LA GUERRE--FLEURY ET WALPOLE

1733-1735

Fleury et les Walpole n'avaient pu empêcher la guerre.

Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en limiter

les résultats.

Trahir les Polonais encouragés et compromis par nous, surtout sauver

l'Autriche au moment imminent de sa destruction, c'est l'oeuvre calculée

de la politique d'alors. Ceux qui menaient Fleury, ses directeurs

d'Issy, chérissaient dans l'Autriche le bigotisme militaire, la

dragonnade de Hongrie, la persécution de Saltzbourg (1731); l'Angleterre

protestante et chef des protestants, chérissait l'épée catholique, le

boucher autrichien et sa horde barbare qu'elle peut par moment solder et

lancer sur l'Europe.

Le vieux Fleury, le jeune Horace Walpole s'aimaient, ne pouvaient se

quitter. Horace, filialement, apportait à Fleury ses dépêches de

Londres, et le priait de lire, corriger ses réponses (Saint-Simon, chap.

DVI). Fleury, malgré son âge, allait à chaque instant de Versailles à

Issy, et, malgré tant d'affaires, y faisait des retraites. Ainsi,

parfaite entente de l'Anglais, du Papisme, pour l'Autriche et contre la

France.

Le roi pouvait gêner. La reine et la Mailly, l'épouse et la maîtresse

étaient du parti de la guerre. En mars, et depuis même, il avait parlé

en ce sens. Il avait été impossible de rien faire du tout. On

rassemblait des troupes, mais sans vivres. Brest avait une escadre, mais

désarmée. Cela gagnait du temps. L'été vient, bientôt passe. Nous sommes

au milieu d'août. Heureux délai pour le Saxon, le Russe, l'Autrichien,

dûment avertis.

Le 16 août 1733 fut le moment de crise. Un cri désespéré était venu de

la Pologne. Les chefs du parti national avaient écrit à Stanislas que,

s'il n'arrivait, tout était perdu. C'était un de ces jours où, dans un

État sérieux, les conseils restent en permanence, siégeant le jour, la

nuit, mettant les minutes à profit. La reine était sur les charbons.

Villars bouillonnait sans nul doute. On est bien étonné de lire, chez ce

général courtisan, cette ligne sèche et contenue: «Il n'y aura rien

d'important.» Car le roi est absent. Il est allé se promener. Promener?

où? miracle! à Chantilly! à ce château de la disgrâce, chez l'exilé M.

le Duc, autour duquel Fleury, depuis sept ans, gardait un cordon

sanitaire. Jadis chasseur, ce prince, séquestré, n'osant remuer, s'était

fait une vie innocente de graveur, de naturaliste, chimiste, etc. On

s'en moquait en cour. «Est-ce qu'il veut se faire médecin?» Que va donc

faire le roi chez ce pauvre M. le Duc? Le consoler, sans doute. Un Condé

sans emploi au moment de la guerre, méritait d'être plaint. Mais quoi!

laisser tout pour cela?

La vieille Madame la duchesse, démon d'impureté, exquise en toute

ordure, dont les petits vers sales barbouillent les recueils Maurepas,

avait imaginé «de faire son fils cocu pour le refaire ministre.» Ses

filles (Charolais et Clermont), effrénées, débridées, mais pas jeunes,

aidaient à cela. Fleury le savait bien, et il en vit l'essai (juillet

1731), lorsque, à Fontainebleau, elles produisirent leur princesse, un

jolie petite Allemande, toute jeune (M. le Duc eût pu être son père). La

petite, fort lasse de Chantilly, et brûlant pour Versailles, s'avança

fort et plut. Elle eut pour son mari un premier signe de faveur, au

moins un joujou militaire (régiment des dragons Condé). Fleury y coupa

court. Bientôt vint la Mailly. Amour hebdomadaire, un quasi-mariage, qui

ne fit rien au rêve, à l'idéal de Chantilly. Y envoyer le roi (quel

qu'en fût le prétexte), dans ce lieu charmant, dangereux, ce fut un coup

habile, un moyen admirable de le mettre à cent lieues de l'affaire

discutée, de lui faire oublier la guerre pour la guerre au mari jaloux.

