VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR

1728-1730

Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en mai,

ou à peu près, 1726-1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas

absolument perdu. Il n'y eut que déceptions. Il y apportait 20,000

livres en un billet qui ne fut pas payé. La protection de Bolingbroke,

sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire, dans la lutte

impuissante que l'illustre étourdi soutenait contre la presse par

l'adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui répondit à tout par

des succès. Voltaire fut trop heureux d'accepter un abri que lui offrit

généreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste solitude de

la campagne de Londres. Il espérait sortir de cette position ennuyeuse

par l'éclat de son _Henriade_, qu'il édita avec luxe et dépense. Mais

pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un poème où le héros finit

par se faire catholique? On sait d'ailleurs combien ce pays, en

réalité, est fermé aux littératures étrangères. La _Henriade_ inaperçue

ne valut à l'auteur que quelques guinées de la reine[15].

[Note 15: M. Nicolardot établit cela parfaitement contre

l'opinion commune. _Ménage et finances de Voltaire_, p. 35.

Cet ennemi acharné de Voltaire, qui accueille contre lui tous

les libelles du temps, a pourtant éclairci fort bien certains

points de détail. Chose curieuse: à la fin de ce gros livre

si hostile, il donna sans s'en apercevoir ce qui justifie le

mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser ses

bizarreries: la situation mobile, précaire, où il vécut, la

misérable incertitude où il était du lendemain, entre la

Bastille et l'exil, les innombrables pseudonymes qu'il était

obligé de prendre, les terreurs de ses libraires, la lâcheté

des critiques qui tous se mettaient contre lui. _Nicolardot_,

p. 335-347.]

Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par

lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par

la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout

par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais,

n'ayant rien aperçu du fond réel des moeurs, et formulant de confiance

le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il donna dans l'_Esprit des

lois_.

Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt.

Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord

les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais

qu'_humains_; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois

en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux

honneurs, son triomphant convoi à Westminster. Rien de plus grand, rien

qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans

la dignité libre des moeurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais

plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de

l'activité. L'hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres,

fut ambassadeur en Turquie.

Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées

de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien

et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui

frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond moins

qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos _libres penseurs_ du XVIIe

siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnault,

Boulainvilliers, etc.

Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait

rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir

auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des

Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu,

l'enviant, le sentant supérieur dans son propre _genre Maurepas_ (la

satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du

moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un

perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un

an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une

oeuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures

conditions il était rentré. La _Henriade_ même, revenant d'Angleterre,

ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en

gardant son titre de Londres.

Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste

entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans[16]. Elle est alors plus

que stérile; elle semble détournée de son but. Elle évite et semble

oublier la grande, la profonde question où est la destinée du siècle, la

question religieuse, posée dans les _Lettres persanes_ avec tant de

force et d'éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu a peur de

lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu, il rentre dans la

société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses Lettres pour être

de l'Académie, les offre à Fleury corrigées (1728).

[Note 16: Ce temps de réaction, de _décence_, est caractérisé

par le sacrifice et la mort de la pauvre Aïssé. Fidèle

esclave de son indigne maître, jusqu'à sa mort en 1722,

fidèle encore à la non moins indigne Fériol (soeur de la

Tencin), elle a faibli en 1724 de pure reconnaissance et pour

récompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais sa noble

nature lui fait craindre de l'épouser; elle ne se croit pas

assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce

retour _aux bonnes moeurs_. Les grandes dames la troublent,

aggravent ses scrupules. Elle languit, elle meurt de ce

combat. Elle refuse jusqu'au bout le bonheur. Et elle fait

deux infortunés. Ah! quelle fin pathétique, et qu'on en veut

à ces prudes qui l'ont tuée! Rien, rien de plus touchant que

la terreur du chevalier, en la voyant vers sa fin, la cour

humble, tremblante qu'il fait à tout ce qui l'entoure, même

aux animaux domestiques, à la vache qui donne du lait à la

malade. Cela arrache les larmes.]

Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut

mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort

bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le débat

éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait même bon que la

petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, jasât un peu des

affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de Saint-Pierre. Utopies

sociales qui s'écartent toujours du grand noeud social, de l'intime

question où se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait

volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine

(d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre

avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant touché

l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. Il se le tint pour dît,

s'écarta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728,

l'essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie,

l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non

autorisée, _confiscation_, _carcan_, _galères_!

Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne

anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence

(unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait

inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits

succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans espoir

d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des

_Pensées de Pascal_. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette

année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but.

Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la

grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser,

ricaner,--sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible

tenaille,--il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre.

Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont

approchés de Pascal[17], quel timide respect, on sait gré à Voltaire de

son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarité hardie (noble

ici, point cynique) est _d'un homme_, d'un esprit vraiment libre, qui ne

s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte que la raison.

Il est ferme et point dur.

[Note 17: J'en excepte un, M. Havet, spécialement dans sa

dernière édition, admirable travail, fort et définitif

(_Commentaire_, etc., 1865). MM. Cousin et de Faugère avaient

restitué le texte (1843-1844). M. Sainte-Beuve avait marqué

d'une main fine et sûre la place de Pascal dans Port-Royal et

dans le siècle. Ces illustres critiques regardent pourtant du

dehors. Et Havet a vu du dedans. Comment cela? Il tient de

son auteur; il a à coeur ces questions, il s'inquiète

sérieusement de ces hauts problèmes de la vie humaine. Qu'il

commente ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-même

plus que pour le public. Rien qu'en lisant ce commentaire,

sans l'avoir vu, on le peindrait, avec sa jeune austérité,

cette âpre et virginale candeur, cette exigence ardente de

lumière et de justice. Il est intéressant de voir un esprit

qui procède surtout de l'antiquité et du siècle de Louis XIV,

hors de la mêlée d'aujourd'hui, par l'effet seul du progrès

intérieur, et de sa force solitaire, marcher dans

l'émancipation.]

Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots:

simples réponses à Pascal:

«_L'homme est une énigme._» Non. On le comprend très-bien dans

l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce

n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.--«_Il est

déplacé, dégradé._» Non. Il est à sa place dans la nature.--«_Il naît

injuste._» Non. Et il n'est pas _justifié_ par l'arbitraire injuste, par

la faveur, la Grâce.

«_Est-il heureux?_» Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait

chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette année

était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De la

chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieriot: «Ma misère

m'aigrit et me rend farouche.» Une lettre très-mâle, de son anglais

Falkener[18], contribua à le raffermir, à lui faire croire que l'on peut

être heureux, et que même la plupart le sont. S'élevant au-dessus de sa

situation, il dit à Pascal qui _entre en désespoir_ de la misère de

l'homme: «_Vous vous trompez, l'homme est heureux._»

[Note 18: «En lisant cette réflexion, je reçois une lettre

d'un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. «Je

suis ici comme vous m'avez laissé, ni plus gai, ni plus

triste, ni plus riche, ni plus pauvre, jouissant d'une santé

parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable; sans amour,

sans avarice, sans ambition et sans envie. Et tant que cela

durera, je m'appellerai hardiment un homme très-heureux.»

Plus tard, Voltaire ajoute en note: «Sa lettre est de 1728.»

Éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 46.]

Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle

est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On croirait

volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va répondre: _le

plaisir_. Non. Notre but, «c'est _l'action_.»

«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en

bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T.

XXXVII, p. 57, nº 23.)

Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en est la

traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le

soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout très-peu aux

plaisirs qu'il vanta le plus.

«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un

mur?

Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société

le despotisme avait lui-même un despote et un maître, _la richesse_, que

le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.--En

revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf.

Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et l'avilit,

et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente offrait un

aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent «cherchait son pain

de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue

coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les

salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue

les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun

gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le

parasitisme qui en était la suite naturelle, faisait que l'on traitait

les auteurs fort légèrement. La Tencin, sans façon, à ses habitués pour

étrennes donnait des culottes.

Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut à

la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de

Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya.

Sa _Henriade_ l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il

l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il

préparait, écrivait ses _Lettres anglaises_. Il expliquait Newton. C'est

par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.

Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient

guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une

religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des

sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un

officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu

récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici

(1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable,

esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que

celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot

contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de

l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul simple,

on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut

frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux,

plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et

Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne

pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup

de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences.

Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire.

On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si

occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n'était

point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec

Thieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami,

lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois

très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux

qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent.

Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque

peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie

française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la

reprise d'_OEdipe_. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable,

son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et

bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c'était

plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un spectateur disait

en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» Elle eut un vrai

génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à la Champmeslé,

libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la

scène elle parla de coeur, d'élan vrai et d'accent tragique. Quand elle

débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens

devinrent fous d'amour.

Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire

aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le

Mentor d'un Télémaque, d'avoir à former un héros. Du Nord lui tombe ici

certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. Il

avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face à face

le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Suédois Charles

XII, d'avoir dans son oeil bleu pris cet éclair de guerre qui lui resta

toujours, lui fut une auréole, trompa sur son génie réel. Ce rude enfant

ressemblait peu à nos marquis d'ici. Suédois de mère, Polonais

d'habitude, il était spontané bien moins qu'il ne semblait; il fut

surtout reître Allemand[19]. Il était né au pays des romans, dans ces

bouleversements où Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et

couronnes, où tout était possible. «Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?»

Dans les trois cents bâtards du roi Auguste, celui-ci, effréné, visait

tout, les trônes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille

duchesse de Courlande, les Anne, les Élisabeth, les sanglantes catins de

Russie, tout lui eût été bon. Mais pour ces grands mariages impériaux,

le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extérieur, de prendre

les grâces de la France. La pauvre Lecouvreur servit à cela. Elle fut à

la fois précepteur et mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond,

au moins pour le dehors elle polit la nature grossière, tâchant de lui

donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient

naturelles.

[Note 19: Nombre de documents récemment publiés nous font

connaître Maurice dans le dernier détail. M. Saint-René

Taillandier en a tiré une fort belle biographie, savante,

curieuse, intéressante (_Revue des Deux-Mondes_, 1864).

Seulement il me semble un peu trop favorable à ce héros de

second ordre que la fortune a tant favorisé, exagéré,

surfait. Ses _Rêveries_, tout à la fois pédantesques,

excentriques, sont un livre moins que médiocre.]

Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent

pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait,

argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître

de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la Russie. De là mille

aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland,

le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d'avoir

rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa folle Armada, pour mettre le

Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?)

pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave,

en chasser l'Allemand. Maurice en voulait à son père qui lui fit manquer

sa fortune, qui le blâmait d'aller en _galopin_ s'offrir aux reines pour

être refusé.

Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris

trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force

infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain

bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la

rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en

fit un auteur. On préparait ses _Rêveries_ (pour l'autre année 1731). Il

semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il prendrait la

Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un sou.»

Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour

mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son oeuvre, c'est elle qui en

fit un Français. Mais, hélas! elle n'est qu'une comédienne. Et (chose

pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, douloureuse et

tragique du portrait si connu, et les célestes yeux pleins de sublimes

larmes qui toujours en feront verser[20]. À force de tendresse, ayant

trop fait la mère, elle est bien moins l'amante. Maurice est discuté

entre les grandes dames, très-haineuses pour la Lecouvreur. Elles

n'auraient osé la siffler, mais du haut de leur rang, dans leur loge, à

leur aise, elles pouvaient l'insulter du visage, lui lancer _le mauvais

regard_.

