1732-1733
La devise légère qu'un chevalier jadis portait sur son écu à travers les
batailles: «Chant d'oiseau!» c'est celle que la France, parmi tant de
misères, gardait le long de son histoire. À ce premier réveil de 1733,
quand l'Europe la croyait morose, épuisée et glacée, elle se lève
guerrière et rieuse, avec la chansonnette du pacha français Bonneval, et
autres petits airs, que nos pères ont chantés jusqu'à la _Marseillaise_.
C'était bien peu de chose. Mais, de rhythme et d'élan, ces airs n'en
furent pas moins aux soupers, aux combats, de vraies Marseillaises
inspirées.
La France d'aujourd'hui, qui pose et se croit grave, ne comprend même
plus comment c'était chanté. Elle serait tentée de n'y voir que
l'ivresse. Mais les voix avinées n'ont pas ces mélodies. Les buveurs
d'eau, les sobres, les maigres s'en grisaient. Deux choses en font
l'accent qui ne sont pas vulgaires. C'est chant d'oiseau moqueur, risée
des vieilleries. De plus, chant de l'oubli, celui de l'alouette qui
plane insouciante, se rit de la vie, de la mort.
Aux colonies lointaines, nos Frances étrangères, plus émues que
nous-mêmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos
_coureurs de bois_ qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du
Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers
officiers, corsaires, quand soufflait la tempête, lui sifflaient ces
refrains. Nos soldats, tout à coup si brillants dans la guerre qu'ils
n'avaient jamais vue, quand quinze cents Français attaquaient vingt
mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui
font rentrer la mort dans les rangs ennemis.
Voltaire, sans perdre temps, nous fit le _Charles XII_, vrai livre de
combat. Mais le livre vivant, c'était ce français-turc, Bonneval, qui,
disait-on, transformait l'empire ottoman[26]. Il était l'entretien, la
légende du temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, voulaient
se faire Turcs.
[Note 26: Le prince de Ligne, dans sa charmante notice sur
Bonneval (édition Barbier, 1817), va jusqu'à dire que c'était
un homme de génie. Je n'en dirais pas tant; mais, pour
l'esprit, l'audace, la bravoure, le coup d'oeil rapide en
mille choses, c'est le Français peut-être le plus Français
qui fût jamais. Presque toutes les biographies ont
indignement défiguré sa vie. Dans la seule bonne, celle du
prince de Ligne, on trouve avec ses jolies lettres, celles de
sa femme (une Biron), qui sont adorables. Quand il revint à
Paris sous le Régent, on le maria. Mais le lendemain il
apprit que Belgrade était en péril, cernée, qu'il y aurait
bataille. Il partit, et il n'est jamais revenu. On ne lui
pardonne pas quand on lit les lettres de la petite femme,
innocente visiblement, très-vertueuse, qui pendant douze ans
le rappelle, le supplie, avoue humblement, naïvement qu'elle
se meurt de ce veuvage. Il ne pouvait guère revenir. Il eût
étouffé sous Fleury. Mais peu à peu sa passion pour la France
alla augmentant, l'accabla. Quand il était seul, il
s'habillait à la française. Et un jour qu'un ami l'avait
invité, une virtuose italienne ayant malheureusement chanté
un air français, cet homme d'acier éclata et fondit en
larmes.--Je ne connais pas de livre plus joli que cette
notice. On imprime tant de romans fades, et on ne réimprime
pas des choses vraies, bien plus romanesques, comme la _Vie
de Bonneval_, le _Procès de la Cadière_, etc.]
On connaît son histoire bizarre, tragique, originale. Dès douze ans, sur
mer, à la Hogue, à tous les combats de Tourville. Puis soldat de
Vendôme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit
jusqu'au froid Eugène, saisit d'admiration les Turcs à Peterwardin. Pour
son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. Une
lettre insultante des commis de Versailles l'exaspère. Il déclare la
guerre au Roi et passe à l'Empereur. Mais c'est bien pis à Vienne. Il y
trouve les commis d'Eugène, lourde canaille allemande, insolente,
hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un
rieur que jamais on ne vit au cabaret ni à la messe. Plus, Français
obstiné, qui dans cette maison d'Eugène si haineuse pour nous, à chaque
instant tire l'épée pour la France. Cela le perd. On le poursuit à mort,
jusqu'au milieu des Turcs où il cherche un asile. Croira-t-on bien ici
que notre ambassadeur de France, loin de protéger un Français, eût voulu
que les Turcs livrassent leur hôte aux Allemands? On sent bien là la
main du prêtre, de Fleury, bon Autrichien, et bas valet de l'Empereur.