M. le Duc l'était extrêmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans la

solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'à

l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher,

lorsque le Roi, revenant de Compiègne, passait par Chantilly.

Pouvait-il l'empêcher de voir sa vénérable mère? de voir sa chaste

soeur à leur joli Madrid, où le Roi se grisait la nuit? En décembre

1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, sa mère

reçoit pour la petite femme un don solennel de diamants (Fleury n'est

pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front (de Luynes).

Elle en garda sa part. Comblé et caressé, désespéré, son fils l'a

marquée d'un mot au fer chaud: «N'était-ce pas assez d'avoir vendu vos

filles, sans trafiquer de votre bru?»

Revenons. Dans ces jours de la suprême décision, 17 et 18 août, le Roi

resta à Chantilly, revint le 19 à Versailles. La reine était à l'heure,

on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas paraissait

le plus lâche des hommes s'il ne partait, s'il n'écoutait l'appel

très-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le père s'arracha de sa

fille, pour le plus périlleux voyage qui jamais se fût entrepris, pour

traverser l'Europe, tant d'États ennemis, pouvant à chaque instant être

arrêté, tué, par ceux qui souvent contre lui avaient tenté l'assassinat.

Sa fille, qui se mourait d'angoisses, tremblait de rien montrer,

d'accuser par ses pleurs le départ de son père. Le Roi, justement à

cette heure, le soir du 20, au lieu de rester avec elle, alla coucher à

la Muette. Apparemment Fleury craignait qu'à ce départ tragique, à ce

déchirement, la reine, qui eût touché les pierres, n'en tirât quelque

mot pour son père et pour son pays.

Stanislas part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5

septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre encore.

Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante

cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. Aucune armée

organisée.

Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas

entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Français,

si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. Stanislas y

comptait. Retiré à Dantzig, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait

laissée sous la garde d'un homme sûr, déterminé, de parole,

Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole à Fleury.

Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient

et venaient[29]. Cela fournissait à Fleury cette ignoble et menteuse

excuse: «Nous n'osons pas sortir.» Horace dit: «_Ce serait une atteinte

aux libertés commerciales que les traités assurent à la navigation de la

Baltique._» Horace s'y oppose... «Demandez à Horace...» Voilà l'hiver,

les glaces. La Baltique est fermée.

[Note 29: Ce fait, absolument ignoré des historiens, m'est

donné par un livre rare, dont je dois la communication à M.

Ladislas Mickiewicz: _Histoire de Stanislas_ (par M.

Chevrier), Londres, 1741.--À cela près, Villars, Noailles,

Duguay-Trouin, etc., donnent tout; Noailles surtout, nos

misères d'Italie, l'imprévoyance du ministère, l'abandon de

nos soldats, sans hôpitaux, etc.]

La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi, légalement

élu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait que si tard,

ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), on eut

l'indignité, le 18 novembre encore, de faire écrire le mannequin royal,

d'encourager les résistances et les paroles de Louis XV, et d'enhardir

Dantzig à se faire écraser?

Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous

avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut

que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on perçât

dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mît en liberté tant de

haines muettes. Fleury disait: «Sans doute, si nous avions l'Empire pour

nous, nous entrerions.»--«L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le

jour que vous serez dedans.»

Mais Fleury, en traînant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On

passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. _Car il

pleut._

C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.

Là même, autre déception. Villars avait cru tout facile. Mais comment?

Par la chute de Fleury, que l'on espérait. Le Piémontais aussi. Il était

plus sincère pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant maître et

le ministère de la paix, il avait tout à craindre. Villars avait beau

lui prêcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant quelle était

désarmée. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait à son Milanais. C'était

déjà beaucoup, et plus sans doute que ne permettait l'Angleterre. Cette

amie de l'Autriche, qui déjà empêchait la France de l'attaquer en ses

membres extérieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle permis que le fougueux

Villars, entraînant le Piémont, la frappât au Tyrol, et la menaçât au

coeur même?

Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, l'armée des

Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui tournaient

le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas

comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si on laisse

l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre au Nord le

gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous.

La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on agisse d'ensemble.

Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut couronné du succès.

Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur

imprévue, étonnante, de nos soldats novices, qui tinrent les Autrichiens

au Nord, montrèrent tous les courages, celui même qu'on n'attendait

guère, un sang-froid merveilleux. Et cela (on peut dire) sans généraux.

Villars était mort de chagrin. Deux vieillards lui succèdent, Coigny,

Broglie, et gênés, de plus, glacés par les lenteurs voulues du

Piémontais. Broglie, à la Secchia, presque pris, échappe en chemise.

Mais partout nos petits soldats ont une solidité d'airain. Les

Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge

Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altérés de sang,

avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'émurent en rien

les nôtres. Ils reçurent à merveille tous les généraux ennemis qui

venaient un à un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers

des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme, de Guastalla, il fut

constaté que la France, sans avoir jamais vu la guerre, était toujours

la France de Malplaquet et de Denain.

Chose fort nécessaire, de salut pour les Espagnols, pour l'infant Don

Carlos, qui, dans son agréable promenade de Naples, aurait été bien

dérangé. Les trente, quarante mille Allemands que nous tuâmes au nord de

l'Italie lui seraient tombés sur le dos. Il put triompher à son aise,

n'ayant qu'à recevoir les clefs des villes qui venaient au-devant. Il

put même, sur les petits restes des garnisons tudesques qui fuyaient du

Midi, gagner une fort jolie bataille qui lui coûta peu (Bitonto, 25 mai

1734).

Au Nord, la vaillance inouïe de cette jeune France de la paix,

précisément la veille (24 mai 1734), avait éclaté, et non moins

l'éclatante lâcheté de son gouvernement. Il ne s'agissait plus du trône

de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enfermé dans Dantzig par

l'armée russe, et que cette cité défendait. Cent mille hommes, Russes et

Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient Dantzig. Elle

était soutenue par sa foi à la France. Lui-même, Stanislas, croyait

très-fermement que le père de la reine de France ne pouvait être

abandonné. Les glaces empêchaient seules, disait-on, le secours. Elles

fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie immense!), on distingue

quelques vaisseaux. Ils sont liés par leurs ordres précis. Ils

descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, ils les rembarquent,

laissant Dantzig dans le désespoir.

Un Français, un Breton, Plélo, était notre ministre à Copenhague. Homme

d'esprit, connu par des vers agréables, membre de l'Entre-sol (le club

de l'abbé de Saint-Pierre), il était de ces rêveurs qui anticipaient

l'avenir, qui avaient au coeur la patrie. Il rougit pour la France en

voyant cette reculade. Il eut un sentiment aussi de pitié, de

chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les chefs s'excusant et

disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la chose était impossible:

«Eh bien! dit Plélo, suivez-moi. Vous verrez comment on s'y prend.» Il

fait, comme il le dit. Quelques Français le suivent. Avec ces amateurs

et quinze cents soldats seulement, il attaque les trente mille Russes à

couvert dans leurs lignes. Il les forçait, s'il n'eût été tué.

Ces choses-là faisaient réfléchir les Anglais.

Elles augmentaient terriblement leur crainte de la France, leur amour de

l'Autriche. Elles contredisaient fortement l'opinion bizarre que ces

amis avaient de nous.

C'était chez eux un article de foi que nous n'existions plus, qu'après

Louis XIV le peu qui restait de la France, le résidu des guerres, le

_caput mortuum_ des ruines et banqueroutes, était venu à rien, et comme

race même était fini. Les purs Anglais, qui sortaient peu de l'île,

étaient bien convaincus qu'il n'y avait ici qu'un ramas d'avortons,

perruquiers, cuisiniers, maîtres de danse ou filles. C'est le sujet

chéri d'Hogarth, le contraste éternel de l'Anglais fort, grand, bien

nourri, et du Français, grenouille ou lézard qui frétille.

