1727-1729
«Les villages fondent partout et viennent à rien... On abandonne les
campagnes pour se retirer dans les villes.» (_Argenson_, sept. 1732; I,
145, édit. 1859.)
Mot d'un mécontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos
gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la même chose (p. 359,
édit. 1839).
Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail
reprit, que, par la mortalité même, le travailleur plus rare fut mieux
payé, etc.? Pure hypothèse. Pas un fait à l'appui dans les écrits
contemporains.
Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact
encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre,
travaillèrent pour les enrichis, décorèrent dans un goût charmant les
splendides hôtels des Fermiers généraux. Hors de là, nul appel à la
production. Les cinq cent mille familles qui à Paris ont subi le Visa,
l'autre demi-million qui en province eut même ruine, tous ces gens
ruinés ont-ils pu réparer si vite pour encourager l'industrie? Et le
gouvernement agit bien moins encore. La France, sous Fleury offre ce
spectacle curieux d'un grand État inerte, qui loin, d'édifier, n'achève
rien, ne répare plus, ne met plus une pierre à la muraille ruinée, pas
une planche aux vaisseaux de guerre; nul souvenir des ports, arsenaux,
citadelles. Nul travail. Un vaste silence.
Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous
le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et
pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un
abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des
chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se perdra
dans la mer humaine.
Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un
ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas compter,
comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe avec les
Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par l'ordre
qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une
légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies de deux, de
trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers généraux pour y
fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe,
était obligé de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe
siècle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une armée de commis,
d'huissiers, de recors et d'archers.
Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût
pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui
jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les
abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais rien
de tout cela. Ce _doux_ gouvernement laissa aller les choses. Chaque
perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les
acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept livres chacun
(sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à l'amende! Qui ne
paye, aux galères!
Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les
provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la pauvreté
gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et devenaient pauvres à
leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les champs, courir aux
villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait
800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes vivant pauvrement, plutôt
mourant de faim. Paris, serré par la défense insensée qu'on fit de bâtir
au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misérable, un Paris de
toile et de planches, de pisé et de boue qui couvrait la banlieue. La
ville, cependant, étranglée, croissait en hauteur. À cinq, six, sept et
huit étages, montaient les combles et les mansardes, mal fermés au vent,
à la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdâtres, de plomb en
plomb, par les carrés fétides, faisait des noirs étages inférieurs de
véritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les
apprentis? La boutique, antre humide où tout suintait, présentait au
comptoir, fixée et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin,
dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible
nourriture. Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la
rente réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété,
ils avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les
Ordonnances ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En
réduisant certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il
assomme le rentier (c'est-à-dire Paris).
La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent
amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement
plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour
suivant Rien,--aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour.
Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait lui,--qu'en
cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée du siècle
n'apparaît pas encore,--il y ait eu un mouvement, ce fut à coup sûr un
bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de le mépriser.
Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. La
fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le point
de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, de
conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan.
La persécution commença (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux
elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint délire, folie
(1729), et plus tard folie dépravée.
Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de
guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter
leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils
avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par
trois hommes sans foi et sans opinion.--Hérault, le lieutenant de
police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota
chacun, et le mit à sa classe, ou _bon_, ou _neutre_, ou _appelant_. Les
neutres mêmes étaient suspects.--Les _appelants_, livrés à la Justice,
la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux,
homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, qui
conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.--Désignées par Hérault,
atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, au fils de
la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient
souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce siècle, et deux
fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, qu'on ne peut savoir
même pourquoi ils furent mis là-dedans.
Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un
bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en
Grève.--Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il
figurait près de sa soeur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali,
que la Fresnaye inonda de son sang.--Lafiteau, le fripon, que Dubois,
pour punir ses vols, déporta, fit évêque dans un méchant coin de
Provence.--Les moeurs ultramontaines éclataient dans Rohan, cardinal
femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mère Soubise,
impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains italiens. Encore
plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les évêques de Laon et
de Soissons, deux échappés de Des Chauffours.
Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un
coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un
Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux
Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois
enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts ans,
le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile en
Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le
_Brigandage d'Embrun_ (1727).
Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevêque de Paris. Il
avait réclamé contre Embrun avec douze évêques. On l'obsède, et il se
rétracte. Puis, il revient à lui, il rétracte sa rétractation. Enfin
dans ce vertige du flux et du reflux, balloté, battu, imbécile, il
adopte la Bulle et meurt. Le siége de Paris passe aux mains d'un des
plus forts mangeurs de France.