Cela se passe en 1729. On peut prévoir déjà ce que fera bientôt le vieux
tartufe.
Le mal de Bonneval, c'est d'être trop Français. Le voilà à
Constantinople qui remue le monde pour nous. Réveiller les Turcs, la
Suède, rembarrer la Russie, anéantir l'Autriche, c'est-à-dire faire
revivre les peuples qu'elle étouffe (Hongrie etc.), c'était l'idée de
Bonneval. C'était celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits,
Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort à cela. Bonneval n'était point un
rêveur, mais très-positif. Il commençait par le commencement, créait à
la Turquie ce qu'elle avait trop négligé, une redoutable artillerie. Il
savait le fort et le faible des armées de l'Autriche, la caducité idiote
de cette maison qui s'éteignait.
Le parti de la guerre, chez nous, n'était pas ridicule. S'il le devint,
c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui tout était
impossible, tout avortait et tournait de travers.
L'organe principal du parti, c'étaient les petits-fils de Fouquet, les
Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui
avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on eût proclamés des génies si
la fortune n'avait été contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La
très-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, paralysait
la France.
Voyons si leurs affirmations étaient aussi légères, aussi chimériques
qu'on a dit.
1º Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on naît soldat, qu'après vingt
ans de paix, le Français rentrerait aux combats aguerri. Cela se trouva
vrai, non-seulement dans les attaques, mais dans les résistances, quand
en Italie, par exemple, ils soutinrent tout un jour l'orage de la
cavalerie de Hongrie et la masse écrasante des cuirassiers de
l'Empereur.
2º Ils disaient l'Autriche au plus bas, très-peu solide en Italie. Et
cela se vérifia. En Allemagne même et pour sa défense directe,
l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille.
Eugène usé, vieilli, regarda, n'agit point.
On objectait vainement les succès de l'Empereur sur la Turquie, ses
conquêtes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze années. Tout
était changé, et la chance retournée. Il y parut bien, lorsque plus tard
la Turquie relevée (en 1739), seule, sans la France, reprit l'ascendant
sur l'Autriche et lui arracha la Servie.
Fleury restant, tout était impossible, Fleury partant, tout se pouvait.
Il tenait fort. Pour l'arracher de là, il fallait préalablement une
chose bien difficile: que, par quelque coup imprévu, le Roi, ce serf de
l'habitude, y échappât, sortît du cercle où était enfermée sa vie.
Beaucoup le disaient nettement: «Rien à faire s'il ne prend maîtresse.
Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu de
coeur au Roi.»
Le moment était singulier. Excédé des sottises, des disputes ennuyeuses,
le public leur tourna le dos. Une génération toute nouvelle depuis Louis
XIV était venue, des hommes de l'âge du Roi, de vingt ou vingt-cinq
ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui fut neuf vraiment, c'est que, pour
un moment, le froid plaisir ne fut plus à la mode. L'esprit galant céda.
On crut aimer vraiment. On fut amoureux de l'amour.
Les arts lyriques nous menaient à cela. Leur réveil fut la danse vers
1728, la mimique passionnée. Tout fut changé quand la noble élégance de
la Salé fut remplacée par la figure étrange de la fée du Midi, la
romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le théâtre brûlait. On ne
sait quelle force ardente et sombre était en cette personne laide qui
troublait les coeurs, rendait fou. Elle était malheureuse, et à chaque
instant enlevée.
La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui
rappelle trop Louis XIV surgit l'austère Rameau, qu'on appela Newton de
la musique. Voltaire lui fait _Samson_. On chante l'opéra dans les
brillants salons des Fermiers généraux, chez la Popelinière et l'aimable
Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame de Fontaine
Martel, leurs filles de beauté renommée (madame Dupin et milady
Kingston) avec Voltaire jouaient la tragédie.
C'est dans cette atmosphère de femmes, dans cet air chaud d'art et
d'amour, qu'il trouva une perle, la première chose _humaine_ qu'il eût
pu faire encore. Il sent, à trente-sept ans, son coeur. Au printemps
(1732), un moment échappé à madame Fontaine Martel, seul à Arcueil chez
madame de Guise, en vingt-deux jours il fait _Zaïre_.