[Note 20: Elle devait saisir terriblement les coeurs, les

transformer, changer les bêtes en hommes, pour avoir fait

faire un tel portrait au faible et médiocre Coypel. C'est la

belle gravure où il la représente dans le rôle de Cornélie,

en pleurs et l'urne dans les mains. Un artiste inspiré, s'il

en fut, notre premier sculpteur, Préault, m'a affirmé qu'il

ne savait pas un mot de l'histoire de mademoiselle Lecouvreur

quand il vit cette gravure. Il en fut très-troublé, épris,

s'en empara avidement. C'est plus qu'une oeuvre d'art. C'est

comme un rêve de douleur, une de ces rencontres qu'on

regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont

on est séparé par la malignité du temps.--On sent dans

celle-ci une chose fort rare, qu'en elle beauté vient de

bonté.--Cette bonté est adorable dans la lettre qu'elle écrit

à madame Fériol, mère de d'Argental, qui craignait

extrêmement que son fils, éperdument épris, n'épousât, et qui

voulant plutôt le perdre, l'envoya mourir aux colonies.

Mademoiselle Lecouvreur lui parle avec un tendre respect, une

effusion charmante (qu'elle ne méritait nullement). La pauvre

comédienne, trop humblement, fait bien bon marché d'elle.

Elle fera _absolument tout_ pour calmer cet amour d'un

enfant, l'empêcher d'aller jusqu'au mariage. Elle aimait trop

Maurice, et d'Argental ne fut guère qu'un ami, mais assidu,

très-tendre. De l'avoir approchée, il resta l'homme bon,

aimable, charmant, celui que Voltaire appelle «son ange.»

Elle le fit son légataire universel, afin que le peu qu'elle

avait passât à ses deux filles plutôt qu'à des parents.

D'Argental, en très-galant homme, exécuta exactement sa

volonté, et calma les parents en leur donnant du sien une

somme de vingt mille francs. Voy. la bonne notice que

Lemontey (OEuvres, III, 331) a faite d'après les

contemporains, Aïssé, Annillon, Allainval et les précieux

papiers de d'Argental.]

Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en

souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit sa rivale, madame

de Bouillon. Au lieu de se troubler, son coeur gonflé grandit. Elle

s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance les terribles vers:

... Je ne suis point de ces femmes hardies

Qui portant dans le crime une tranquille paix

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve,

applaudit.

Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte

de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement de

l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née

Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve

l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une

princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger,

c'est ce qui n'a nulle apparence.

Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des pastilles,

dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui

par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de

la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnât du

poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, n'ose dire qu'il

n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre

inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien que de se

créer une ennemie mortelle, très-puissante, ayant derrière elle tous

les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enquête?

essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle

arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il résiste, ne se

rétracte pas.

Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle se

sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi

qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle dans une

pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant

en danger.

On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur.

Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne maison de Racine,

rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux hommes, deux amis,

Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle

marie sa fille à la hâte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un

monde sans loi, n'a nulle protection à attendre.

Contre une femme de théâtre, on ose tout alors et la protection de la

cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la Chambre,

à leur plaisir, cassent ou châtient l'actrice. Pour rien, jetée au

For-l'Évêque; parfois même en correction. Sous Fleury, le doux, le

décent, un fait abominable avait eu lieu tout récemment. Deux jeunes

soeurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, débutent dans

la danse. L'aînée, un enfant de génie, du premier pas transfigura son

art. En plein triomphe, ces petites merveilles disparaissent, sont

cachées deux ans! La police ne veut s'informer. Elle n'osera aller sous

l'ombre noire de Saint-Gervais, aux sales petites rues, à l'hôtel de

Sodome, où les tient un mignon du Roi. Las d'elles, il les lâche et l'on

rit.

Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'eût péri, elle eût eu

quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, sa

Jocaste, la mère amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut prise

d'effroyables douleurs, de diarrhée mortelle où passa tout son sang. Le

20, elle expira.

Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours ecclésiastiques.