Toute autre est la voie janséniste, très-digne de respect. Moderne à son
insu, en invoquant la Grâce, le vieux dogme de saint Augustin, elle est
pourtant l'essai des libertés nouvelles, l'_appel à la conscience_.
La dureté et le petit esprit qu'ils montrèrent trop souvent ne peuvent
faire oublier cela. Plusieurs furent de vrais saints. L'un d'eux,
l'évêque Vialart, fut opposé aux Dragonnades. Leur diacre, le
bienheureux Pâris, un pauvre homme, était doux, humain, de charité sans
bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie
mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnête homme, fils
soumis et obéissant, frère admirable qui ne se retira qu'après avoir
marié, établi son cadet, etc. Jeûnant trop (pour donner aux pauvres), il
devint plus qu'à demi fou. Il avait pour sa thébaïde une loge de
planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, où jeune encore
il mourut de misère (1er mai 1727).
Dès l'été, des malades vinrent se traîner sur son tombeau. Tels
guérirent par leur foi, l'excès de leur émotion, mais guérirent de la
vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir, à un pied de
terre, fut dressé avec autorisation de Noailles par le frère, M. Pâris,
conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour prendre
de plus près la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. Les malades
(femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus émues,
exaltées, et trop faibles pour y garder leur tête, y eurent des crises
de nerfs, des accès hystériques, se crurent guéries au moment même. Mais
tout cela n'arriva au délire que plus tard, lorsqu'on leur prit leurs
prêtres, lorsque ces pauvres créatures furent effarées et folles de la
cruelle persécution.
On ne peut lire sans intérêt le livre étrange de Carré de Montgeron:
_Vérité des miracles du bienheureux Pâris._ Il est fort instructif.
L'historien et le médecin y trouvent le précieux tableau, exact et
véridique, des misères et des maux d'alors. Pour les guérisons, les
miracles, ce sont les mieux prouvés qui furent jamais. Sincérité
parfaite, nombreux témoins, oculaires et honnêtes, sérieux examen des
savants, rien n'y manque. Maître dans tant de choses, le XVIIIe siècle
est le maître en miracles. Il observe, analyse, de manière à nous faire
conclure que ces faits _très-certains_ sont, non au-dessus de la nature,
mais de nature jusque-là peu connue (qu'on dirait aujourd'hui magnétique
où somnambulique).
Ces guérisons, la plupart sont fort simples. La créature qui vit dans
l'ombre des petites rues, demi-percluse, enflée, fiévreuse, ses amies
l'entraînent au voyage lointain de Saint-Médard, près le Jardin du Roi.
Suprême effort. Y arrivera-t-elle? Et cela se fait. Que dis-je? Elle en
fait la neuvaine. L'effort même, l'air et le soleil, lui ravivent la
circulation. Ajoutez-y la vive émotion de voir ce lieu, la sainte tombe,
les gens déjà guéris, et la joie de ce peuple, cette compassion
mutuelle, et ces larmes de fraternité[11]!... Elle est guérie, ne sent
plus rien. Pour longtemps? Non, peut-être. Mais ce touchant spectacle
sera le bonheur de ses jours. Le soleil qu'elle vit sur cette foule, et
sur ce marbre noir, il la suivra partout. Son soleil, elle l'a
maintenant, son église. Qu'on lui ferme l'église, que ses prêtres
enlevés lui manquent en ce besoin, elle serait son prêtre elle-même.
Contre l'autorité, elle aurait la voix intérieure. La voix, dirons-nous
de la Grâce? ou la voix de la Liberté?
[Note 11: Scène attendrissante, et nullement ridicule, dans
les belles gravures du livre de Montgeron. Le portrait de
Pâris, qu'on voit en tête, est admirable de vérité. Ignoble
vérité, mais douloureuse, qui inspire le dégoût, et bien plus
la pitié. Les légendes de guérison sont très-intéressantes.
Toutes ces créatures innocentes et crédules, malades la
plupart à force de vertus, touchent infiniment. Pauvre,
pauvre peuple de France!]
