LES MARMOUSETS--LA CADIÈRE

1730-1731

Louis XIV aurait frémi lui-même, s'il eût vu ce que fut sous Louis XV le

pouvoir du clergé.

Il est l'État et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la

Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730).

Ce roi, qui a vingt ans, qui est époux et père, et qui vient d'avoir un

dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa clef

(septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, Louis le

Débonnaire.

Notez que je dis le clergé plus que Fleury. Le vieil homme de

soixante-quinze ans, hésitant et timide, et qui n'avait monté que par la

lâcheté, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et forcé. Son

vieux valet de chambre, Barjac, disait naïvement (parlant des papistes

enragés): «Si nous ne les lâchions, ils nous dévoreraient nous-mêmes.»

Grondé et menacé par les chefs, par Rohan, dont il était le plat

flatteur, Fleury craint encore plus la basse influence d'Issy, de

Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous le voyons aller à chaque

instant consulter, prendre le mot d'ordre.

Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on

amène le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et

cela au moment où les Romains avaient eu l'insolence de canoniser

Grégoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en

chemise.

Mesure outrageuse à la France, provocation directe au Parlement, gardien

du droit royal. On comptait bien l'exaspérer, lui faire reprendre

étourdiment son vieux rôle révolutionnaire, le jeter dans la rue, pour

faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde qui

effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du courage

pour supprimer le Parlement.

Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi

Dagobert: «qu'il n'entendait rien faire qu'acte de piété, que la Bulle

ayant force et autorité d'elle-même, _le Roi ne la lui donnait pas_.» Le

Parlement frémit de cette abdication du Roi au nom duquel il rendait la

justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la jeune idole,

s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux cents voix, on

n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces quarante pour

majorité.

Peu après, en septembre, le Roi plus bas encore, tombe. C'est la

personne royale qui maintenant est avilie.

Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glacée), était moins

scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari régulier, froidement

régulier, sans pitié de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30

août 1730, après deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi

était seul. De là plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse eût

voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en

fournissant sa bru au Roi.

Mais Fleury s'en doutait. Il soupçonnait moins l'autre intrigue. Son

ministre de confiance, Chauvelin, homme à projets hardis, eût voulu nous

tirer du néant, faire du Richelieu contre l'Autriche et l'Angleterre. En

dessous il créait un parti de la guerre que Villars en dessus prêchait

ouvertement. Ce sournois Chauvelin (_Grisenoire_, comme on l'appelait)

imagina d'escamoter le Roi par l'influence des petits camarades, que

l'on nommait _les Marmousets_. Comme neveu de l'ami de Fleury, du

cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, restait là à tisser ses

jolis ouvrages de femme où le Roi s'amusait (_Villars_), et

très-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. Un mémoire fin,

adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les mains de Gesvres,

qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, le lui prend. Il

voit, non sans terreur, «que Fleury, par son imprudence, mène les choses

à la guerre civile.» Il en est si frappé qu'il copie le mémoire.

Seulement au coucher il l'oublie dans ses poches, où Bachelier le

trouve. Il le porte à Fleury.

Deux choses étaient dans cette affaire, l'une fort légitime, que le Roi

voulût s'éclairer,--l'autre obscure, assez triste, que le Roi, à vingt

ans, subît de nouveau l'influence d'amis déjà notés et punis pour leurs

moeurs. Fleury le prit par là. Le Roi fut atterré. Après avoir menti,

nié, Fleury le menaçant, lâchement il livra Gesvres, il trahit Épernon,

signa leur exil pour deux ans. Sa peine, à lui, fut qu'il perdit les

clefs de son appartement. Fleury lui change ses serrures et fait faire

d'autres clefs qu'il donne à ses petits espions. L'espion ordinaire

Bachelier est solennellement récompensé. Tout en restant valet de

chambre, gardien du Roi, il devint un seigneur, intendant de Marly, de

Trianon, etc. Le Roi ne souffla mot, vécut aussi bien avec lui.

Villars fut étonné (1731) de voir tombé si bas, si ennuyé, _si faible_,

ce jeune homme de vingt et un ans. Fleury, à soixante-quinze, par

contraste, sort des habitudes qu'il eut toujours. On se presse chez lui,

chez son valet Barjac qui distribue les places, qui fait des fermiers

généraux. La cour entière, le soir, s'étouffe au coucher de Fleury. Le

voilà roi, ce semble. Notre drapeau, du blanc, passe au noir. La soutane

devient le drapeau de la France.

