fort tranquillement communié. Mais

ici, avec ce mélange, il eut peur. Rien ne put le décider à hasarder la

chose.

«Le roi a déclaré _qu'il ne fera point ses pâques_. Le grand prévôt lui

demandant s'il toucherait les écrouelles (ce qui se fait après la

communion), il a sèchement répondu: Non.» (Argenson, 5 avril 1739).

Fait grave, de retentissement immense à Paris et partout. Barbier (III,

167) se demande comment le fils aîné de l'Église n'a pas dispense du

pape pour faire ses pâques en quelque état qu'il soit.

Les ultramontains, atterrés, espéraient éluder et tromper le public en

faisant dire une messe basse au cabinet du roi, de sorte qu'on ne sût

pas s'il communiait. «Le roi dédaigne cette ridicule comédie. Il ne veut

pas jouer la farce. Il échappe à son précepteur.» (Argenson.)

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 30 / 86 题