Peu après ces miracles commence un vrai miracle (23 février 1728), la
mystérieuse publication des _Nouvelles ecclésiastiques_, journal
insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage,
de discrétion, de probité. Sous l'oeil de la Police, ce journal s'écrit
et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu'à la Révolution
(1790). Pas un traître en soixante ans. Rien de plus honorable, rien ne
prouve mieux que c'était le parti des honnêtes gens. On dit qu'un vieux
prêtre intrépide, Jacques Fontaine de Roche, osa le commencer. Où
l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le suppose. Un système
très-ingénieux de distribution fut trouvé, et il a été le modèle de
maintes sociétés secrètes. Celle-ci était si hardie, si sûre d'elle, que
dans la voiture même du lieutenant de Police elle faisait jeter le
journal poursuivi.
La connivence générale de Paris (_Barbier_, 54) aidait beaucoup sans
doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se
sentait pour les persécutés. Cela gagna. L'esprit d'opposition s'étendit
par le Jansénisme, et par la Franc-Maçonnerie, qui d'Angleterre se
répandit bientôt[12]. Ces ruisseaux devinrent fleuves, et, le torrent
philosophique s'y joignant, ce fut une mer. Rien moins que la
Révolution. Les _Nouvelles ecclésiastiques_ cessent en 90. En 91 ouvre
le Club des Jacobins. Ceux-ci dans leur bibliothèque n'avaient nul
ornement que la pancarte où l'ingénieux mécanisme de la distribution du
journal janséniste était représenté.
[Note 12: J'en trouve la première mention en 1725 (Lemontey,
II, 290). Voir aussi: _Les soupers de Daphné et les dortoirs
de Lacédémone._ (Brochure écrite en 1733). Les dames y
obsèdent leurs maris et leurs amants pour qu'ils leur
révèlent les mystères de la Franc-Maçonnerie.--Le journal de
M. de Luynes parle un peu plus tard des Freemassons, 1737.]
Le jansénisme seul était un grand parti, une armée qui comptait des
nuances très-différentes. Bien loin des exaltés de Saint-Médard étaient
nos honnêtes universitaires, les recteurs: Vittement le désintéressé;
Coffin qui créa l'instruction gratuite; Rollin dont le nom seul est un
complet éloge. Ajoutons-y les maîtres et professeurs de l'austère maison
de Sainte-Barbe[13], une solide fabrique d'hommes, qui, contre la maison
équivoque de Louis le Grand et ses ragoûts douteux, donnait le pain des
forts. De là sortaient des caractères, de sérieux esprits, pour le
barreau et la jurisprudence, jansénistes, mais fort largement, comme
Marais, notre bon chroniqueur. De là aussi ces docteurs de Sorbonne qui,
et contre la persécution et contre le courant du siècle, fermement
s'efforçaient de garder le gallicanisme. Cinquante eurent le courage de
protester pour Soanen, l'honneur d'être enlevés, de peupler les plus
dures prisons, l'étouffement brûlant du château d'If, la froide horreur
de Saint-Michel en Grève, glacé de ses vents éternels.
[Note 13: Un esprit des plus fermes du temps et des plus
lumineux, M. Jules Quicherat, dont les cours ont fondé la
vraie critique des arts du Moyen âge, n'a pas craint de
descendre à l'histoire d'un collége. Rare exemple
aujourd'hui. Il a fait un chef-d'oeuvre. Ce livre, spécial en
apparence, est d'intérêt très-général; c'est l'histoire des
méthodes souvent l'histoire des moeurs, celle de l'honnête
résistance qui, par l'enseignement, maintint chez nous la
dignité modeste, la pureté des caractères.]
Ces duretés exaltèrent, lancèrent le fanatisme. En fermant son théâtre,
le petit cimetière (1732), lui ôtant le grand jour, on le jeta dans
l'ombre infiniment plus dangereuse.
Ces créatures malades, qui en public avaient des attaques hystériques et
des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de chercher,
suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur où l'innocent
expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus ces martyrs
aveugles cherchèrent des pénitences.
Aux incestes persévérants et solennels de Louis XV répondirent les
crucifiements des pauvres filles jansénistes. Par de cruels supplices,
acceptés, implorés, elles appelaient la Grâce, détournaient le courroux
de Dieu.
Les chrétiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps
chrétiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la
soif des souffrances, étaient perversion, déviation du vrai
christianisme. À tort. Qu'ils lisent donc les légendes. Tous les saints
leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est l'esprit et la
vraie voie.
Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mêlent aux jansénistes, on
n'en doit pas moins dire qu'en masse ils furent de vrais chrétiens. Et
malheureusement ils en avaient l'intolérance. Sous le Régent (1721),
d'Aguesseau, faible janséniste, gronde les intendants qui ne répriment
pas les protestants.