Et qu'en dit l'Europe? Elle en rit. Notre amie l'Angleterre ne nous

consulte plus. Elle nous laisse là seuls, s'arrange avec l'Autriche.

«Faible gouvernement, mais _modéré et doux_.» Erreur. Sous lui s'aggrave

la terreur protestante; le clergé veut que sous le mot _relaps_ on

atteigne, on englobe un peuple tout entier, désormais passible de mort;

et toujours dans l'angoisse, voyant sa mort, sa vie, dans les mains des

curés (1730, Lemontey, II, 152). Ce doux gouvernement a détruit la

Sorbonne (en enlevant quarante-huit docteurs), a détruit Sainte-Barbe, a

étouffé la presse qui, depuis les rigueurs de 1728, ne souffle plus. Du

plus haut au plus bas, on tient tout, rien ne peut percer. On a

parfaitement étoupé jusqu'aux fentes par où pourrait venir un son, une

lueur. Sécurité parfaite.

Mais juste en ce moment, du plus loin, du plus bas, part un cruel coup

de sifflet!

La France a des moments bien dangereux où le rire lui échappe. On l'a vu

en Révolution. La _mère de Dieu_ fit crouler Robespierre. Et soixante

ans avant, la Cadière blesse à mort la puissance ecclésiastique.

Aux miracles des jansénistes, les jésuites avaient répondu: «Ce ne sont

pas de vrais miracles. On n'en fait qu'avec la doctrine. On en fera...

Espérez, attendez.»

Il s'en fit. De Toulon, d'Aix, de la bruyante Provence, aux rieurs de

Paris une nouvelle arrive. C'est un miracle... des Jésuites (août 1731,

_Barbier_, II, 179, 192).

Miracle! un vieux jésuite, disciplinant son écolière, mademoiselle

Cadière de Toulon, la transfigure. Elle est stigmatisée à l'instar de

Notre-Seigneur. Le sang dégoutte, et surtout de son front. On croit, ou

fait semblant. Nul n'ose examiner.

Miracle! la grâce est féconde. L'ange de Dieu, Girard, a beau être

vieux, laid. Un matin la sainte a conçu, et non-seulement elle, mais

d'autres sont enceintes, de toute classe, marchandes, ouvrières, dames.

La grâce ne tient compte de la qualité.

Girard est-il un ange? Les jansénistes jurent que c'est un diable, que

ses galants succès, surnaturels, sont ceux d'un noir sorcier. C'est

encore Gauffridi, que l'on vit en 1610, et que brûla le Parlement.

Serrés de près, les Jésuites répondent que, si le Diable est là, il est

dans la Cadière qui a ensorcelé Girard.

Les deux partis jurent pour et contre. La Provence se divise avec

fureur, tout l'emportement du Midi. Le concert le plus dissonant, un

enragé charivari de farces, de chansons, éclate. Et Paris fait écho avec

un rire immense. Dans cette affaire burlesque, un terrible sérieux était

au fond, une question vraiment politique. Le roi d'alors étant le

prêtre, son avilissement est l'aurore de la liberté. Ne vous étonnez pas

de voir en ce procès à Aix, à Marseille et partout, ces assemblées de

tout le peuple par cent mille et cent mille que vous ne reverrez qu'au

triomphe de Mirabeau.

On avait ri d'abord, mais bientôt on frémit (septembre 1731), en

apprenant que les Jésuites couvraient le crime par le crime, qu'à Aix

même et au Parlement, les gens du Roi proposaient «d'_étrangler_...»

Girard sans doute?... Point du tout... sa victime!

Voilà ce qui souleva le peuple, et fit ces grands rassemblements. La

pitié, le bon coeur, l'humanité s'armèrent. Les pierres, au défaut

d'hommes, se seraient soulevées!

On se demande comment, sous ce sage Fleury qui craignait tant le bruit,

les choses purent aller jusque-là, comment dès les commencements on ne

sut étouffer l'affaire. C'est là, le miracle réel, que sous ce

gouvernement de ténèbres la lumière ait jailli, monté d'en bas, en

perçant tout obstacle. Cela tient justement à ce que les Jésuites, étant

si forts, crurent, à chaque degré du procès, pouvoir en rester maîtres.

Mais l'affaire échappait, montait plus haut. Elle se développa lumineuse

et terrible, comme à la lumière électrique, montrant dans ses laideurs,

dans ses parties honteuses, l'autorité régnante, si fière, et qu'on vit

par le dos.