Écoutons d'Argental, le témoin oculaire: «Le jour de sa mort, un vicaire

de Saint-Sulpice pénétra dans sa chambre: «Je sais ce qui vous amène,

monsieur l'abbé. Vous pouvez être tranquille; je n'ai pas oublié vos

pauvres dans mon testament.» Puis, dirigeant le bras vers le buste du

maréchal de Saxe: «Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux[21].»

[Note 21: Il ne faut pas s'indigner si cette infortunée, tout

à la fois amante et mère, put délirer ainsi, dire cette

parole excessive. Bien des femmes, toute mère, en diraient

autant si elles osaient. Durement ravalée en tant de choses

(V. le mot insultant de Pétersborough, _Sainte-Beuve_,

_Caus._ I), elle s'était toute sa vie relevée par l'amour

d'un héros. Comment s'étonner qu'elle s'en fût fait une

religion? Religion sans doute non catholique. Le clergé ne

lui devait rien. Mais l'État _lui devait_, Paris et le

public.]

Elle ne demandait nullement la sépulture chrétienne ni les prières des

prêtres, mais simplement la terre que Dieu accorde à tous. L'admiration

publique, l'amitié et l'estime lui auraient fait un monument.

_Comédienne du Roi_ et membre du théâtre qu'il couvrait de son nom,

pouvait-elle être abandonnée à la proscription du clergé? Fleury fit

dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela regardait le curé,

l'archevêque. «Et s'ils refusent?»--«Point de bruit.»

Le curé est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frère du Languet de Marie

Alacoque. Et l'archevêque est Vintimille, qui tout à l'heure officiera

pour le faux mariage qui donne sa nièce à Louis XV.

Les amis, en présence de la pauvre dépouille sont fort embarrassés. Mais

il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,--et cette

reine de l'art, la noble Cornélie,--disons mieux, la femme adorée,

désintéressée, généreuse, tendre, de si grand coeur!--On la roule, on en

fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre voiture qui, dans

ce mois de mars, cahote les amours passagers, l'ivresse et les retours

de bal.

Les chiens, les protestants, étaient enterrés aux chantiers. Dans un

quartier désert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un

chantier se trouvait là. Il était fermé à cette heure. Mais comment

revenir et où aller? L'unique expédient fut d'écarter la borne du coin,

et de mettre dessous le corps. Sale et infâme sépulture, que rien ne

signalait, qui, jusqu'à la Révolution, resta là, recevant l'ignorant

affront du passant[22].

[Note 22: Jetée à la borne, là l'insulte, elle n'eut de

réparation que peu avant la Révolution. On mit au coin de rue

une plaque de marbre noir, que les propriétaires ont eu plus

tard la hardiesse de retirer et de s'approprier. Elle sera

remise au jour de la Justice, le jour où l'on posera la

grande question trop ajournée: Comment le clergé est-il

maître, malgré la loi, de tout ce qu'avait la Commune, de la

police des enterrements (aujourd'hui encore partout, sauf les

grandes villes), des sépultures et cimetières de campagne, du

droit de cloche essentiellement communal au Moyen âge,

etc.?--Nous retombons à la mort sous la main de ceux qui nous

maudirent toute la vie.]

Par la petite histoire que j'ai contée plus haut, on a vu avec quelle

insouciante gaieté Paris prenait toute aventure des femmes de théâtre.

Mais mademoiselle Lecouvreur était quelque chose de plus. Elle était du

monde même et de la société, une amie des plus estimées, spécialement

reçue, adoptée, de la marquise de Lambert (esprit, raison, vertu). Le

coup fut très-sensible et la douleur universelle.

Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-là ils ne remarquaient

pas, que, comme elle, ils étaient de cette paroisse, de cette libre

Église, qui n'était pas bâtie.

Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de

douleur, appel à la pitié, n'osaient dire la piqûre amère, l'indignation

secrète et d'autant plus profonde. Chacun sentit que dans la mort, cet

affranchissement naturel,--là même on était serf encore.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 22 / 86 题