«Pièce chrétienne,» dit-il. Mais le vif intérêt est pour un musulman, le
noble et touchant Orosmane. Le pacha Bonneval avait mis les Turcs à la
mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. C'est le Saladin de
l'histoire, chevaleresque et généreux. S'il est Français, d'autant plus
il nous touche. Il est _nous_, et on est pour lui (plus qu'on ne serait
pour un Maure, comme Othello). Les chrétiens discoureurs, Nérestan,
Châtillon, déplaisent furieusement au public; ils viennent à
contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers ces fanatiques.
Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne trompait personne,
pour l'effet est anti-chrétien.
La pièce n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au
point des acteurs, de l'actrice qui fit Zaïre. Mademoiselle Gaussin
n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle était
faible, douce, timide. Elle annonçait quinze ans (à vingt). Elle
excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans
l'Agnès de l'_École des femmes_). C'était réellement une excellente
créature, fort désintéressée, d'un bon coeur, faible et tendre. C'est
pour elle que pour la première fois entre ce mot dans notre langue:
«Avoir des larmes dans la voix.»
Tous en eurent au moment où Orosmane vaincu dit: «Zaïre, vous pleurez?»
Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succès d'émotion. L'âme
française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu,
l'artificiel, semble à ce moment gagner un degré de chaleur.
L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres,
madame de Fontaine Martel, très-malade, mourante, s'obstinait à aimer
encore. En mourant, elle dit: «Ma consolation est qu'à cette heure, je
suis sûre que quelque part on fait l'amour.»
Paris agissait sur Versailles, l'Équateur sur la Sibérie. Le Roi, qui
avait vingt-deux ans, resterait-il tout seul hors de ce courant général?
On aurait pu le croire. Ses tristes habitudes d'enfance semblaient
l'avoir séché, l'avoir rendu impropre à jamais à l'amour. Son plaisir,
dès qu'il fut un peu grand, n'était pas d'un coeur gai, d'une bonne
nature; c'était de faire le maître et de tenir école, d'user avec ses
écoliers de sévérités libertines (_Maurepas_). Marié, presque malgré
lui, comme on a vu, il fut six mois sans voir qu'il avait une femme.
Elle avait vingt-deux ans, lui quinze. Elle n'était pas belle, mais
très-charmante. Il ne faut pas la voir au triste portrait de Versailles,
mise en vieille, dans ce grand fauteuil, mais à cheval, où elle était
très-bien[27]. Elle était tout à fait son père et si aimée de lui que sa
mère en était jalouse. Elle avait l'air un peu garçon (_Hénault_), d'un
enfant bon et doux, et de petit esprit. Mais jamais coeur de fille ne
vint au mariage plus amoureux, plus tendre. Le roi de France avait été
son rêve; on lui avait prédit qu'elle l'aurait. Il fut le ciel pour
elle. Stanislas avait vu en ce bonheur étrange un miracle de Dieu.
Passage étonnant, en effet, de la mendicité au trône. Elle arriva, on
peut dire, nue, sans chemise (on lui en donna), attendrissante de
pauvreté, d'humilité, mais de timidité extrême. Cette grande fille,
innocente et tremblante, près de cet enfant vicieux, ne fut longtemps
pour lui qu'un autre camarade, moins rieur, plus soumis[28]. Le but du
mariage était manqué. On s'en prit à la reine. Elle était si faible pour
lui, que, quand il fut malade, on crut qu'elle mourrait elle-même.
[Note 27: Ce qui le prouve, c'est que les maîtresses ne
voulaient pas qu'elle suivît le roi à la chasse en amazone.
Argenson, II, 55, J.]
[Note 28: Les Jésuites voudraient nous faire croire que
leur sévérité excessive dans la confession aurait donné des
scrupules à la reine sur les caprices du Roi. À qui
feront-ils croire cela? Tous les confesseurs de ce temps
imposent à l'épouse l'obéissance illimitée. Proyart dit qu'on
eut tort de dire que la reine était prude, décourageait le
Roi. Avec toute sa dévotion, elle semblait avoir des
instincts sensuels. Elle aimait les comédies libres (_Vie de
Rich._, I, 332), écoutait parfois volontiers certains propos
inconvenants (Arg., I, 134).