Cela allait plus loin. De l'autre côté du détroit, le _credo_ était tel:

le Français, c'est le vice; l'Anglais, c'est la vertu. La petite chose

gazouillante, dansante, qu'on appelle un Français, ne loge rien que vent

dans sa tête légère; ni foi, ni loi; aucun principe. La solide créature

anglaise, avec sa double base de Bible et de Constitution, marche au

chemin de Dieu, et fait oeuvre de Dieu en pesant sur la terre, mangeant

le plus possible, et consommant de plus en plus.

Dès le commencement de la guerre, ils travaillaient sérieusement pour

que la France n'y gagnât rien, pour que l'Autriche fût quitte à bon

marché. Dans l'année 1734, ils ne se pressèrent pas, voyant morts

Villars et Berwick, et la France sans généraux, espérant que l'Autriche,

avec tous ses barbares, à Parme, à Guastalla, allait nous éreinter. Mais

quand ils la voient elle-même usée et épuisée, Eugène à qui l'on prend

Philipsbourg sous le nez, Mercy tué, Koenigseck qui traîne comme un

serpent coupé, alors notre amie Angleterre, sérieusement inquiète, se

met devant l'Autriche, et décidément la protége. Elle se porte

médiatrice (février 1735), et propose impartialement un plan tout

autrichien.

_Article_ 1er.--L'unité, l'éternité de l'empire autrichien, au profit de

son héritière. Donc, point d'élection de Bohême, de Hongrie, et

l'Empereur sera toujours un anti-chrétien.

Soufflet assez fort pour Versailles. Car on a flatté Louis XV, qui lui

aussi descend de Charles-Quint, que la ligne mâle autrichienne

s'éteignant, il pourrait arriver par l'élection. Fleury, que l'histoire

dit si sage, s'était avancé sottement sur cette ridicule espérance

jusqu'à dire que, plutôt que de garantir l'héritière, comme le demandait

l'Empereur, «il aimerait mieux trois batailles.» (Villars.)

_Article_ 2.--L'Espagne garde les Deux-Siciles. Mais l'Autriche, qui

n'avait nulle force dans ces possessions lointaines, en revanche

épaissit au Nord. Au Milanais qu'elle garde, elle joint la possession de

la Toscane, plus voisine, aisée à défendre, tandis qu'une île n'était

rien pour cet Autrichien sans vaisseaux.

_Article_ 3.--Le père de la reine de France renonce au trône. Nul

dédommagement, aucune indemnité... qu'un bien à lui, un petit bien de

noble Polonais! Plus, l'honneur dérisoire d'une ambassade qui le

remercie d'abdiquer.

L'esprit gravement facétieux du mystificateur Walpole brillait dans

cette plaisanterie.

Chauvelin, à l'idée d'éterniser l'Autriche, fut accablé, désespéré.

Mais, loin de l'écouter, Fleury envoie à Vienne un homme à lui. Que

veut-il, l'innocent? Signer, sans les Anglais, seul à seul avec

l'Empereur, tout ce qu'ont dicté les Anglais. Cela se fit ainsi.

Fleury était un homme modeste et sans ambition. Que la France n'eût

rien, qu'on logeât Stanislas seulement dans le duché de Bar, cela lui

allait à merveille. Chauvelin s'indigna, travailla (par la reine, par

Mailly? par tous), et il exigea pour la France, pour tant d'argent, de

sang, qu'elle avait sacrifié. Il obligea Fleury d'exiger la Lorraine,

dont l'héritier passerait en Toscane[30]. Très-importante acquisition,

indispensable aux communications de Champagne, d'Alsace. Excellente

barrière d'un si vaillant pays, si profondément militaire.