Un très-honnête évêque, un janséniste austère, Colbert, qui, quarante
ans durant résista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux
réformés, ennemi acharné et violent du «tolérantisme» (_Corbière_, 348).
Comment ces jansénistes ne sont-ils pas touchés du surprenant spectacle
que donnent alors nos protestants?
Le formalisme de Genève ayant tué l'esprit de prophétie et l'élan des
Cévennes, dans un parfait esprit de pacifique obéissance, Antoine Court
restaura nos églises.
La loi féroce qui pendait les pasteurs n'arrêta rien. Un séminaire fut
formé à Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges.
Étrange école de la mort, qui, défendant l'exaltation, dans un modeste
prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait
l'échafaud.
En lisant ces légendes trop vraies[14], on est saisi d'étonnement et de
douleur. Il y a là cent romans admirables dans la vie du pasteur errant
(Court, Roussel, Desabas, Rabaud, etc.). Le jeune homme s'en va de
Lausanne, laissant sa jeune épouse (oh! les filles héroïques qui
épousent ainsi le veuvage), pour vivre désormais sous le ciel, de roc en
roc, toujours fuyant, caché. Ni feu, ni toit, la vie de la bête sauvage!
[Note 14: Il faut les lire chez MM. Coquerel, Peyrat, Haag
(_France protest._), Read (_Bulletin_, etc.). Pour la
circonstance si grave, si propre à user l'âme, de l'amende
levée jour par jour, je l'ai trouvée dans l'excellente
histoire de M. Corbière, _Église de Montpellier_.]
Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empêchant
les révoltes et sauvant qui les assassine!
Avec cela, quelque touché qu'on soit, on est tenté pourtant de faire
avec respect une demande.
Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants
parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du
Languedoc?
Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait
presque à la gorge. L'histoire inexorable est ma maîtresse, pourtant, et
elle veut ici que je parle.
Ce qui a ou séché ou faussé les esprits, là et ailleurs, c'est
l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par
coeur, et si loin de nos moeurs. Deuxièmement, l'effort contradictoire
de l'école anti-prophétique, étouffant aux Cévennes l'esprit de la
contrée, dut stériliser nos martyrs. Un problème insoluble leur fut posé
par les écoles officielles, d'obéir n'obéissant pas, de reculer en
avançant, d'employer la moitié de leur force à contenir l'autre. Bizarre
effort où la conception, l'engendrement ne se fera jamais.
Ils ont droit de répondre qu'en cela ils furent vrais chrétiens. Au
chrétien résolu qui va jusqu'au bout de son dogme (méthodiste, piétiste,
janséniste, n'importe), quel est le fond du fonds? c'est l'incessant
suicide, la mort du moi, de sa nature, et, non-seulement de ses vices,
mais de ses puissances même, l'extinction du propre _genius_.
Suicide aidé parfaitement par le genre de persécution employé sous
Fleury. Les exécutions exaltaient; chaque ministre mis à mort faisait
faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les
secrètes misères de la femme obsédée (1724-1730), abattaient, énervaient
l'esprit. Le système d'amendes incessantes qui fut établi en 1728, fut
dans les contrées pauvres, chez le paysan si serré, une tentation
continuelle de faiblesse. «La paroisse où une assemblée avait eu lieu,
dut payer cinq cent livres.» Somme trop faible, dit Fleury, qui
l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son enfant au curé,
doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme autrefois, levée
par an, mais levée _chaque mois_. Rien de plus propre à user l'âme, à
tenir inquiet et chagrin le travailleur nécessiteux. Toujours, toujours
payer, ne penser qu'à cela! Misérable existence, dure, sèche et
contractée, calculée à merveille pour l'amaigrissement de l'esprit.
Si nos protestants demeurèrent une élite en beaucoup de sens, ils le
durent à leurs échappées hardies dans le désert, à l'austère poésie des
baptêmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre lesquels les
évêques en vinrent, comme on verra, à appeler l'épée, le gouvernement
militaire (1738).
Cruel combat. Mais la jeune étincelle qui devait recréer le monde ne
pouvait sortir de cela. Des protestants, des jansénistes, malgré tant
de vertus, d'efforts, de ces derniers chrétiens, ne pouvait nous venir
notre émancipation à l'égard du christianisme. Il y fallait l'esprit
décidément contraire, que le temps souverain amenait invinciblement.