Loin d'éloigner le Roi, ce fut plutôt par l'excès de la
complaisance qu'elle l'enleva aux amitiés honteuses, amenda
ou cacha ses vices. À son retour de chasse, ou après ses
soupers des petits cabinets, il était très-aveugle (jusqu'à
prendre la première venue). Plusieurs fois il tomba du lit
(_De Luynes_). Parfois aussi la reine (souffrante
d'infirmités précoces) se levait, gagnait du temps,
prétextant quelque chose, disant chercher son petit chien,
etc. Mais tout cela fort tard, quand elle fut à bout et
malade, quelquefois si incommodée que, d'un appartement à
l'autre, elle allait en chaise à porteurs (_De Luynes_).]
La crainte de la mort, la peur dévote agissant sur le Roi, le réforma.
Elle devint enceinte; mais elle avait été si durement médicamentée par
les sots médecins qui croyaient décider la chose, qu'elle commença par
avorter. De là une succession de couches pénibles, et coup sur coup. Le
roi, dans sa froideur, était d'une régularité impitoyable. D'Argenson
dit: «Il lui fit sept enfants sans lui dire un mot.»
Ce fut, je crois, vers 1732 (après deux grossesses en vingt mois),
qu'elle eut la triste infirmité dont parle Proyart, une fistule. Quel
martyre pour la pauvre dame qui avait peur de rebuter, qui avait peur de
refuser! Et son amour croissait. Ses enfants, presque tous des filles,
étaient son image même. Le roi y fut pour peu. Plus il était froid, sec,
plus elle y donnait de son coeur. Elle eut (1731) une enfant qui n'était
que flamme, où l'ardeur polonaise apparut tout entière, la véhémente
Adélaïde. Au moment de _Zaïre_ (août 1732), quand on ne parlait d'autre
chose que de l'attendrissante actrice, la reine fut enceinte d'une
enfant qui avait ces dons, la très-douce madame Victoire. Mais l'enfant,
faible et molle, marquait assez combien la mère s'affaiblissait. Si,
malade plus tard, au hasard de sa vie, elle redevint encore enceinte, ce
ne fut qu'un malheur. Deux tristes avortons, scrofuleux, cacochymes, que
leur père appelait _Chiffe_ et _Graille_, augmentèrent le dégoût du Roi.
Revenons. Pendant la grossesse pénible dont naquit madame Victoire, la
Reine étant sans doute trop affligée par la nature, le Roi se trouva
seul, hors de ses habitudes invariables. Situation nouvelle et
impossible. Bachelier, vivant là, voyant tout, avertit Fleury. Il y
avait péril en la demeure, Fleury n'ignorait pas que les demoiselles de
Condé avaient toujours serré de près le Roi. Pour leur fermer la porte,
il fallait une femme. Il demanda conseil à la Tencin.
Il n'agit pas non plus sans consulter son oracle d'Issy, le rude
Couturier, son nouveau directeur. Mais les rudes sont doux au besoin.
«Un petit mal pour un grand bien,» c'est la règle en casuistique. Quel
bien plus grand que de garder le Roi sous la main de Fleury,
c'est-à-dire de l'Église? Une femme fut achetée pour le service du Roi.
C'était une demoiselle de Nesles, madame de Mailly, une dame de la
reine. Son mari ruiné, parasite, n'allait qu'en fiacre et vivait de
hasards. La personne n'était pas jolie, une grande brune, maigre
(Italienne du sang paternel), excellente du reste, honnête et
très-respectueuse, discrète, qui rougirait plutôt, ne triompherait pas
de sa honte.
La pauvre femme n'en avait nulle envie. Son mari le voulut et reçut
vingt mille francs. Elle alla grelottante (décembre 1732) dans un
entre-sol de Versailles. Rien de plus glacial en tout sens. Les
misérables vingt mille francs, mangés sur l'heure par le mari, elle
expliqua au Roi sa pauvreté. Mais le Roi aussi était pauvre, et il
n'aurait osé demander à Fleury. Ce fut par Chauvelin, et sur les fonds
de la Justice, que très-secrètement il tira quelque argent. Tout fut
réglé ainsi: mille francs par rendez-vous, c'est-à-dire deux mille par
semaine, au total cent mille francs par an.