Révélation très-forte, largement instructive, ne portant pas sur un fait

singulier, mais vulgaire et banale. Que Girard abusât d'une pauvre

innocente, d'une petite fille malade, dans ses crises léthargiques[23],

cela n'apprenait rien. Ce qui en dit beaucoup sur les facilités

libertines du jargon mystique, c'est qu'un jésuite vieux, laid, en six

mois eût gagné si aisément ses pénitentes. Toutes enceintes. On connut

la direction.

[Note 23: Elle était fort intéressante, un enfant maladif,

que le vice eût dû épargner. Dans mon livre de _la Sorcière_

j'ai suivi pas à pas la _Procédure du P. Girard et de la

Cadière_ (Aix, in-folio, 1733). Les jésuites ne peuvent la

récuser, puisqu'elle fut imprimée sous un gouvernement à eux

et sous leurs yeux. L'in-12 (en 5 volumes), imprimé à la même

époque, ajoute des pièces curieuses. Les deux recueils sont

nécessaires et se complètent.]

On connut les couvents. Girard les savait bien discrets, puisqu'il

voulait y cacher ses enceintes (comme on a vu plus haut Picard,

directeur de Louviers). Le couvent d'Ollioules, où il mit la Cadière,

montre à nu ce qu'ailleurs on eût vu tout de même: une abbesse fort

libre; des dames riches, utiles à la maison, fort gâtées, servies par

des moines; ces moines effrénés jusqu'à souiller les enfants qu'on

élève; la masse enfin, pauvre troupeau de femmes dans un mortel ennui et

des amitiés folles, douloureuse ombre de l'amour.

La justice ecclésiastique apparut dans son jour. L'évêque de Toulon,

grand seigneur bienveillant qui un moment défendit la Cadière, eut peur,

quand les Jésuites lui reprochèrent certaine chose infâme. Et, dans sa

lâcheté, il se mit avec eux.

Le juge de l'évêque, faussant tout droit, entraîna, subjugua l'homme

même du Roi, le lieutenant civil, qu'implorait la victime. Ils

écoutèrent comme témoins jusqu'à des femmes enceintes de Girard. Leur

greffier alla effrayer les religieuses d'Ollioules, disant que si elles

ne parlaient comme on voulait, la torture les ferait parler.

Effronterie trop forte. Une plainte est portée «pour subornation de

témoins.» Les Jésuites pouvaient avoir un arrêt du Conseil qui

évoquerait tout à Versailles. Ils craignirent Paris, le grand jour,

espérèrent abréger avec deux commissaires de leur Parlement d'Aix. Le

faible d'Aguesseau, chancelier, fit ce qu'ils voulaient. Ces

commissaires, qui d'Aix vinrent à Toulon, allèrent tout droit loger chez

les Jésuites avec Girard. De soixante témoins qu'appelait la victime,

ils n'en daignèrent entendre que trente. Et cependant les simples

réponses de la fille étaient si accablantes, si terribles de vérité, que

ses geôlières, les barbares _Girardines_, la forcèrent de boire un

breuvage qui, pendant trois jours, la rendant idiote, la fit parler

contre elle-même. Deux hommes intrépides manifestèrent le crime.

L'affaire alla au Parlement.

Toute la belle société à Aix était pour les Jésuites. Les grandes dames

se confessaient à eux. Girard, fort à son aise, établit qu'il n'avait

fait que suivre les pratiques de la haute mysticité. Que le confesseur

s'enfermât avec sa pénitente et la disciplinât, c'était son droit et son

devoir. L'ignorance seule des laïques pouvait disputer là-dessus. Ce

qu'on pouvait trouver d'indécent ou d'impur, était recommandé, comme

effort d'humilité obéissante, brisement de l'orgueil et de la volonté.

Sans recourir aux anciens livres, il pouvait attester le grand livre à

la mode, livre de cour, dédié à la reine de France, écrit par un évêque

et approuvé, la _Vie de Marie Alacoque_ (in-4º, 1729). L'obéissance est

à chaque ligne préférée à toute vertu. Jésus y dit lui-même: «_Préfère

la volonté de tes supérieurs à la mienne._» (Languet, p. 46, édit. de

1729). Et ailleurs: «_Obéis-leur plutôt qu'à moi._» (Languet,

120.)--C'est-à-dire: Obéis au prêtre contre Dieu.

Mais quand il serait vrai, disaient les grandes dames de Provence, que

ce bon P. Girard lui eût fait tant d'honneur que d'avoir avec elle

certaines privautés, elle était bien osée de manquer à son Père, à

l'ordre des Jésuites. C'était un monstre à étouffer.