[Note 30: Le réel est presque toujours bien au delà de tout

ce qu'on eût supposé. Les pièces récemment publiées frappent

de stupeur. On y voit que dès le mois de mai 1735, Fleury

demandait la paix à genoux aux Autrichiens (_Haussonville_,

IV, p. 627). On y voit qu'il envoie successivement trois

agents secrets à Vienne, et que dans son désir excessif de la

paix, il entrave la paix, compromettant, embarrassant ses

propres agents même (_Ibid._, 401-427). On le voit lâchement

dénoncer Chauvelin à l'ennemi. Sans la fermeté de celui-ci,

Fleury eût payé la future possession de la Lorraine, il eût

consenti que l'Empire et l'Empereur eussent une armée en

Lorraine, presque en Champagne, c'est-à-dire au coeur de la

France, etc.]

Cette guerre avait fait un grand mal et un petit bien.

Le petit bien fut la Lorraine remise aux bonnes mains de Stanislas, la

Toscane mieux administrée, qui eut bientôt son Léopold. À Naples, le

gouvernement incapable des Espagnols fut obligé de prier l'Italie

d'administrer, de gouverner.

Le mal, et très-grand mal, est la dissolution de la Pologne, le salut de

l'Autriche, qui reste autorisée à perpétuer à jamais l'étouffement des

nations.

C'était un grand moment, celui qu'on a perdu. Moment unique, de si belle

espérance. L'Empire n'était pas mort. La Bavière et la Saxe, le

Palatinat protestaient. Dans les petits États, moins hardis, chez les

populations honnêtes de la bonne Allemagne, subsistait l'étincelle du

droit, de la patrie. L'Allemagne, la biche au bois dormant, avait assez

dormi; elle se réveillait; sur la face de bête lui revenait la face

humaine.

Ils redevenaient hommes aussi, ces peuples du Danube qui ont sauvé

l'Europe, et qui, pour récompense, par la ruse autrichienne, sont tenus

à l'état de loups, que de temps à autre elle lance, quand l'Anglais la

paye pour cela. Ces peuples allaient sortir de ce honteux enchantement.

Qui l'empêche? C'est l'Angleterre.

À ce moment, Voltaire disait à la légère dans ses _Lettres anglaises_

(l. VIII, p. 149): «Qu'elle aime la liberté au point de la vouloir, de

la défendre chez les autres même.»

Remarquable ignorance. L'Angleterre justement alors affermit l'esclavage

des États autrichiens, livre les Polonais aux Allemands, aux Russes.

Laide contradiction. C'est dans la même année (1731) que l'Angleterre

écoute la prédication de Weslay, se réforme, assombrit son austérité

protestante,--et que, d'autre part, l'Autrichien finit sa dragonnade des

protestants hongrois et des protestants de Saltzbourg. Voilà ce que

l'Anglais protége en 1735! Qui dira qu'il est protestant?

Si l'Angleterre eût été protestante, elle eût cherché son point d'appui

uniquement dans l'Allemagne du Rhin, du Nord, dans les deux États

Scandinaves, unis, fortifiés. Avec sa très-étroite jalousie maritime,

ses petites vues sur la Baltique, elle a toujours tenu en deux morceaux,

c'est-à-dire annulé, brisé l'épée du Nord, qui l'aurait tant servie.

Elle a plutôt soldé une épée catholique, gardé l'empire barbare où le

papisme est un monstre de guerre.

Ici, de tout son poids l'Angleterre s'asseoit avec Fleury sur la lourde

pierre catholique dont toute liberté est écrasée. L'effort de 1733,

notre élan de réveil, comment avortent-ils? C'est le secret des deux

Walpole. Ils régnaient dans Versailles. Ils régnaient dans nos ports,

veillaient notre marine, la solitude de Brest et de Toulon.

Duguay-Trouin, un jour, se consumant à attendre Fleury, voit dans cette

antichambre et la foule dorée un misérable à culotte percée, d'un visage

dévasté et sombre. C'est l'homme qui fit trembler les mers, c'est le

Nantais Cassart. Duguay alla à lui, le serra dans ses bras. Ses yeux

n'étaient pas secs. Il pleurait sur la France, hélas! aussi sur lui. Il

ne revint jamais d'être resté dans Brest enchaîné devant les Anglais. Il

s'éteignit l'année suivante.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 28 / 86 题