Ce ladre de Fleury, qui, avec vingt mille francs, croyait pourvoir à
tout, fut attrapé par Chauvelin, qui naturellement prit un peu
d'influence. Depuis longtemps il cheminait sous terre, isolé de la cour,
livré tout au travail et trompant d'autant mieux. Dès lors certainement
il put agir un peu par la Mailly, reconnaissante, d'ailleurs très-bonne
et qui aimait la reine, qui connaissait ses voeux pour que son père
redevînt Roi. La reine courtisait fort Villars, le grand prêcheur de
guerre. Elle ignorait absolument l'action sourde de Chauvelin, et encore
plus cet entre-sol. Mais les effets parurent. Sans que le Roi sortît de
son mutisme, on voyait aux Conseils qu'il était fort changé, qu'il
arrivait tout prêt à croire Villars plus que Fleury. Chaque jour le
vieux maréchal parlait plus haut, Fleury plus bas.
Dès février 1733, s'était posée la grande affaire européenne. Auguste II
mourant, Villars, contre Fleury, soutient que Stanislas n'a pas abdiqué,
qu'il est roi. Fleury traîné, forcé, ne peut plus résister au courant.
Il crut sage de complaire, de lâcher la main. Le Roi, fort de Villars,
de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars (chose
inouïe), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la Pologne avait
droit de choisir, «et que lui, roi de France, il soutiendrait
l'élection.»
Élection aidée de présents d'amitié. Fleury, en gémissant, se laisse
tirer un million. L'Assemblée vote bien, très-honorablement (mai),
_qu'elle ne choisira pour roi qu'un Polonais_, ce qui exclut Auguste,
fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans
regret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur, dès
le 21 mars, avait impudemment parlé avec mépris du droit d'élection. On
avait répondu d'ici avec hauteur.
L'honneur était en cause, la guerre presque certaine. La chute de Fleury
paraissait infaillible. Espoir de liberté! Voltaire guettait cela,
regardait Chauvelin et l'émancipation prochaine. Celui-ci, dans son
double rôle, entre Fleury et le public, n'osait être indulgent, mais il
clignait de l'oeil, voyait, ne voyait pas, menaçait et laissait passer.
La question était de savoir si Voltaire aurait jour à lancer ses
_Lettres anglaises_. Lorsqu'en 1730, les Marmousets crurent faire sauter
Fleury, Voltaire écrit à Thieriot, alors à Londres: qu'on peut donner
ses _Lettres_ en anglais. Puis: «Attendons encore.» Cependant l'immense
succès de _Zaïre_ et de _Charles XII_ l'encouragea à faire imprimer en
français, à Rouen, chez Jore, libraire du _Charles XII_,--imprimer et
non publier, attendre le moment. La guerre qu'on prévoyait lui parut
favorable pour lâcher son oiseau à Londres; j'entends l'édition
anglaise. Pour la française, il ne faisait pas doute qu'il n'y eût un
orage, que Chauvelin ne fît au moins semblant de le poursuivre, et qu'il
ne fallût déguerpir. Il était prêt, il perchait sans poser. Déjà il
étendait ses ailes, de façon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur
s'envolât de Paris. Il passa une année dans ces fluctuations, souvent
malade et rimant dans son lit une mauvaise pièce nationale (sa faible
_Adélaïde_). Il disait en juillet: «Attendons. Dans deux mois
j'imprimerai ce que je voudrai.»
Vers août et septembre, en effet, selon cette prévision, Fleury fut au
plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France
attendait son émancipation. Bellisle et Villars l'emportèrent. Tout le
conseil fut entraîné, et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et
demi-janséniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint pourtant
qu'engagé à ce point, on ne pouvait plus reculer.
Cela donna courage à Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de
ne faire que suivre l'élan général, agit très-fortement. Il prépara,
signa, le 26 septembre, le traité de Turin avec l'Espagne et le Piémont
pour chasser d'Italie l'Autriche.
_Le Piémont doit avoir le Milanais._ Et il nous cédera la Savoie? point
débattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour avoir la
Savoie; elle se croit payée si elle chasse l'Autrichien d'Italie.
Des deux _infants d'Espagne_, l'aîné, Carlos, prendra les Deux-Siciles,
Philippe la Toscane, Parme et Plaisance.
L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela parut
calmer Fleury.
Une nombreuse armée, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche à l'Est,
et doit franchir le Rhin.
Notre armée d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes.
Et dans Brest, une escadre se prépare sous Duguay-Trouin.
Tout cela toléré par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui,
même avant la guerre, déjà occultement est fort refroidi par Fleury.
Mais la France allait d'elle-même, marchait seule un moment à l'envers
de la royauté.