Le parquet y conclut: «À ce qu'elle fût _pendue et étranglée_ à Toulon

sur la place du couvent des Dominicains.» Plus, une poursuite criminelle

contre ses frères qui l'ont soutenue. Plus, l'avocat, nommé d'office,

qui l'a défendue par devoir, pour obéir au Parlement, il sera poursuivi

aussi!

Seulement, pour l'étrangler, il eût fallu une bataille. Tout le peuple

courut à sa prison, criant: «N'ayez pas peur, mademoiselle! Nous sommes

là, ne craignez rien!»

Sur cela un recul violent dans le Parlement. Les Jansénistes y sont

encouragés, et plusieurs magistrats déclarent Girard _digne de

mort_,--bien plus, _digne du feu_. Exagération maladroite qui le servit

plutôt. Les Jansénistes, en le faisant sorcier, en voulant voir partout

le Diable dans l'affaire, se rendirent ridicules. Les _tolérants_

faiblirent, immolèrent la justice, plutôt que de brûler un homme. Au

jugement (octobre 1731), douze prononcent la mort de Girard, douze

l'absolution. Le président fait treize. Il est absous.

On faillit mettre en pièces et Girard et le président.

L'hypocrite jugement disait «que la Cadière serait _rendue à sa mère_.»

Et en même temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait les dépens

du procès, et ses mémoires étaient brûlés par la main du bourreau.

_Rendue!_ Il était impossible de la ramener à Toulon, où elle aurait eu

un triomphe, où on brûlait Girard en effigie. Nulle trace de la pauvre

fille ne put être trouvée depuis. Quand on songe que les Jésuites firent

persécuter, exiler, ceux qui se déclaraient pour elle, on ne peut pas

douter que leur infortunée victime, qui malgré elle les avait fait

connaître, n'ait été enfermée dans quelque dur couvent à eux, et scellée

sous la pierre, dans un mortuaire _in pace_.

Elle n'en rendit pas moins, par son procès, un immense service. On

comprit dès lors à merveille pourquoi le clergé s'agitait, avait

tellement impatience de se débarrasser des justices laïques. Dans ce

Parlement d'Aix, si favorable aux prêtres, qui dès François Ier fit le

massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire récente, blanchit Girard et

flétrit la Cadière, dans ce Parlement même la lumière avait éclaté. La

justice, en ses formes, ses enquêtes, ses interrogatoires, est

essentiellement indiscrète. Le monde de la Grâce, de la nuit, du

silence, a horreur de cela. Tout contact avec la Justice lui semble une

_persécution_.

Grande était sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prêtre. On

voulait seulement qu'il fût un peu décent. Le monde trouvait bon qu'il

eût une amitié intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevêque Harlay,

décrié pour ses couturières, prit une amie sortable, une veuve, une

duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi à Toulouse adorait (et

payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le plaignit fort.

Au plus haut du clergé, le grand Bossuet lui-même eut, sans trop de

mystère, une amie de trente ans plus jeune, qu'il protégeait de (crédit

et d'argent) (_Floquet_).

Le XVIIIe siècle n'est pas plus sévère. Nos philosophes, largement

indulgents, dispensaient le clergé de soutenir cette gageure d'un

miracle impossible. Aux faiblesses du prêtre, ils appliquaient leur mot,

leur commode formule: _Retour à la nature._ L'affaire de la Cadière, à

ce tolérantisme opposa la réalité: l'_Anti-nature_ barbare,

d'excentricité libertine, le sauvage égoïsme, le rut impitoyable et

tout à coup féroce pour étouffer, enfouir, ensevelir.

_Retour à la nature? à l'amour?_ Point du tout. Sous l'orgueil

monstrueux d'un miracle de pureté, on entrevit un monde et de fangeux

mystères et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murés, si

bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient quelque

chose. Ils paraissaient funèbres. De nos jours, ceux de Naples, ceux de

Vienne, Bologne, tout récemment ont dit pourquoi.

Que fût-il arrivé si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs,

avaient avec la Loi pénétré ces clôtures, sondé la terre sacrée, lui

eussent arraché ses secrets, évoqué ce grand peuple des enfants morts

avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant?

Jusque-là le clergé était si haut, que le juge, devant ces murailles,

passait discrètement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice,

l'Humanité, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours vivre.

Et après lui peut-être, un des hardis Jansénistes du Parlement eût pu

montrer cette énorme apostume, cette suppuration souterraine des

bas-fonds ecclésiastiques. Fiévreux de cet abcès, le clergé s'agitait,

le clergé se hâtait, se précipitait sans mesure. Seulement ce grand coup

d'octobre 1731, l'affaire de la Cadière le montrait trop, constatait qu'en

criant contre les Parlements, la justice laïque, très-manifestement il

voulait supprimer les censeurs de ses moeurs, et s'assurer les douces

libertés d'Italie, sécurité, impunité[24].

[Note 24: Ces libertés éclatent dans les enquêtes que fit

l'austère et pieux évêque Scipion Ricci (V. ses _Mémoires_,

éd. de M. Potter). Mais elles existaient même en France dans

les hautes et nobles abbayes. Le vénérable M. Lasteyrie avait

vu avec étonnement celle de l'abbaye de Panthémont à Paris

(Lasteyrie, _Confession_). C'était bien pis au loin, surtout

dans le Midi, tout se passait publiquement. Le noble chapitre

des chanoines de Pignans, qui avait l'honneur d'être

représenté aux États de Provence, ne tenait pas moins

fièrement à la possession publique des religieuses du pays.

Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en une seule année,

reçut des nonnes seize déclarations de grossesse (_Histoire

manuscrite de Besse_, par M. Renoux, communiquée par M.

Thouron). Cette publicité avait cela de bon que le crime

monastique, l'infanticide, dut être moins commun. Les

religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une

charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient

humaines et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs

enfants. Celles de Pignans les mettaient en nourrice chez les

paysans qui les adoptaient, s'en servaient, les élevaient

avec les leurs. Ainsi nombre d'agriculteurs sont connus

aujourd'hui même pour enfants de la noblesse ecclésiastique

de Provence.]

Maintenant si le Roi défend aux Parlements de s'occuper en rien des

affaires _ecclésiastiques_, on comprend l'intérêt que le clergé y a. On

rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jésuite qui passe est suivi

de ce cri: «Girard! voilà Girard!» Si l'on ne crie, on chante les airs

anciens et populaires de la sainte béquille du bon Père Barnabas, ce

capucin fameux, prêcheur zélé des filles, qui, surpris, leur laissa ce

gage. Tabatières, habits, meubles, tout est à la Cadière, tout est à la

Béquille. Et nul obstacle à ce torrent.

Les fureurs du clergé montent au comble. Ayant reçu le coup dans les

reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732,

lorsque le Parlement, appelé chez le Roi, condamné au silence, n'obtient

qu'un mot dur: «Taisez-vous!»--lorsque le vieux Pucelles, à genoux,

pose aux pieds du Roi l'arrêt de résistance,--lorsque enfin ce papier

remis au singe Maurepas est par lui mis en pièces,--la scène est

odieuse, mais bien plus ridicule encore.

En vain, au 18 août, le clergé se décerne par la bouche du Roi l'objet

de tous ses voeux, _l'annulation du droit d'appel_ qu'avait le Parlement

en abus ecclésiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, ni

enlèvements. Ceux qu'on enlève sentent qu'ils ont avec eux tout le

peuple. Et c'est Versailles qui cède. En décembre, il recule. Il

abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 août il a accordé au

clergé. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux justices

laïques.

Il manqua pour toujours ce qui fut son grand but secret, son tribunal à

lui, dont le plan existait déjà tout préparé. Les papiers Maurepas en

ont eu la copie[25].

[Note 25: Voir _Mémoires de Maurepas_, II, 200.--«La cour

d'église, dit Grimaudet, c'est la porte de derrière, la

fausse porte, la poterne de la justice, moyen d'impunité pour

tous les sacripants.»--Dom Roger, _Anjou_, 420.--Bonnemère,

_Paysans_, II, 182.]

Ce point-là est acquis et pour l'éternité: le clergé perd l'espoir de

retourner au Moyen âge, de se refaire son propre juge. L'oeil de la

Justice est sur lui.

Pour la royauté, il la garde, à la honte du Roi, de la France.

Ridicules au dedans, ridicules au dehors, nous sommes l'amusement de

l'Europe (_Villars_).

Quelque faible, caduc, que puisse être ce gouvernement, il va et il ira

de même. La mécanique est montée de façon que, sans une secousse

violente, qui la détraque brusquement, il n'y a nul espoir d'arrêter. La

guerre seule aurait chance de rompre ce déplorable engrènement.

Chauvelin dit franchement à son jeune ami d'Argenson la secrète pensée

du moment: «Il a fallu tenter la guerre... Nous devenions trop

méprisables.»

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 24 / 86 题